L'ethnicisation
actuelle de
la France nous pousse à réfléchir sur les failles
de
l'intégration républicaine. Même s'il ne faut pas
toujours
exagérer ces dérives identitaires ni nier des
succès incontestables de l'intégration, il faut toutefois
admettre le fait incontournable aujourd'hui des crispations
communautaires dans l'Hexagone.
Cela nous pousse à nous interroger sur l'intégration
républicaine, certes, mais, au-delà, sur l'idéal
républicain français lui-même. Mais la
complexité du problème ne peut trouver de solution que si
nous tentons de comprendre les paradoxes du républicanisme
français et la nature des antinomies qui le travaillent.
Si on peut résolument affirmer, d'un côté, que les
principes républicains tels qu'ils ont été
énoncés sont effectivement libérateurs, si c'est
au nom de ces idéaux qu'un Robespierre a pu dire, face à
ceux qui s'opposaient à l'abolition de l'esclavage sous la Ire
République : "Périssent les colonies plutôt qu'un
principe !", d'un autre côté, on est frappé par
l'engagement des républicains, à
partir de 1848, dans l'aventure coloniale de la France. Or il ne semble
pas que la République, aujourd'hui, ait tout à fait
reconnu
ni transcendé correctement ce passé colonial. Bien des
choses
dans l'actualité témoignent de la persistance, en France,
d'une culture coloniale mariée à un nationalisme
"gaulois".
Et, concernant l'esclavage, il est significatif que ce soit seulement
maintenant
que la République décrète une journée de
commémoration
de l'abolition.
Si la République n'a pas été esclavagiste, elle
a été colonialiste, et ce passé colonial, mal pris
en compte dans l'espace public, est ce qui taraude encore
l'intégration des Français originaires des ex-colonies.
Contrairement à l'esclavage, nous n'avons plus affaire là
à une mémoire historique, mais à une
mémoire vivante dont il est difficile de faire le deuil. Cela ne
sera possible que par la production de travaux historiques et par la
manière dont la chose sera rationalisée dans l'espace
politique par une reconnaissance publique.
Il serait ensuite erroné de réduire le problème
de l'intégration à celui des immigrés. Ces
derniers
d'ailleurs n'ont guère de problème d'identité
culturelle.
L'intégration concerne tous les Français car on ne
naît
pas citoyen, on le devient. C'est parce que beaucoup d'Antillais ont
renoncé
au projet indépendantiste, c'est parce que les fils
d'immigrés
se rendent compte aujourd'hui qu'ils sont français, que leur
avenir
est dans la France et qu'ils n'ont pas d'autre patrie, que soudain ces
problèmes d'identité prennent une telle tournure.
Faut-il, comme le rêve la droite nationaliste, les renvoyer
ailleurs, on ne sait où ? Pourquoi ne pas se demander au
contraire ce qui, dans la tradition républicaine même,
pose problème et qui empêche à des citoyens
français de se sentir pleinement français ?
La vérité est que les républicains ont
insisté sur la nécessité d'une identité
politique commune
à tous les citoyens français sans se rendre compte que
cela
ne pouvait suffire à former une identité nationale. Car
l'espace
national ne peut se résumer à l'espace public politique.
Il contient aussi ce qu'on peut appeler l'espace commun. Si le premier,
de nature volontariste, est régi par la rationalité de
l'éthique
de la discussion, du droit en vigueur, bref, de la citoyenneté
construite,
l'espace commun, lui, est le lieu d'identités variées et
hétérogènes (sexuelles, sociales, religieuses,
ethniques...) où règnent l'héritage et la
filiation, le donné en quelque sorte plutôt que le
construit, tout cela fortement déterminé par l'imaginaire.
Dans le même temps où les républicains disaient
reléguer ces identités dans l'espace privé, en
réalité, ils ont, sous prétexte de réaliser
l'unification nécessaire de l'identité politique,
opéré l'unification de l'espace commun ;
c'est-à-dire qu'ils ont, consciemment ou non, participé
à l'homogénéisation de l'identité
culturelle. Il fallait donc ou assimiler ou exclure. L'école et
l'armée ont joué là un rôle essentiel,
l'école en distillant du nationalisme (voir les manuels
scolaires sous la IIIe et la IVe République), et l'armée,
qui pour l'essentiel était une armée coloniale, en
véhiculant une culture coloniale méprisante
vis-à-vis des indigènes. Ce qui donc a été
mal assuré, c'est l'altérité dans l'espace commun.
L'identité culturelle de la majorité des Français
a eu du mal à accepter
des identités culturelles minoritaires, et les pratiques
colonialistes de la IIIe et de la IVe République ont
renforcé le mépris vis-à-vis des cultures
minoritaires, notamment celles issues des
ex-colonies. C'est ce qui constitue aujourd'hui un blocage quant
à
l'intégration de Français issus des ex-colonies et
explique
la révolte des Antillais contre toute idéologie
assimilationniste.
Une autre politique d'intégration républicaine est-elle
possible ? Le Haut Conseil à l'intégration propose de
distinguer, en s'inspirant des travaux de Jürgen Habermas,
l'intégration éthique de l'intégration politique.
On ne peut exiger du citoyen issu de l'immigration une
intégration éthique. Ce serait en effet l'assimiler, lui
demander de renoncer à sa propre identité culturelle. On
ne doit attendre de lui qu'une intégration politique
l'acceptation d'une culture politique commune fondée sur le
droit en vigueur et la Constitution. Ainsi, on peut penser une
unité citoyenne française qui n'exclue pas la
différence culturelle. Et si un élément de la
culture originaire contredit les principes républicains communs,
que faire ? C'est la culture originaire qui doit bouger, car aucune
culture n'est définitivement figée sur elle-même.
Ainsi, la République ne doit pas céder sur la question de
l'excision ou sur celle de la laïcité, même si des
revendications culturelles sont avancées. Ce en quoi nous
demeurons républicains, c'est que nous sommes opposés
à
tout communautarisme qui réduit l'espace public à
l'espace
commun et l'Etat à sa portion congrue, qui atomise les
communautés, ce qui est au fond le résultat des
politiques néolibérales qui n'ont aucune gêne
aujourd'hui à ce que la France se communautarise.
Le républicain nationaliste au contraire veut réduire
l'espace commun à l'espace public. Il faut plutôt penser
les identités comme étant étagées ;
l'identité politique,
lieu de sens du vivre ensemble dans l'espace public, ne saurait
contredire
la diversité des identités de toutes sortes qui
caractérisent l'espace commun. Mais seule la vigueur des lois
républicaines dans l'espace politique qui reconnaît
publiquement les diversités culturelles peut permettre à
celles-ci de communiquer positivement et, voire, de mieux se
métisser.
Le délitement de l'espace public républicain est ce qui
explique le retour du religieux et les crispations identitaires
archaïques. Sur ce point, la refondation de l'école
républicaine est
plus que nécessaire en lieu et place de ces réformes sans
cesse renouvelées et sans cesse avortées qui ne
reviennent
qu'à faire des élèves de futurs producteurs ou
consommateurs,
fussent-ils légèrement éclairés.
Ce qu'il y a de choquant chez certains républicains, c'est leur
nationalisme. Un autre républicanisme est possible, pouvant se
donner des moyens politiques nouveaux. La France, qu'elle le veuille ou
non, est devenue profondément multiculturelle. Elle doit le
prendre comme
une richesse qui ne peut contredire l'universalisation propre à
la
vie publique. La France s'est créolisée, en quelque
sorte,
s'est métissée. Et c'est ce qui inquiète certains,
comme M. Finkielkraut : "J'ai peur néanmoins, a-t-il
déclaré le 6 mars à Radio Shalom que la
créolité puisse aussi servir à entretenir, outre
la haine de la France coloniale, la haine d'Israël, l'Etat juif si
vous voulez, c'est-à-dire
un Etat non créole, non métis." Propos édifiants,
sans doute d'âges obscurs, tenus par un intellectuel
républicain
qui pourtant jadis avait su nous intéresser.
Peut-être faut-il voir là un symptôme, la
dérive communautarienne possible d'un certain
républicanisme nationaliste ? Or ne sommes-nous pas tous des
métis, Noirs, Juifs, Arabes, Blancs, qui constituons la chair du
monde ? Voilà pourquoi nous plaidons
pour une République plus généreuse, plus
universaliste
donc plus libératrice. N'est-ce pas là une belle aventure
à courir ?
Jacky Dahomay est professeur de
philosophie au lycée Baimbridge (Pointe-à-Pitre) et
membre du Haut Conseil à l'intégration.