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Pour une nouvelle identité républicaine

par

Jacky Dahomay
L'ethnicisation actuelle de la France nous pousse à réfléchir sur les failles de l'intégration républicaine. Même s'il ne faut pas toujours exagérer ces dérives identitaires ni nier des succès incontestables de l'intégration, il faut toutefois admettre le fait incontournable aujourd'hui des crispations communautaires dans l'Hexagone.

Cela nous pousse à nous interroger sur l'intégration républicaine, certes, mais, au-delà, sur l'idéal républicain français lui-même. Mais la complexité du problème ne peut trouver de solution que si nous tentons de comprendre les paradoxes du républicanisme français et la nature des antinomies qui le travaillent.

Si on peut résolument affirmer, d'un côté, que les principes républicains tels qu'ils ont été énoncés sont effectivement libérateurs, si c'est au nom de ces idéaux qu'un Robespierre a pu dire, face à ceux qui s'opposaient à l'abolition de l'esclavage sous la Ire République : "Périssent les colonies plutôt qu'un principe !", d'un autre côté, on est frappé par l'engagement des républicains, à partir de 1848, dans l'aventure coloniale de la France. Or il ne semble pas que la République, aujourd'hui, ait tout à fait reconnu ni transcendé correctement ce passé colonial. Bien des choses dans l'actualité témoignent de la persistance, en France, d'une culture coloniale mariée à un nationalisme "gaulois". Et, concernant l'esclavage, il est significatif que ce soit seulement maintenant que la République décrète une journée de commémoration de l'abolition.

Si la République n'a pas été esclavagiste, elle a été colonialiste, et ce passé colonial, mal pris en compte dans l'espace public, est ce qui taraude encore l'intégration des Français originaires des ex-colonies.

Contrairement à l'esclavage, nous n'avons plus affaire là à une mémoire historique, mais à une mémoire vivante dont il est difficile de faire le deuil. Cela ne sera possible que par la production de travaux historiques et par la manière dont la chose sera rationalisée dans l'espace politique par une reconnaissance publique.

Il serait ensuite erroné de réduire le problème de l'intégration à celui des immigrés. Ces derniers d'ailleurs n'ont guère de problème d'identité culturelle. L'intégration concerne tous les Français car on ne naît pas citoyen, on le devient. C'est parce que beaucoup d'Antillais ont renoncé au projet indépendantiste, c'est parce que les fils d'immigrés se rendent compte aujourd'hui qu'ils sont français, que leur avenir est dans la France et qu'ils n'ont pas d'autre patrie, que soudain ces problèmes d'identité prennent une telle tournure. Faut-il, comme le rêve la droite nationaliste, les renvoyer ailleurs, on ne sait où ? Pourquoi ne pas se demander au contraire ce qui, dans la tradition républicaine même, pose problème et qui empêche à des citoyens français de se sentir pleinement français ?

La vérité est que les républicains ont insisté sur la nécessité d'une identité politique commune à tous les citoyens français sans se rendre compte que cela ne pouvait suffire à former une identité nationale. Car l'espace national ne peut se résumer à l'espace public politique. Il contient aussi ce qu'on peut appeler l'espace commun. Si le premier, de nature volontariste, est régi par la rationalité de l'éthique de la discussion, du droit en vigueur, bref, de la citoyenneté construite, l'espace commun, lui, est le lieu d'identités variées et hétérogènes (sexuelles, sociales, religieuses, ethniques...) où règnent l'héritage et la filiation, le donné en quelque sorte plutôt que le construit, tout cela fortement déterminé par l'imaginaire.

Dans le même temps où les républicains disaient reléguer ces identités dans l'espace privé, en réalité, ils ont, sous prétexte de réaliser l'unification nécessaire de l'identité politique, opéré l'unification de l'espace commun ; c'est-à-dire qu'ils ont, consciemment ou non, participé à l'homogénéisation de l'identité culturelle. Il fallait donc ou assimiler ou exclure. L'école et l'armée ont joué là un rôle essentiel, l'école en distillant du nationalisme (voir les manuels scolaires sous la IIIe et la IVe République), et l'armée, qui pour l'essentiel était une armée coloniale, en véhiculant une culture coloniale méprisante vis-à-vis des indigènes. Ce qui donc a été mal assuré, c'est l'altérité dans l'espace commun. L'identité culturelle de la majorité des Français a eu du mal à accepter des identités culturelles minoritaires, et les pratiques colonialistes de la IIIe et de la IVe République ont renforcé le mépris vis-à-vis des cultures minoritaires, notamment celles issues des ex-colonies. C'est ce qui constitue aujourd'hui un blocage quant à l'intégration de Français issus des ex-colonies et explique la révolte des Antillais contre toute idéologie assimilationniste.

Une autre politique d'intégration républicaine est-elle possible ? Le Haut Conseil à l'intégration propose de distinguer, en s'inspirant des travaux de Jürgen Habermas, l'intégration éthique de l'intégration politique. On ne peut exiger du citoyen issu de l'immigration une intégration éthique. Ce serait en effet l'assimiler, lui demander de renoncer à sa propre identité culturelle. On ne doit attendre de lui qu'une intégration politique  l'acceptation d'une culture politique commune fondée sur le droit en vigueur et la Constitution. Ainsi, on peut penser une unité citoyenne française qui n'exclue pas la différence culturelle. Et si un élément de la culture originaire contredit les principes républicains communs, que faire ? C'est la culture originaire qui doit bouger, car aucune culture n'est définitivement figée sur elle-même. Ainsi, la République ne doit pas céder sur la question de l'excision ou sur celle de la laïcité, même si des revendications culturelles sont avancées. Ce en quoi nous demeurons républicains, c'est que nous sommes opposés à tout communautarisme qui réduit l'espace public à l'espace commun et l'Etat à sa portion congrue, qui atomise les communautés, ce qui est au fond le résultat des politiques néolibérales qui n'ont aucune gêne aujourd'hui à ce que la France se communautarise.

Le républicain nationaliste au contraire veut réduire l'espace commun à l'espace public. Il faut plutôt penser les identités comme étant étagées ; l'identité politique, lieu de sens du vivre ensemble dans l'espace public, ne saurait contredire la diversité des identités de toutes sortes qui caractérisent l'espace commun. Mais seule la vigueur des lois républicaines dans l'espace politique qui reconnaît publiquement les diversités culturelles peut permettre à celles-ci de communiquer positivement et, voire, de mieux se métisser.

Le délitement de l'espace public républicain est ce qui explique le retour du religieux et les crispations identitaires archaïques. Sur ce point, la refondation de l'école républicaine est plus que nécessaire en lieu et place de ces réformes sans cesse renouvelées et sans cesse avortées qui ne reviennent qu'à faire des élèves de futurs producteurs ou consommateurs, fussent-ils légèrement éclairés.

Ce qu'il y a de choquant chez certains républicains, c'est leur nationalisme. Un autre républicanisme est possible, pouvant se donner des moyens politiques nouveaux. La France, qu'elle le veuille ou non, est devenue profondément multiculturelle. Elle doit le prendre comme une richesse qui ne peut contredire l'universalisation propre à la vie publique. La France s'est créolisée, en quelque sorte, s'est métissée. Et c'est ce qui inquiète certains, comme M. Finkielkraut : "J'ai peur néanmoins,  a-t-il déclaré le 6 mars à Radio Shalom  que la créolité puisse aussi servir à entretenir, outre la haine de la France coloniale, la haine d'Israël, l'Etat juif si vous voulez, c'est-à-dire un Etat non créole, non métis." Propos édifiants, sans doute d'âges obscurs, tenus par un intellectuel républicain qui pourtant jadis avait su nous intéresser.

Peut-être faut-il voir là un symptôme, la dérive communautarienne possible d'un certain républicanisme nationaliste ? Or ne sommes-nous pas tous des métis, Noirs, Juifs, Arabes, Blancs, qui constituons la chair du monde ? Voilà pourquoi nous plaidons pour une République plus généreuse, plus universaliste donc plus libératrice. N'est-ce pas là une belle aventure à courir ?

Jacky Dahomay est professeur de philosophie au lycée Baimbridge (Pointe-à-Pitre) et membre du Haut Conseil à l'intégration.

http://www.pyepimanla.com