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La
créolisation du
monde est irréversible…
«Créolisation»
? «C'est un métissage d'arts, de coutumes et de langages
qui produit de l'inattendu.» Voilà comment le grand
romancier et essayiste définit les bouleversements culturels en
cours. Pour lui, seule une pensée attentive à la fois
à ses racines et au métissage -la «pensée du
tremblement»-nous permettra de bien vivre dans le monde à
venir. Edouard Glissant publie, le
17 février chez Gallimard, un nouvel essai à ce sujet
«La Cohée du lamentin»,
La créolisation, c'est un métissage d'arts, ou de
langages qui produit de l'inattendu. C'est une façon de se
transformer de façon continue sans se perdre. La
créolisation s'applique non seulement
aux organismes, mais aux cultures. Et les cultures sont des corps
beaucoup
plus complexes qu'un organisme. Si vous voulez, on peut prédire
plus
ou moins les résultats d'un métissage, mais non ceux de
la
créolisation. Prenez les langues créoles caraïbes,
ou
d'autres pays, ces résultats relèvent strictement du
domaine de l'inattendu, de l'invention à foison de mots
nouveaux, d'expressions, de blagues...
Quand je dis que le monde se créolise, toute création
culturelle ne devient pas créole pour autant, mais elle devient
surprenante, compliquée et inextricablement
mélangée aux autres cultures. La créolisation du
monde, c'est la création d'une culture ouverte et inextricable,
et elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques,
littérature, cinéma, cuisine, à une allure
vertigineuse...
L'apparition de langages de rue créolisés chez les gosses
de Rio de Janeiro,de Mexico, ou dans la banlieue parisienne, ou chez
les
gangs de Los Angeles. C'est universel. Il faudrait recenser tous les
créoles des banlieues métissées. C'est absolument
extraordinaire d'inventivité et de rapidité. Ce ne sont
pas tous des langages qui durent, mais ils laissent des traces dans la
sensibilité des communautés. C'est la même chose en
musique. Si on va dans les Amériques, la musique de jazz est un
inattendu créolise. Il était totalement
imprévisible qu'en quarante ou cinquante ans des populations
réduites à l'état de bêtes, traquées
jusqu'à la guerre
de Sécession, qu'on pendait et brûlait vives aient eu le
talent
de créer des musiques joyeuses, métaphysiques, nouvelles,
universelles
comme le blugs, le jazz et tout ce qui a suivi. Beaucoup de musiques
caribéennes,
ou antillaises comme le me-rengue, viennent d'un entremêlement de
la
musique de quadrille européenne et des fondamentaux africains,
les
percussions, les chants de transe. Quant aux langues créoles de
la
Caraïbe, elles sont nées de manière tout à
fait
inattendue, forgées entre maîtres et esclaves, au cœur des
plantations.
Edouard Glissant
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