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J’ai enrichi les
siècles
"Chassé par mes
frères
J'ai banni leur mémoire
J'ai payé en brutalité
Un lourd tribut au sang."
J'ai dépéri
pendant trois siècles et cinq lustres dans une calebasse remplie
d'immondices. Rien ne m'a été épargné, ni
la vente à l'encan ni le baisé du fouet ni la caresse du
ravet. Je n'étais pas en vie, je n'étais qu'une
souffrance béante au sein d'une lumière prometteuse. Rien
ne m'a été épargné sur cette terre
d'abjection, ni l'humiliation ni l'avilissement ni la vexation. Mon
jour était fait d'ignominies, mes nuits d'infamies, mon lot,
brimades et rebuffades. J'ai sué sous le soleil des îles,
j'ai plié sous la charge de la canne, j'ai couru
après la faim
et enrichi les siècles.
J'ai fait
tout cela et bien plus encore
J'ai
supporté tout cela et bien plus encore
J'ai
été la lie de la terre, un être sans
lumière
J'ai
marché dans les ténèbres tel Lucifer banni de
la sphère.
Je me suis
battu contre la résignation
Je me suis
défendu contre l'exécution
Je me suis
levé contre l'abomination
Je me suis
fait complice de mon incarcération.
Je n'étais pas en
terre de tolérance, j'étais en pays de collusion
Rien n'était pareil ailleurs, car d'un état de
pourriture, ils s'en faisaient une âme de grandeur. Sur cette
terre mortifère pour échapper à la folie, j'ai
bâti un être complexe, j'ai construit un homme nouveau.
Ils me
crurent naïf, ils se sont trompés
Ils me
pensèrent docile, ils se sont fourvoyés
Ils
m'imaginèrent futile, ils se sont égarés
De leur
vision de moi, rien ne s'est avéré.
Les marées ont
refluées, l'histoire battue en brèche se
dépassait. Le temps s'arrêtait pour me laisser
passer. Alors je retournai au Pays des Anciens, nul ne me
reconnut, je fus apatride sur une terre qui jadis fut mienne.
Alors je compris que l'enfant n'est pas son père, que l'enfant
n'est pas sa mère.
Je revins sur ma terre de
souffrance, bâtir un univers de tolérance. Mais dans ce
pays neuf, trop d'hommes dépassés promènent leur
silhouette anodine sous
un soleil où on prend goût à la lenteur et
où le
temps s'étire à dormir.
Je vis dans ces
embruns, des hommes jeunes cachant derrière un sourire affable
des dents carnassières. Je vis dans le chemin des Hommes
surannés ayant fait leur temps s'attarder trop longtemps sur le
parvis de la cathédrale. Alors je leur dis : bousculez vos
préjugés pour que j'avance, j'ai une terre de
fraternité à édifier et un enfant à faire
ce Mardi-gras."
Evariste
Zéphyrin (1995)
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