Monsieur,
Le dimanche 6 mars
dernier, dans
le cadre d’une émission de la Radio Communauté Juive,
à
13h30, vous avez tenu des propos qui circulent sur internet et qui ont
profondément
choqué les Antillais qui en ont eu connaissance.
Loin de moi l’idée
d’invalider l’ensemble de votre intervention ni de ne pas
reconnaître la pertinence de certaines de vos affirmations.
Contrairement à beaucoup d’Antillo-Guyanais, ici ou en
métropole, je reste persuadé que le
phénomène Dieudonné (je dis
phénomène car cet artiste ne fait que manifester une
dérive grave de la quête de reconnaissance identitaire qui
caractérise certains citoyens français descendants
d’esclaves) mérite absolument d’être condamné.
Pourquoi ?
Parce que la
décision nazie de rayer de la carte de l’humanité une
communauté humaine, celle des Juifs, me semble un crime absolu,
accompli dans l’histoire récente avec toutes les
atrocités que l’on sait. Un crime contre l’humanité n’est
pas un simple crime inhumain. Des criminels sadiques peuvent accomplir
des crimes inhumains sans que ceux-ci soient des crimes contre
l’humanité. Ranger tout crime inhumain dans la notion de crime
contre l’humanité risque d’affaiblir l’idée forte de
cette dernière. C’est donc un devoir d’humanité de
toujours maintenir la mémoire de la Shoah. Un impératif
catégorique qui concerne tous les hommes car l’humanité
est une exigence de notre raison morale universelle sans laquelle les
hommes ne peuvent véritablement être des hommes.
Quiconque, par ses dires ou par ses actes, subit ou affaiblit ce devoir
de mémoire, mérite d’être condamné. En ce
sens,
les affirmation réitérées d’un Dieudonné,
aggravées dans un contexte de montée de
l’antisémitisme en France, ne sont ni neutres ni maladroites.
Cet artiste Noir est soumis au principe
de responsabilité qui doit tous nous gouverner en ce domaine. En
tant qu’Antillais noir, je le dis ici avec force. Je l’ai
déclaré d’ailleurs la semaine dernière sur les
ondes de Radio Caraïbes International la semaine dernière
et cela m’a valu l’hostilité d’un certain nombre de mes
compatriotes.
Je suis même
prêt à accorder une certaine pertinence à ces
propos par vous tenus : « l’authenticité a
dévoré toutes les
formes de la morale ». En effet, la quête identitaire, si
elle
s’enferme dans la voie de l’authenticité à tout prix,
peut
renier la dimension transcendantale de l’action humaine, en particulier
celle
des Droits de l’homme qui sont aussi une exigence d’humanité.
C’est
dire que pour moi, républicain, les identités culturelles
diverses
qui peuvent composer une nation, même si elles doivent être
reconnues,
ne peuvent altérer dans leur exigence de reconnaissance
l’identité
plus large, plus universalisante, que constitue une identité
politique
commune fondée sur le droit en vigueur, les principes de la
constitution
et les Droits de l’homme. Il est peut être exagéré
d’avancer
comme vous le faites que « l’authenticité est destructrice
de
la loi ». Car vous ne prenez pas en compte le fait, Hegel l’a
montré, que le désir de reconnaissance (qui peut prendre
la forme d’une exigence d’authenticité) n’est pas qu’affirmation
de soi mais une demande de justice adressée à l’autre.
A la limite, je suis
même prêt à vous accorder l’inversion que vous
faites de la célèbre formule freudienne « là
où était le çà, le je doit advenir ».
Vous voyez dans certaines dérives identitaires l’illustration de
la formule contraire : « là où était le je,
le çà doit advenir ». Nous vivons actuellement en
Guadeloupe un déferlement d’idées et de pratiques
xénophobes. La presse nationale n’en parle pas. Or, des pogroms
antihaïtiens s’organisent déjà. Nous sommes certains
citoyens à être la cible d’une certaine radio locales
fascisante qui ne cesse quotidiennement de nous diffamer de
façon grave sans que le CSA s’en émeuve. J’y vois
là, et votre formule est intéressante, la montée
de l’instinct de mort donc du çà dans une opinion
guadeloupéenne déboussolée, inquiète de son
avenir, travaillée par la haine de soi qui se mue en haine de
l’autre. Le délitement des identités politiques
traditionnelles sous le poids de la mondialisation capitaliste peut
expliquer en partie ces replis identitaires qui peuvent être
mortifères.
Cela dit, Monsieur
Finklierkraut, comment pouvez-vous tenir dans le même temps des
propos aussi inqualifiables ? Vous dîtes en effet, en parlant de
nous, Antillais, et je vous cite : « les victimes antillaises de
l’esclavage qui vivent aujourd’hui de l’assistance de la
métropole. Mais passons ». Je constate d’abord que vous
mettez tous les Antillais dans le même sac parce que
Dieudonné a fait salle comble en Martinique. En procédant
ainsi selon la logique du « tous pareils » vous ne vous
demandez même pas s’il n’y a pas des Martiniquais et des
Guadeloupéens qui condamnent Dieudonné. C’est ce qu’un
Sartre aurait nommé l’objectivation de l’autre, sa chosification
qui caractérise aussi l’antisémitisme. Il est très
maladroit de votre part d’affirmer que « Dieudonné a
métastasé ». En comparant le
phénomène Dieudonné à une sorte de virus,
à un cancer, il y a un risque, dans le contexte actuel, que vos
propos soient perçus comme une forme d’animalisation de
l’autre ce qui, je reste persuadé, n’est pas votre intention. Il
y a hélas un poids des mots et les nazis comparaient les Juifs
à un virus, à une sorte de vermine. Tout cela risque de
faire le jeu de Dieudonné.
Ensuite, vous
déclarez que l’esclavage a déjà été
condamné par la République et vous rappelez le fait qu’un
François Mitterrand avait déposé une fleur sur la
tombe de Schoelcher, lors de son intronisation. Tout cela est bien mais
le « passons », lourd de sous-entendus, qui clôt
votre affirmation en question donne a ceci un autre sens. On pourrait
l’interpréter comme ceci : « on leur a accordé la
liberté, la citoyenneté en abolissant l’esclavage. De
plus, on les assiste encore aujourd’hui. Que veulent-ils encore ? De
quoi se plaignent-ils ? ». Ce n’est peut-être qu’une
hypothèse mais auriez-vous traité ainsi les habitants de
l’Ardèche en les qualifiant d’assistés ? Nous traiter
nous, tous les Antillais, d’assistés, est chose absolument
méprisante. Savez-vous, Monsieur, qu’il y a une écrasante
majorité de gens qui travaillent dur aux Antilles pour subvenir
aux besoins de leur famille et que si le chômage
endémique sévit ici c’est à cause de
l’héritage de l’économie coloniale ? Certains ici parlent
déjà de porter plainte contre vous devant les tribunaux.
Avez-vous conscience que
la loi qui doit condamner Dieudonné ne peut être
républicaine qui si dans sa rigueur et son équité,
elle s’applique aussi à vous ? En ne considérant pas les
Départements d’Outre-Mer comme des départements à
part entière (car vous n’auriez, ai-je dit, jamais
qualifié ainsi des ressortissants de départements
métropolitains) vous contredisez toute logique
d’intégration et maintenez sur nous un regard issu de pratiques
coloniales. Vos propos jettent donc l’huile sur le feu et on aurait pu
attendre d’un intellectuel comme vous plus de sagesse.
De surcroît, au plan
plus strictement théorique, vous laissez entendre que
l’identité républicaine, dans ses principes
universalistes, devaient suffire à produire une identité
apaisée, capable de laisser chacun
affirmer son identité culturelle ou religieuse dans l’espace
privé.
Vous perpétuez un discours républicain ringard qui se
contente
de dire que la république est juste et que ce sont les hommes
qui
ont mal appliqué ses principes libérateurs, type de
discours
qui occulte précisément des injustices non reconnues dans
l’espace
public et qui s’expriment aujourd’hui, même maladroitement. Vous
parlez
de Schoelcher et de la république généreuse. Soit.
Mais
vous ne dîtes rien des difficultés de la Première
république
à abolir l’esclavage. Vous faîtes comme si l’abolition de
1794
n’est due qu’à la générosité des
républicains
de l’époque. Vous masquez ainsi une part importante de
l’histoire
des Antilles à savoir que ce sont les révoltes d’esclaves
qui
ont précipité la décision des républicains
hésitants
sur cette question. Vous oubliez étrangement que la 1ère
abolition
de l’esclavage a eu lieu à Saint-Domingue en 1793 donc avant le
décret
de la Convention du 4 février 1794. Le Gouverneur Sonthonax, en
effet,
a dû abolir précipitamment l’esclavage sans attendre le
décret
de la Convention sous la pression de la révolte des Noirs
conduite
par Toussaint Louverture. En laissant entendre que l’abolition a
été
octroyée uniquement grâce à une France
républicaine
et généreuse et en désignant les Antillais comme
assistés,
vous sous-estimez la lutte que nos ancêtres ont mené
contre
l’esclavage. Cela ne pourrait-il pas interprété comme un
déni
d’humanité ?
Bref, vous ne vous
demandez pas
pourquoi la république en France a du mal avec la
diversité culturelle. Pour moi, être républicain
aujourd’hui c’est refonder la république en opérant sa
critique au sens kantien du terme. Les analyses que nous avons
développé au HCI sont les suivantes : les premiers
révolutionnaires ont développé une identité
politique généreuse, universalisante, mais abstraite. Il
ne s’agit pour nous ni de tomber dans une conception romantique de la
nation, ni d’adhérer à un quelconque communautarisme ni
même à une politique des quotas. Il nous faut tout
simplement comprendre, comprendre pour libérer. Tout se passe
comme s’il manquait de la chair à cette identité
républicaine, toute généreuse qu’elle fût.
Les républicains abolitionnistes de 1848 ont commencé par
exiger des Antillais qu’ils oublient l’histoire et ont tout fait pour
que la république elle-même occulte ce passé. Dans
le même temps, la république commençait une
nouvelle aventure coloniale en Afrique et en Asie. C’est alors qu’on
vit au cours du XIXème siècle et jusqu’au milieu du
XXème siècle se construire une identité nationale
française et même occidentale qui, s’appuyant sur le mythe
du progrès et sur la science, produisait dans le même
temps une image dévalorisée du Noir, de l’Arabe,
de l’Asiatique, c’est-à-dire des indigènes de l’empire.
Si
on ne trouve nulle trace de racisme chez Schoelcher, il n’en est pas de
même
chez Renan ni chez un Jules Ferry. Si nous reconnaissons la valeur de
certains
principes définis par ce dernier, il y a des textes de Jules
Ferry
où il parle de l’infériorité des Noirs et de la
supériorité
des Blancs. C’était un républicain pourtant ! Tout cela a
culminé
lors de l’Exposition coloniale de 1931 où se rendaient en masse
les
citoyens français découvrant la puissance de leur empire.
Des
Négresses comme d’autres indigènes étaient
honteusement
exposés comme des animaux dans un cirque. Les manuels scolaires
sous
Jules Ferry et même bien après ne cessaient de faire
l’éloge
des expéditions coloniales avec une iconographie donnant
à
voir une image dévalorisée du Noir et de l’Arabe. La
même
chose s’est produite dans le cinéma (pensez au film à
Tintin
au Congo) et dans la publicité avec le célèbre
«
ya bon banania » dénoncé par Fanon. Pour avoir
fréquenté
l’école française, même si elle fut pour nous
Antillais
libératrice par le savoir, notre imaginaire a été
lourdement
affecté par cette image dévalorisante du Noir. C’est
encore
notre souffrance aujourd’hui même si je pense qu’elle puisse
être
transcendée par une autre politique républicaine.
Enfin, cette logique de
production d’un nous en dévalorisant l’autre, l’indigène,
qui travaille encore l’identité de bien des nations
européennes, est ce qui explique aussi la montée de
l’antisémitisme en Europe. S’il est vrai que les
Européens n’ont pas été les seuls à
pratiquer l’esclavage, que les Arabes et les Africains connaissaient
aussi cette pratique, ce qu’il faut penser c’est la
spécificité de l’esclavage que les Européens
instituent en Amérique à l’aube de la modernité.
Il faut distinguer des sociétés à esclaves des
sociétés esclavagistes. On ne peut pas dire que les
Grecs, les Italiens, les Arabes, les Africains soient marqués de
la même manière par le passé esclavagiste que les
Noirs américains et que les Antillais. Les habitations
esclavagistes d’Amérique, dans leur mode de rationalisation et
de légitimation de l’instrumentalisation de la personne humaine,
ont peut-être été la matrice permettant aux nazis
de penser les camps de concentration. Il est
clair qu’il n’y avait pas chez les Européens esclavagistes la
volonté
de faire disparaître la race noire en tant que telle. Il
n’empêche
qu’il faut penser l’esclavage comme crime contre l’humanité
même
si ce n’est pas un crime contre l’humanité de même nature
que
la Shoah. Les crimes contre l’humanité, hélas ! ne sont
pas
finis et peuvent prendre des formes inédites. Il est
déplorable d’assister de nos jours à une concurrence des
victimes comme s’il s’agissait de trouver la victime idéale.
Pourquoi ne pas mettre l’accent sur la solidarité des victimes ?
De plus, il faut décharger les Juifs et les Noirs du
passé qui affecte leurs communautés respectives en
faisant de la mémoire et de la reconnaissance l’affaire de tous
c’est-à-dire celle de la république et au-delà,
celle de l’humanité entière. Habermas dit que le
républicanisme français a été un
nationalisme ; prenez garde Monsieur Finklierkraut que votre
républicanisme ne vire en communautarisme. Vous venez de braquer
la communauté antillaise contre vous. Que ces propos soient
tenus dans une Radio juive risque d’encourager à tort ceux qui
chez les Antillais tiennent des discours anti-juifs. Il est dommage
aussi que toute critique de la politique d’Israël soit
interprétée par certains Juifs comme de
l’antisémitisme. Comme si la politique d’Israël relevait du
sacré. C’est une forme de délitement du politique et on
sait où cela peut conduire quant aux logiques d’exclusion ou de
barbarie. Aucune communauté humaine, quelle qu’elle soit, juive,
antillaise, noire ou musulmane, n’est à l’abri de telles
dérives. Ce mal, disait Hannah Arendt est « banal »
car il est inscrit au cœur même de la liberté humaine.
En résumé,
Monsieur Finklierkraut, vous nous cassez les bras, nous citoyens des
Antilles qui luttons contre les dérives de notre propre
communauté. Par ailleurs,
vous rendez difficile la tâche de ceux qui au Haut Conseil de
l’Intégration
présidée courageusement par Blandine Kriegel,
réfléchissent
sur une nouvelle politique d’intégration. Je vous invite
à
prendre connaissance de ces rapports que nous avons remis au
Gouvernement
et surtout de celui que nous devons rendre jeudi 17 mars au Premier
Ministre
sur la diversité culturelle dans la république en
particulier
dans les médias. Pour nous, il faut distinguer assimilation et
intégration.
Assimiler, c’est demander à l’autre de renoncer à sa
propre
culture. L’intégration républicaine ne doit pas exiger de
l’autre
le renoncement à sa propre culture comme cela a
été
fait dans le passé. Elle ne doit viser que l’intégration
politique
c’est-à-dire la reconnaissance d’une culture politique commune
à
tous les citoyens français quelle que soit leur origine. Seule
l’affirmation
de cette identité politique commune, qui reconnaît
pourtant
publiquement la diversité culturelle, peut avoir valeur
transcendantale et servir comme d’équivalent
général permettant aux différentes cultures qui
composent la France de s’interpénétrer, de circuler
positivement, et d’enrichir la nation. Cessons comme dit
l’écrivain martiniquais Edouard Glissant de penser à une
identité racine. Pensons comme lui l’identité comme
ouverture à la diversité culturelle du monde. En
réalité, ce qui vous aura manqué cher Monsieur,
c’est une certaine générosité vis à vis de
la souffrance de l’autre même si nous devons tous condamner
certaines formes d’expression de cette souffrance. Pourquoi
intellectuels noirs, juifs et arabes ne pourraient-ils pas unir leurs
voix pour faire taire cette guerre ouverte entre nos communautés
?
Jacky Dahomay
Professeur
de
philosophie au Lycée de Baimbridge (Guadeloupe) Membre du
Haut Conseil à l’Intégration.
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