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Les Antilles françaises méritent plus de respect !

par
Harry P. Mephon

sociologue
entraîneur fédéral  d'athlétisme (Guadeloupe)


Votre article, en traitant l’actualité du record du monde du 100 m commence par l’inévitable association aux classiques clichés associant Jamaïque -Bob Marley et fini sur des réflexions malheureuses sur les Antilles françaises. Cette sortie demande réponse. En ce qui concerne la Jamaïque, cette ancienne colonie anglaise deux très grandes figures du sprint ont été oubliées: Lennox Miller (mort le 8 novembre 2004) recordman du monde aux 100 yards indoor (1969) père d’Inger Miller : c’est le premier sprinter jamaïcain 2 fois médaillé : argent au 100 m aux Jeux de Mexico, le bronze à Munich et Grace Jackson médaille d’argent à Séoul, actuellement en charge de l’athlétisme universitaire jamaïquain.

Les affirmations de certains responsables de l’outre-mer qui pensent le devenir des Antilles à Paris sans mesurer la réalité sans être à l’écoute des hommes de terrains qui vivent dans les îles méritent avant toute une autocritique dans la responsabilité de leur propos et surtout de l’efficacité de leurs actions dans ces régions françaises. Il est facile de dire « sur la durée les antillais ne s’investissent pas autant que les jamaïcains » Dépassons le constat ! On oublie que depuis les années 60 se préparait un certain Bambuck entraîné en Guadeloupe, formé par un entraîneur Guadeloupéen Jacques Lolo. Le flambeau a été repris par d’autres hommes pour citer certains, Calvin Brian, Titi Charpentier, Lucien Sainte-Rose, Richard Beaunol, Grangenois, le plus connu d’entre eux Antoine Chérubin. Cet entraîneur national du sprint féminin des années 80, nommé DTN adjoint puis directeur du CREPS Antilles Guyane, pendant plus de 30 ans a préparé tous les meilleurs sprinters antillais (es) en se battant comme un beau diable pour faire rester l’élite antillaise sur place, pour que les jeunes se confrontent aux meilleurs de la Caraïbe aux Cariftas Games ; pour doter en vain le CREPS Antilles Guyane d’installations performantes notamment un Centre Médico Sportif. Cet entraîneur en donnant le goût à l’athlétisme aux grandes championnes que sont Arron et Pérec voit tout son travail s’essouffler et repris par les marchands du temple. Qu’a-t-on fait de son action depuis sa retraite (2000) ? Au-delà des querelles et des coups bas au niveau local, force est de constater si les records mondiaux sont battus la situation se dégrade aux Antilles dans le système éducatif, dans les méthodes, au niveau de la recherche, dans les structures. Cela tout le monde le sait en silence !

Dans l’enseignement

En comparaison à la Jamaïque où l’athlétisme à l’école est le sport roi, en Guadeloupe département que je connais le mieux cette activité n’a pas le même statut. L’athlétisme est en concurrence avec des pratiques de loisirs qui sont souvent perçues comme plus ludiques, moins ascétiques, plus attrayantes, plus valorisées dans les enseignements. Les nouveaux programmes ont été conçus au détriment des athlètes. La performance est minorée. L’enseignement suit les perspectives nationales. Dans ces rénovations pédagogiques les populations antillaises n’ont pas été consultées. Au niveau fédéral un cadet qui faisait du 400 m- distances courues par les Jamaïquains de cet âge- actuellement fait du 300 m. Proposer les distances de durée que font les éthiopiens aux jeunes, trouve dans les discours savants de grands justificatifs qui empêchent de faire les mêmes choix. Ces distances sont jugées « trop dures » traumatisantes. Le demi-fond scolaire se résume en 2 fois 500 m (programme du bac). Que représente 2 fois 500 m pour un Ethiopien qui cour quotidiennement 15 Km à pied ? Les effets se mesurent lors des championnats du monde où nous sommes absents des podiums dès les plus jeunes catégories. A la FFA on s’interroge sur le devenir du cross. Les méthodes d’entraînement mises en place par Antoine Chérubin sont condamnées avec tout ceux qui tentent de les poursuivre. Ces mêmes méthodes ne sont pas enseignées dans les universités et reprises dans les pédagogies des clubs. Jean-Claude Berquier, le premier entraîneur de Ronald Pognon qui l’a amené à 10’’17 en Martinique a été formé à cette école rigoureuse. Peut-on laisser dire que Berquier n’a pas donné un bagage minimum à cet athlète que tout le monde voit sous les 10’’ cette année. On ne le laisse pas aller au bout de son expérience. De manières subtiles les meilleurs athlètes antillais sont attirés par les sirènes métropolitaines. Ils rejoignent les grands clubs nationaux. Si certains athlètes partent pour les études, qu’inévitablement les départements ne peuvent dispenser – bien qu’une réflexion soit à porter- Les meilleurs talents s’enfuient et vident le pays de toutes ses potentialités. Ils font les beaux jours des clubs et des entraîneurs métropolitains amnésiques. Ces derniers sont convaincus que le froid est une condition déterminante pour le développement de la vitesse. Quand on revoit certains athlètes de retour lors de stages aux Antilles quelques années plus tard ils sont méconnaissables et les déceptions sont grandes. S’il y a beaucoup d’appelés il y a peu d’élus. Les meilleurs talents réussissent après de grandes péripéties mais combien stagnent, sombrent dans des dérives, reviennent sans formations ; rejoignent et grossissent les sans emplois ? Leur reconversion deviennent problématiques et souvent doivent être résolue par la Région Guadeloupe ou Martinique.

Sur les méthodes

Les athlètes antillais sont entraînés à « la française » c’est-à-dire avec des méthodes qu’ils n’ont pas connues dans leur jeunesse pour ceux issue des DOM. Ces athlètes sont entraînés contre nature. Tout est mis sur le talent au détriment du développement des fondamentaux techniques et de la condition physique bases sur lesquelles beaucoup de jeunes antillais sont formés. L’idéologie du don est primée au détriment de l’idéologie du développement et du travail à long terme. L’entraînement matinal à 5h et bi quotidien prôné par Stephen Francis l’entraîneur de Powell était la méthode de toujours usitée par Chérubin. Que voit-on se développer dans les entraînements de nos jours? La révolution copernicienne des entraînements qualitatifs à 9h du matin. La négation du travail ! Le travail intensif n’est pas privilégié. Il faut surtout profiter de la plage l’après-midi ! Pour un antillais s’entraîner dans la chaleur est actuellement un problème ! Les jeunes qui vivent en Martinique et en Guadeloupe ont du mal à voir les vedettes antillaises vivant en France courir chez eux. S’ils s’entraînent aux Antilles pour se préparer beaucoup refusent de courir lors des grandes compétitions organisées localement. Judith Foster, Asafa Powell, eux, se font un honneur de commencer leur saison en Jamaïque et de gratifier le public jamaïcain de performances internationales . S’il est facile de dire que les antillais sont gâtés. Est-ce que cela veut dire que c’est « l’ordre naturel des choses » manière déguisée de présenter le cliché : les antillais sont fainéants de nature. Ne serait-il pas plus judicieux de se demander si les méthodes et l’organisation proposés les installe et les encouragent dans cette voie ?
Les conditions de vie en Ethiopie et en Jamaïque sont très différentes des sociétés antillaises. La société de consommation qui se développe dans les DOM depuis plus de 30 ans encourage peu les jeunes vers l’ascétisme. L’hédonisme, le plaisir supplantent les valeurs d’efforts, de courage et de rigueur nécessaire à la haute compétition. La Guadeloupe et la Martinique connaissent une situation paradoxale : les problèmes présents dans les sociétés développées (augmentation de la sédentarité, l’obésité, des maladies cardio-vasculaires) avec une économie des sociétés sous développées.

Au niveau de la recherche

Les chercheurs guadeloupéens n’ont aucune reconnaissance et ne trouvent aucune place dans la société française. Ils sont gratifiés d’aucun talent et ne trouvent aucun moyen de mener à bien des expériences en France et encore moins dans les Dom. Les compétences antillaises les plus pointues – alors reconnues à l’étranger- sont systématiquement rejetées mises hors jeu dans un pays où peu d’antillais sont représentés dans les fonctions sociales dominantes. A l’exemple de Pierre-Edouard Sainsily, cet ingénieur en mécanique a mis au point à l’incubateur régional de Bordeaux depuis plus de 4 ans une nouvelle technologie révolutionnaire dans les mesures de la vitesse et des paramètres biomécaniques dans l’anonymat sans aides et aucune prise en considération.

Au niveau des structures :

Le stade des Abymes le plus grand stade de la Guadeloupe vient d’être inauguré après 8 ans de travaux. Les structures d’entraînement sont obsolètes et sinistrées. Pas de centre médico-sportif. Le marché de l’emploi reste dépendant de la crise économique et sociale que subit ces régions. Les sponsors ont du mal à s’engager et les avantages proposés en France n’arrivent pas dans les DOM. La mise en accord des structures sportives fait qu’un seul club est labellisé FFA en Guadeloupe.

Pour répondre à ceux qui pensent que les Antillais ne s’investissent pas dans la durée, depuis 1936 ils sont présents dans les équipes de France aux jeux olympiques sans une réelle prise en compte des réalités, celles que vivent les populations. Aucune action spécifique d’envergure n’est prise en direction de ces régions qui ont tant donnée et qui donnent encore. Pour revenir au record du monde du 100 m d’Asafa Powell 9’’77, en déplaçant le centre de gravité du sprint dans la Caraïbe cette performance pose d’autres questions. Au-delà d’un exploit remarquable d’un jeune Jamaïcain d’origine sociale modeste de 22 ans natif de St Catherine l’une des villes les plus pauvre de Jamaïque. Cet évènement est à replacer dans une volonté politique affirmée clairement par le premier ministre P.J. Patterson : «le nouveau record du monde est un éloquent témoignage de l’impact Jamaïcain au niveau international de ses possibilités comme nation dans le monde moderne» .Asafa Powell membre d’un club jamaicain (MVP club) s’entraîne dans un centre de haut niveau à l’Université de technologie en compagnie d’autres champions  sélectionnés olympiques: Sherone Simpson, Aleen Bailey, Usain Bolt Cette réussite n’est pas le fruit du hasard, d’une heureuse génétique mais traduit une réelle réflexion collective, un projet c’est-à-dire des objectifs et des moyens que se donne une nation. « On arrive à démontrer qu’on est capable de produire des athlètes internationaux sans aller dans les Universités américaines »  assure  Howars Aris le Président de Jamaïca Amateur Athlétics Association.  Il renchérit dans le plus grand quotidien local the Gleaner : « La performance de Powell est un fort gage pour les coaches jamaïcains, les méthodes et les possibilités locales ». Autrement dit, nous pouvons mesurer le programme de développement qui sous-tend un tel exploit et aussi mesurer la distance qui sépare dans les conceptions cette île à moins de 2 heures des côtes de la Guadeloupe et de la Martinique. Dans 7 ans le risque de se mesurer à Powell à Paris mais surtout à toutes les nouvelles émules que vont faire émerger un tel modèle est énorme. Ne nous trompons pas l’histoire est en marche et le quotidien local, le Jamaica Observer l’affiche. Powell est présentée comme véritable «modèle pour la jeunesse ». La Guadeloupe et la Martinique ont une jeunesse en attente de nouveaux modèles mais surtout en attente d’une réelle prise en compte de leurs potentialités, d’un retour d’ascenseur. Malheureusement tout semble dire que l’ascenseur est en panne tout comme l’ascenseur social dans la société française pour les populations d’outre mer.


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[1] 9’’84 le 17 mai 2005 à Kingston.
[2 ]Gleaner du 15/06/2005