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A propos de culture
par
Juliette SMeRALDA
La musique classique a une histoire comme le bélé et tout notre patrimoine culturel, que nous dénigrons le verbe haut avec une consciencieuse application, comme si notre culture avait surgi du néant et n'était même pas digne de représenter le troupeau le plus désorganisé qui soit, pour avoir perdu le sens de sa propre valeur !


Donc pour connaître l'histoire du "classique" européen, ouvrir n'importe quelle encyclopédie à l'entrée du même nom.

Nos produits culturels sont donc labellisées en tant que vulgaire sous-produits, regardés, fréquentés, habités, traités par la non moins vulgaire racaille ("négraille" dirait le romancier) que nous apparaissons être au terme de considérations tellement désobligeantes sur nous mêmes,que nous avons les bras qui nous en tombent. C'est que tout cela est décliné sur le ton d'un tel naturel, d'une telle évidence, d'une telle inconscience du mal que nous nous faisons !

Dire que la musique a une histoire, c'est dire qu'elle est née à un moment historique déterminé, dans un groupe culturel (parmi d'autres) et qu'elle résulte d'une recherche esthétique (d'un travail souvent acharné) qui reflète non pas un goût universel mais d'abord la sensibilité des membres du groupe qui s'est donné le mal de l'inventer. Que cette musique "plaise" aux quatre coins du monde relève peut-être moins d'un goût universel (!) que d'une forme d'endoctrinement dont il faudrait discuter ailleurs; ce ne sont pas les arguments qui manquent...

Quoiqu'il en soit, le fait que, aujourd'hui, nous trouvions belle et noble cette musique, ne nous dispense pas de travailler à un beau musical qui corresponde à notre sensibilité propre. Cette observation implique que nous ne nous reposions pas sur le travail des autres pour décréter que le Beau en général, le Beau musical en particulier, est définitivement circonscrit (au classique occidental), nous épargnant ainsi l'effort de travailler (nous aussi) à l'invention d'une esthétique musicale propre, qui n'aura pas forcément l'ambition de plaire à la planète entière mais d'abord à nous mêmes. Dotés d'un brin d'inventivité et de confiance en nous, nous n'hésiterons pas à soumettre notre génie à l'appréciation des autres, comme il en fut du classique européen, et peut-être aurons nous le bonheur de la voir apprécier par-delà nos frontières.

En considérant, avec autant de bonne foi, que notre musique (comme il en va de l'ensemble de nos traits culturels) n'est pas assez noble, grandiose, prestigieuse etc. Pour rendre hommage aux nôtres (morts ou vivants) - et ceci même en convenant qu'il nous faut encore travailler pour la peaufiner-, nous participons à l'auto-dénigrement généralisé qui caractérise la vision foncièrement négative que nous avons de notre monde, de nous-mêmes donc, et que nous transmettons à notre descendance.

En affirmant invariablement que les traits culturels inventés par d'autres confèrent plus de grandeurs à nos célébrations, nous nous installons dans l'attitude de ceux qui se contentent de consommer ce que les autres se donnent le mal de produire, qui est à leur mesure, et répond à leurs besoins (matériels et spirituels). Cette attitude nous fait apparaître paresseux (d'autres diront "complexés") aux yeux du monde : elle consiste à prendre à ceux qui n'ont de cesse d'embellir leur environnement propre, en créant des valeurs qui témoignent de leur détermination à imprimer leurs marques dans l'histoire. 

Ce trait de notre caractère national ne fait il que s'ajouter à notre triste réputation de consommateurs invétérés ? Car rejeter nos propres valeurs pour "consommer" celle des autres ne signifie pas seulement mettre en valeur le bien d'autrui à notre détriment, mais surtout participer à sa propre négation, freiner toute formes d'auto-progrès, se condamner à végéter à l'ombre de l'auto-mépris que nous cultivons savamment dans nos rangs...

Non, ni la musique ni le reste sont universels. Tous les peuples travaillent consciencieusement à enrichir le patrimoine culturel mondial et s'échangent (parfois s'imposent dans la violence) leurs inventions respectives. Pour ce faire, ils partent d'abord de ce dont ils disposent dans leur champ propre, pour le faire "évoluer" par la recherche, l'expérimentation, bref par un travail assidu et ininterrompu.

Sommes nous donc si sûrs que notre patrimoine musical, au cours duquel le tambour et la flûte occupent une place de première importance, ne sont pas en mesure d'exprimer les sons les plus beaux et les mélodies les plus nobles, traduisant et relayant nos émotions, les plus fortes, les plus dignes, les plus élevées dans l'échelle des sentiments ? Pourquoi condamner avant d'avoir expérimenté ? L'envergure et la noblesse que nous reconnaissons à l'instrument ne sont rien d'autre qu'une projection de celles qui nous habitent:ce n'est donc pas de l'objet tambour ou de l'objet flûte qu'il s'agit mais de nous-mêmes, de la confiance en nous mêmes et qui nous convainc que nous méritons le prestige que nous projetons sur l'instrument.

J'ai en mémoire des rythmes de "lewoz"(que nous pouvons emprunter à nos frères guadeloupéens) d'une beauté saisissante, troublante, insondable...

J'ai en mémoire des rythmes d'une douceur infinie, légués par nos défunts

chantant Cultier ; de Sénin... Des sons de flûtes des mornes de Mona ou de Cilla... Et tant d'autres ! Que nos mémoires défaillantes ont relégué aux oubliettes, effaçant les créations des inventeurs du "Beaux Martiniquais", malheureux de notre ingratitude.

Quand commencerons-nous à capitaliser nos trésors culturels ? Quand allons nous reconnaître les valeurs que recèle notre patrimoine culturel ? Quand allons nous commencer à le respecter ? Quand commencerons nous à comprendre, que nous aussi nous faisons l'histoire et que nos pratiques culturelles ont une histoire que nous avons le devoir de connaître pour sortir enfin du déni de nous-mêmes !

Notre ambition, qui est aussi notre malaise vient de ce que nous comparons à des civilisations vieilles de milliers d'années, et qui ont donc eu le temps - et qui continuent pourtant - à chercher, à inventer, à expérimenter inlassablement, en musique comme en tout.


Voilà une démarche qui pourrait nous inspirer pour améliorer l'existant. Et si l'existant ne satisfait pas encore - parce que nous sommes très jeunes et encore inexpérimentés-,il nous faut continuer à travailler à l'invention de traits culturels qui traduisent notre conception d'un Beau, d'une Esthétique qui reflète notre spécificité de peuple.

Gageons que nous pouvons nous atteler à cette tâche en épaulant solidement tous les nôtres qui sont déjà au travail. Nous serons, grâce à eux en mesure de relever tous les défis de l'inventivité, sans avoir à éternellement emprunter aux autres ce que nous pouvons produire nous-mêmes, par notre travail et notre esprit d'initiative. Car ni le noble, ni le prestigieux, ni le Beau ne sont innés : ce sont des créations de l'humanité, de groupes culturels qui ne cessent de travailler sur eux-mêmes.

Juliette SMERALDA.


Nous  avions proposé aux pyetons  précédemment un article sur l'ouvrage de Juliette Sméralda "Peau Noire, cheveu crépu ou l'histoire d'une aliénation"  : Lire  et un lien ou Juliette Sméralda-Amon aborde sur le site Inderéunion la problématique de l’indianité dans le contexte martiniquais : Visitez