|
La musique
classique a une histoire comme le bélé et tout notre
patrimoine culturel, que
nous dénigrons le verbe haut avec une consciencieuse
application, comme si
notre culture avait surgi du néant et n'était même
pas digne de représenter le
troupeau le plus désorganisé qui soit, pour avoir perdu
le sens de sa propre
valeur !
Donc pour connaître
l'histoire du "classique" européen, ouvrir n'importe quelle
encyclopédie à l'entrée du même nom.
Nos
produits culturels sont donc labellisées en tant que
vulgaire sous-produits,
regardés, fréquentés, habités,
traités par la non moins vulgaire racaille
("négraille" dirait le romancier) que nous apparaissons
être
au terme de considérations tellement désobligeantes sur
nous mêmes,que nous
avons les bras qui nous en tombent. C'est que tout cela est
décliné sur le ton
d'un tel naturel, d'une telle évidence, d'une telle inconscience
du mal que
nous nous faisons !
Dire que la musique a une
histoire, c'est dire qu'elle est
née à un moment historique déterminé, dans
un groupe culturel (parmi
d'autres) et qu'elle résulte d'une recherche
esthétique (d'un travail souvent
acharné) qui reflète non pas un goût universel
mais d'abord la sensibilité
des membres du groupe qui s'est donné le mal de l'inventer. Que
cette musique
"plaise" aux quatre coins du monde relève peut-être moins
d'un goût
universel (!) que d'une forme d'endoctrinement dont il faudrait
discuter
ailleurs; ce ne sont pas les arguments qui manquent...
Quoiqu'il en soit, le fait que,
aujourd'hui, nous trouvions
belle et noble cette musique, ne nous dispense pas de travailler
à un beau
musical qui corresponde à notre sensibilité propre. Cette observation implique que nous ne
nous
reposions pas sur le travail des autres pour décréter que
le Beau en général,
le Beau musical en particulier, est définitivement circonscrit (au
classique
occidental), nous épargnant ainsi l'effort de travailler (nous
aussi)
à l'invention d'une esthétique musicale propre, qui
n'aura pas forcément
l'ambition de plaire à la planète entière mais
d'abord à nous mêmes.
Dotés d'un brin d'inventivité et de confiance en nous,
nous n'hésiterons pas à
soumettre notre génie à l'appréciation des autres,
comme il en fut du classique
européen, et peut-être aurons nous le bonheur de la voir
apprécier par-delà nos
frontières.
En considérant,
avec autant de bonne foi, que notre
musique (comme il en va de l'ensemble de nos traits culturels)
n'est pas
assez noble, grandiose, prestigieuse etc. Pour rendre hommage aux
nôtres (morts
ou vivants) - et ceci même en convenant qu'il nous faut
encore travailler
pour la peaufiner-, nous
participons à
l'auto-dénigrement généralisé qui
caractérise la vision foncièrement négative
que nous avons de notre monde, de nous-mêmes donc, et que nous
transmettons à
notre descendance.
En
affirmant
invariablement que les traits culturels inventés par d'autres
confèrent plus de
grandeurs à nos célébrations, nous nous installons
dans l'attitude de ceux qui
se contentent de consommer ce que les autres se donnent le mal de
produire, qui
est à leur mesure, et répond à leurs
besoins (matériels et spirituels). Cette attitude nous
fait apparaître
paresseux (d'autres diront "complexés") aux yeux du monde
:
elle consiste à prendre à ceux qui n'ont de cesse
d'embellir leur environnement
propre, en créant des valeurs qui témoignent de leur
détermination à imprimer
leurs marques dans l'histoire.
Ce trait
de notre
caractère national ne fait il que s'ajouter à notre
triste réputation de
consommateurs invétérés ? Car rejeter nos propres
valeurs pour
"consommer" celle des autres ne signifie pas seulement mettre en
valeur le bien d'autrui à notre détriment, mais surtout
participer à sa propre
négation, freiner toute formes d'auto-progrès, se
condamner à végéter à l'ombre
de l'auto-mépris que nous cultivons savamment dans nos rangs...
Non, ni la
musique ni le reste sont universels. Tous les peuples travaillent
consciencieusement à enrichir le patrimoine culturel mondial et
s'échangent (parfois
s'imposent dans la violence) leurs inventions respectives. Pour ce
faire,
ils partent d'abord de ce dont ils disposent dans leur champ propre,
pour le
faire "évoluer" par la recherche, l'expérimentation, bref
par un
travail assidu et ininterrompu.
Sommes nous donc
si sûrs que notre patrimoine musical, au cours duquel le tambour
et la flûte
occupent une place de première importance, ne sont pas en mesure
d'exprimer les
sons les plus beaux et les mélodies les plus nobles, traduisant
et relayant nos
émotions, les plus fortes, les plus dignes, les plus
élevées dans l'échelle des
sentiments ? Pourquoi condamner avant d'avoir expérimenté
? L'envergure et la
noblesse que nous reconnaissons à l'instrument ne sont rien
d'autre qu'une
projection de celles qui nous habitent:ce n'est donc pas de l'objet
tambour ou
de l'objet flûte qu'il s'agit mais de nous-mêmes, de la
confiance en nous mêmes
et qui nous convainc que nous méritons le prestige que nous
projetons sur
l'instrument.
J'ai en
mémoire des
rythmes de "lewoz"(que nous pouvons emprunter à nos
frères
guadeloupéens) d'une beauté saisissante, troublante,
insondable...
J'ai en mémoire des
rythmes d'une douceur infinie, légués
par nos défunts
chantant Cultier ; de
Sénin... Des sons de flûtes des
mornes de Mona ou de Cilla... Et tant d'autres ! Que nos
mémoires défaillantes
ont relégué aux oubliettes, effaçant les
créations des inventeurs du
"Beaux Martiniquais", malheureux de notre ingratitude.
Quand
commencerons-nous
à capitaliser nos trésors culturels ? Quand allons nous
reconnaître les valeurs
que recèle notre patrimoine culturel ? Quand allons nous
commencer à le
respecter ? Quand commencerons nous à comprendre, que nous aussi
nous faisons
l'histoire et que nos pratiques culturelles ont une histoire que nous
avons le
devoir de connaître pour sortir enfin du déni de
nous-mêmes !
Notre ambition, qui est aussi
notre malaise vient de ce que
nous comparons à des civilisations vieilles de milliers
d'années, et qui ont
donc eu le temps - et qui continuent pourtant - à chercher,
à inventer, à
expérimenter inlassablement, en musique comme en tout.
Voilà
une
démarche qui pourrait nous inspirer pour
améliorer l'existant. Et si l'existant ne satisfait pas encore -
parce que nous
sommes très jeunes et encore inexpérimentés-,il nous faut
continuer à travailler à l'invention de traits culturels
qui traduisent notre
conception d'un Beau, d'une Esthétique qui reflète notre
spécificité de peuple.
Gageons
que nous pouvons nous
atteler à cette tâche
en épaulant solidement tous les nôtres qui sont
déjà au travail. Nous serons,
grâce à eux en mesure de relever tous les défis de
l'inventivité, sans avoir à
éternellement emprunter aux autres ce que nous pouvons produire
nous-mêmes, par
notre travail et notre esprit d'initiative. Car ni le noble, ni le
prestigieux,
ni le Beau ne sont innés : ce sont des créations de
l'humanité, de groupes
culturels qui ne cessent de travailler sur eux-mêmes.
Juliette
SMERALDA.

Nous avions
proposé aux pyetons précédemment un article
sur l'ouvrage de Juliette Sméralda "Peau Noire, cheveu
crépu ou l'histoire d'une aliénation" : Lire
et un lien ou Juliette
Sméralda-Amon aborde sur le site Inderéunion la
problématique de l’indianité dans le contexte
martiniquais : Visitez
|