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Mesdames, messieurs,
Je me
propose donc ce soir de réfléchir avec vous sur trois
notions dont deux d’entre elles vous sont certainement
familières__celles de
« Créolité » et de
« Mondialisation »__tandis que la
troisième, celle de
« Diversalité », doit sans doute
être pour beaucoup d’entre vous pour le moins obscure, voire
inconnue.
Je tenterai, dans un
premier temps, de donner ma définition personnelle de ces trois
notions et quand je dis « ma définition »,
n’y voyez là aucune forfanterie. Je veux en fait dire la
définition proposée par ce courant de pensée qui
est désormais connu sous le nom de Mouvement de la
Créolité, mouvement qui contrairement à ce que
beaucoup croient, ne se limite pas à la seule
littérature, même si ce sont des écrivains qui
l’ont théorisée, mais s’étend à la musique,
à la peinture, à l’architecture, au cinéma,
à la politique etc…Le Mouvement de la Créolité ne
délivrant pas de passeports ni de lettres
d’accréditation, ce sera la matérialité des œuvres
qui indiquera l’appartenance ou non de ces dernières au dit
mouvement. Il est ainsi indéniable que le groupe Kassav pour la
musique ou le groupe « Fromager » pour la
peinture font pleinement partie de ce courant de pensée qui est
né au tournant des années 80 du siècle dernier et
dont les différents promoteurs, déclarés ou non,
font partie de l’ultime génération
imprégnée de l’imaginaire de la Société
d’Habitation, génération qui est née dans les
années 40-60 du siècle en question. L’ultime
génération à avoir eu la chance de voir une
Martinique productive : mon arrière-grand-père et
mon grand-père possédaient une petite distillerie au fin
fond d’une campagne du Lorrain et j’ai encore souvenir des trains
chargés de canne à sucre qui traversaient notre pays
lequel a compté, peu de gens s’en souviennent, jusqu’à
200kms de voies ferrées. Cette génération a
souvenir des commandeurs d’habitation, des tonneliers, des fabricants
de cabrouets, des chaudronniers, des ajusteurs, des mécanniciens
de sucreries, bref d’un ensemble de corps de métiers qui
témoignaient de l’existence d’une intense activité
économique. En général, les économistes
définissent les pays sous-développés comme
étant des pays agraires qui n’ont pas encore atteint le stade
industriel. Si cette définition du sous-développement est
vraie, eh bien elle ne cadre pas avec notre pays car nous sommes au
contraire un pays qui s’est désindustrialisé, qui a
été désindustrialisé à la fin des
années 60 justement.
Une fois
explicitées ces trois notions, je m’efforcerai d’établir
le lien qu’elles me paraissent entretenir entre elles et en quoi leur
interconnexion est utile à la compréhension de l’impasse
dans laquelle se trouvent aujourd’hui la Martinique, la Guadeloupe et
la Guyane. Car, tout le problème de nos pays est
là : comment sortir de l’impasse ? Comment penser
notre sortie de l’impasse ? En effet, si les intellectuels ont un
rôle quelconque, c’est bien celui de la clarification des
questions que les décideurs, trop pris par la gestion du
quotidien__et dieu sait si cette gestion est difficile et
prenante !__n’ont pas le temps de se poser. Pour parler
crûment : comment voulez-vous qu’un maire qui reçoit
tous les jours des gens désespérés qui lui
demandent un travail ait le temps de réfléchir à
la mondialisation ou à la Créolité ? Ce n’est
d’ailleurs pas son rôle, son rôle est de tenter de
solutionner les problèmes immédiats, et dans notre cas
précis d’Antillo-Guyanais, de parer au plus pressé.
Comment voulez-vous qu’un chef d’entreprise qui ne voit pas arriver le
paiement de travaux effectués pour telle ou telle
collectivité six ou huit mois après la réalisation
de ceux-ci puisse se payer le luxe de réfléchir à
la mondialisation ? Lui aussi doit paré au plus
pressé.
Mais, il nous faudra
bien un jour sortir du « plus pressé »
pour nous diriger vers le « bien pesé »
et là, nous ne pourrons absolument pas faire l’économie
d’une vaste réflexion générale sur la place de nos
pays dans l’univers mondialisé qui s’est mis en place depuis un
demi-siècle et qui s’est brusquement
accéléré au cours des vingt dernières
années.
Abordons donc, en
premier lieu, la question de la mondialisation, si vous le voulez bien.
Je me permettrai d’entrée de jeu d’attirer votre attention sur
la différence entre le terme anglo-saxon qui désigne le
phénomène à savoir globalization/globalisation
et le terme, disons latin, de « mondialisation ».
Les linguistes affirment que les synonymes n’existent pas, eh bien
là, nous en avons un exemple éclairant.
« Globalisation » n’est pas exactement synonyme
de « mondialisation », même si ces deux
notions recouvrent largement les mêmes réalités.
Dans « globalisation », il y a l’étymon
« globe » qui se réfère à
une simple réalité physique, celle de la
Planète-Terre, tandis que « mondialisation »
renvoie à la fois à la réalité physique du
monde et à ceux qui peuplent ce monde. Cette petite glose
sémantique vise à insinuer que la globalisation
anglo-saxonne est une vision de l’unification qui passe les peuples
sous silence et qui met en avant les forces économiques, les
multinationales anonymes, les flux financiers dont 90% des gens ne
comprennent pas le fonctionnement. Y a-t-il dans cette salle plus d’une
ou deux personnes qui sachent exactement ce qu’est l’indice Nasdaq ou
le CAC 40 ? J’en doute fort. Pourtant, ces structures aux noms
sibyllins gouvernent l’économie mondiale et ont des
répercussions directes sur notre portefeuille et donc notre
niveau de vie. Nous ne disons donc pas exactement la même chose
quand nous employons les termes de
« globalisation » et de
« mondialisation », de même que nous ne
disons pas la même chose en disant « affirmative
action » et « discrimination
positive ». Employer donc l’un ou l’autre de ces termes
n’est pas neutre. Il révèle, consciemment ou non,
l’affiliation idéologique de celui qui l’emploie. Vous aurez
compris que si je suis farouchement hostile à la globalisation,
par contre, j’observe d’un œil attentif et intéressé la
mondialisation laquelle est d’ailleurs un phénomène
irréversible. Mais j’y reviendrai plus avant…
Pour l’heure, je me
permettrai de dire que nombre d’intellectuels, occidentaux pour la
plupart, feignent de croire que la mondialisation est un
phénomène nouveau, inouï même, dans l’histoire
de l’humanité, phénomène dont ils datent le
début à la fin du 20è siècle. En
réalité, cette assertion est complètement
erronée : il y a déjà bel et bien eu un
phénomène de mondialisation, une première
mondialisation si vous voulez, et celle que nous vivons
présentement n’en est que la deuxième. Et ce sont les
Antilles d’abord, les Amériques ensuite qui ont
été le théâtre de cette première
mondialisation, cela à compter du 16è siècle.
Christophe Colomb en « découvrant »
l’île de Guanahani dans l’archipel des Bahamas, puis la future
Hispaniola dans celui des Antilles, a, on le sait, bouclé
l’espace-terre, mettant du même coup fin à l’ère
des grandes explorations. Après lui, il aura fallu que l’homme
aille sur la lune pour se trouver des horizons inconnus. Cette
première mondialisation dont, je le répète, les
Antilles ont été largement le creuset, a, pour la toute
première fois dans l’histoire de l’humanité, mis en
contact permanent et brutal la quasi-totalité des grandes
civilisations du monde : l’amérindienne,
l’européenne, l’africaine et l’asiatique. Des identités
millénaires, ataviques, habituées à vivre, non pas
en vase clos mais au contact d’identités voisines ou cousines,
se sont retrouvées confrontées à des
identités radicalement étrangères. Quand l’empire
romain envahit la Gaule, l’Helvétie et l’Ibérie, nous
sommes là dans un contact entre identités cousines,
indo-européennes si vous voulez, quand bien même les
Romains qualifient les peuples de ces pays de
« barbares ». Et même quand Rome s’est
aventurée au Nord de l’Afrique et au Levant, on se trouve encore
dans des relations de cousinage. Vous me permettrez ici de faire une
double incise afin de distinguer d’une part, deux grands types de
civilisations__les grandes civilisations conquérantes et les
grandes civilisations non conquérantes__, et d’autre part
pour questionner et requalifier le terme d’Occident. Pour moi,
par exemple, la civilisation arabo-islamique fait partie de l’Occident
et le Coran ne fait que reprendre et prolonger la Torah des Juifs et la
Bible des Chrétiens. Joseph y devient Youssef, Abraham Ibrahim,
Marie Mériem et j’en passe. Les civilisations juives,
chrétiennes et islamiques sont cousines et c’est le matraquage
médiatique actuel qui nous donne la fausse impression que
l’islam est absolument étranger à la civilisation
occidentale, qu’il constitue même l’Altérité
absolue par rapport à cette dernière. C’est là une
pure escroquerie intellectuelle. Ce sont les Arabes qui ont
sauvé l’héritage grec antique en traduisant dans leur
langue Platon, Aristote, Euripide et les autres et qui l’ont transmis,
grâce à l’Andalousie musulmane notamment, aux
Européens qui émergeaient à peine du
Moyen-âge. Conclusion : si le bouddhisme, l’hindouisme, le
shintoisme, le vaudou ou le shamanisme sont radicalement
étrangers à la civilisation occidentale, ce n’est
certainement pas le cas de l’islam.
Donc, je disais, qu’il
y a donc d’un côté les grandes civilisations
conquérantes, l’européenne, l’arabe, qui constituent
l’Occident, car je vous rappelle que les Arabes n’ont pas seulement
conquis l’Afrique du Nord, ils se sont aussi aventurés en
Afrique orientale, en Perse, au Nord de l’Inde et à
l’extrême-ouest de la Chine. Plus tard, l’Empire ottoman, turc
celui-là, a poussé jusqu’aux portes de Moscou et de
Venise. Quand on entend aujourd’hui des politiciens français, de
tous bords politiques, déclarer que la Turquie n’est pas
européenne et qu’elle ne doit pas entrer dans la
communauté européenne, on peut se demander s’il s’agit
d’ignorance crasse ou de mauvaise foi. Et d’ailleurs, si les Espagnols
n’avaient pas bouté les Arabes de la Péninsule
Ibérique en 1492__c’est la date de la chute de Grenade, l’ultime
bastion de l’Espagne musulmane__, ce n’est pas Christophe Colomb qui
aurait « découvert » l’Amérique
mais Mohammed quelque chose, tellement la pulsion conquérante,
pulsion éminemment occidentale, de la civilisation
arabo-islamique était puissante à cette époque.
Nous avons donc, d’un
côté, les grandes civilisations conquérantes et de
l’autre les grandes civilisations non conquérantes à
savoir l’Inde, la Chine et même le Japon, l’épisode de la
deuxième guerre mondiale n’étant qu’une parenthèse
dans l’histoire pluri-millénaire de ce pays. Il n’y a pas de
Marco Polo chinois, ni de Christophe Colomb indien ou japonais. Je me
souviens d’avoir visité l’Exposition Universelle de 1992,
à Séville, en Espagne, et d’y avoir découvert, non
sans stupéfaction, au Pavillon de la Chine, la maquette d’un
superbe bateau, autrement plus sophistiqué et imposant que celle
des caravelles de Christophe Colomb qui trônaient au Pavillon de
l’Espagne. M’approchant de cette maquette et lisant le texte qui
l’accompagnait, quelle ne fut à nouveau ma stupéfaction
d’y lire ceci : « Maquette de l’Amiral chinois
Zhang-He qui, à la fin du 15è siècle, accosta,
avec une flotte de trente navires, sur la côte orientale de
l’Afrique, dans le pays appelé aujourd’hui Kenya » .
Aucun de mes professeurs d’histoire, ni à l’école, ni
à l’université, ne m’avaient appris que les Chinois
avaient, eux aussi, lancé de multiples expéditions pour
découvrir le reste du monde, monde dont ils se croyaient le
centre d’où l’expression « Empire du
milieu » qui, en chinois, désigne le pays Chine. Oui,
l’amiral Zhang-He et bien d’autres, à bord de bateaux
techniquement plus avancés que les caravelles de Christophe
Colomb, avaient parcouru la vingtaine de milliers de kilomètres
qui sépare la Chine de l’Afrique de l’Est et du golfe
arabo-persique, explorant au passage les Philippines, la côte sud
de l’Indochine, l’archipel indonésien, le sud de l’Inde et
Madagascar. Mais, et c’est ici que la chose nous intéresse, sans
aucun esprit de conquête ou de colonisation. Sans déposer
ici et là des groupes de colons, sans créer de Compagnies
des Indes Occidentales, sans visée hégémonique
particulière.
Quant à l’Inde,
vous savez maintenant, grâce aux commémorations du
150è anniversaire de l’arrivée des travailleurs sous
contrat indiens dans nos pays, que sa religion, l’hindouisme interdit
de quitter le sol sacré de l’Inde, sous peine d’être
frappé par la malédiction dite du Kala pani qui
signifie « eaux noires », autrement dit
« océan ». Tout Indien qui meurt hors de
la terre sacrée de l’Inde et qui n’est pas
incinérée selon le rituel hindouiste est voué, son
âme, plus exactement, est vouée à la
réincarnation perpétuelle, c'est-à-dire à
la souffrance permanente. Vous savez aussi que pour l’hindouisme,
l’âme migre, après le décès, vers une autre
créature vivante et qu’au décès de cette
dernière, elle migre à nouveau vers une autre
créature__humaine ou animale d’ailleurs__ceci jusqu’à ce
que tous les péchés commis par ces différentes
créatures soient purgés grâce à une vie
sainte. Ce sont donc des réincarnations successives que personne
ne souhaite vu que la vie n’est que souffrance. A partir du moment
où tous les péchés ont été
purgés, le processus de réincarnation s’arrête et
l’âme se dirige vers le Nirvana, c’est-à-dire le
Paradis. Donc, la Chine et l’Inde, tout en ayant été de
très brillantes civilisations, aucunement inférieures
à celle de l’Occident du point de vue technique, du moins
jusqu’au 18è siècle, n’ont jamais cherché à
conquérir le monde et à le dominer. Il ne s’agit pas
là d’accabler l’Occident, mais de reconnaître un fait.
Refermons la
parenthèse. La première mondialisation, celle du
16è siècle, fut donc l’œuvre d’une partie de l’Occident,
l’européenne. La deuxième mondialisation s’effectue
à nouveau sous l’égide de l’Occident, mais avec cette
énorme différence que premièrement, la part
arabo-islamique de la civilisation occidentale s’est
réveillée et aspire, elle aussi, à dominer le
monde et, d’autre part, que l’Orient__Chine, Inde, Japon,
Indonésie, Malaisie etc…__n’est pas du tout disposé
à accepter cette nouvelle domination et qu’à son tour, en
rupture avec sa tradition non conquérante, aspire au leadership
mondial. Les médias nous bassinent les oreilles à
longueur de temps, depuis la chute du monde soviétique, sur
l’apparition d’un monde unipolaire dominé par la seule puissance
étasunienne. C’est évidemment une erreur de
perspective ! Le monde est toujours tripolaire : simplement,
un des pôles a changé. Avant les années 80, le
monde se divisait en Pays occidentaux—Pays
soviétiques—Tiers-Monde ; aujourd’hui, il se divise en Pays
occidentaux—Bloc asiatique allié à certains pays
sud-américains (dont le Brésil)—Tiers-Monde.
Où donc,
nous, Martiniquais, Guadeloupéens et Guyanais, nous situons-nous
dans ce nouveau triptyque mondial ? La réponse est tout bonnement
atterrante : nulle part. Oui, nous ne figurons nulle part sur la
nouvelle carte du monde, nous ne faisons aucunement partie des
terribles affrontements qui opposent ces trois entités. Un
certain statut, voté en 1946, par l’Assemblée nationale
française, nous a littéralement kidnappés et nous
a enfermés dans une crêche-garderie. Notre économie
a été mise sous perfusion, notre société
sous respiration artificielle et notre culture sous étouffoir.
La Martinique est hors-jeu quant à la mondialisation. C’est un
espace surprotégé, infantilisé même par les
pouvoirs locaux et français, qui
subit de manière feutrée les contrecoups de ce formidable
phénomène qui, hélas, ne se déroule, pour
nous, Martiniquais, Guadeloupéens et Guyanais, que sur
l’écran de nos téléviseurs. C’est d’ailleurs
pourquoi le moindre accident, qui serait vécu sereinement
partout ailleurs, prend subitement des proportions
exagérées, se transforme en une sorte de tragédie
au cours de laquelle l’ensemble de la crèche se lamente, pleure,
hurle, jusqu’à ce que les mamies ou les tontons hexagonaux
vienne calmer et réconforter cette marmaille
désemparée. Tout cela n’est rien d’autre que du narcissisme
victimaire. La Martinique a été au centre du monde,
a-t-on dit et écrit partout, lors d’un de ces accidents qui
s’est produit dernièrement. C’est faux ! Je puis vous
assurer que c’est totalement faux. Le centre de l’attention du monde
francophone peut-être soit 120 millions d’habitants au grand
maximum, voire du monde européen, 350 millions, mais
certainement pas du monde anglophone (1 milliard) ou du monde asiatique
(3 milliards). Il faut donc que nous arrêtions de nous payer de
mots. Oui, pays infantilisé, pays-crèche-garderie.
J’exagère ? Que non, hélas ! Cent exemples
peuvent le démontrer. Prenons au hasard cet article du quotidien
local en date du samedi 5 novembre dernier intitulé
« Deux peurs bleues ». J’en citerai deux courts
extraits que je commenterai à
chaque fois. Le premier extrait dit ceci :
« Depuis
hier, les informations qui remontent laissent planer une ombre sur la
venue des Bleus. Face au peu de places vendues, la colère
gronderait. Au moment où la « guérilla
urbaine » de la région parisienne fait la Une de
l’actualité, les pires scénarios sont
envisagés. »
En quoi la
colère des fils d’immigrés arabes et africains, par fois
antillais des lointaines banlieues parisiennes, pourrait-elle affecter
notre Martinique ? De quelle contagion nous parle-t-on ?
Serait-ce la grippe banlieusarde qui se propagerait à travers
l’Atlantique, plus vite, n’est-ce pas, que sa collègue
aviaire ? Le plus dérisoire dans l’affaire, c’est que si
l’auteur de l’article avait raison, cela montrerait qu’au moins, dans
les banlieues françaises, les jeunes se battent contre
l’exclusion, contre le racisme, pour obtenir du travail, bref pour des
choses éminemment sérieuses, alors que nos propres
jeunes, eux, se battraient pour…des tickets de matches de foot. Pour du
ludique, quoi ! A moins que, s’il y a des psychanalystes dans
cette salle, ils me contrediront, dans l’inconscient du
rédacteur de l’article, la Martinique ne soit devenue une
banlieue de l’Hexagone. Mais passons au deuxième extrait
significatif de ce même article :
Allant plus loin,
Mme X…, adjointe au maire de la ville de X…, veut revenir au but de
l’événement afin de calmer les mécontents.
« Il ne faut pas oublier » souligne-t-elle
« que l’équipe de France vient rendre hommage aux
victimes du crash. Il faut absolument que la dignité et la
sérénité que nous avons connues après le
drame continue. La Martinique a donné une belle image à
la France. Une image qu’il ne faudrait pas gâcher sous
prétexte que tout le monde n’a pas pu avoir de
place. »
Alors, j’hallucine
carrément ! Je devrais me montrer digne, déclare le
responsable politique, parce que la France me regarde, parce que Mamie
la France, t’offre une sucette (le match de foot France-Costa-Rica),
alors tiens-toi bien, s’il te plaît. La Martinique est bien et
bien devenue une crèche ! Quant à moi, je vous le
dis franchement, je n’en ai rien à faire de donner une bonne
affiche à la France. Ma dignité ne se mesure pas à
l’aune du regard français ou européen. Mais,
me dira-t-on, vous avez tout faux quant à la non implication de
la Martinique dans la mondialisation, regardez sa banane, si elle est
menacée de disparition, c’est parce qu’elle est en concurrence
directe avec la banane-dollar. Là encore, désolé,
il s’agit d’une illusion d’optique. La banana-franc, puis la
banane-euro, n’a jamais été en concurrence avec la
banane-dollar. Jamais. Pourquoi ? Parce que dans les années
60, le général De Gaulle nous avait taillé une
couche-culotte pour justement échapper aux règles de
l’implacable concurrence internationale. Ce fameux prix garanti sur le
marché européen, trois fois plus élevé que
le prix mondial. Nous aurions été vraiment en concurrence
avec la banane-dollar qu’il y a au moins quatre décennies que
cette culture aurait disparu de nos pays et que nous aurions
été forcés de chercher une autre voie
économique. Je dis « forcés »,
mesdames et messieurs, car je ne désespère d’aucun
peuple. Paul Valéry disait que les civilisations sont mortelles.
Oui, elles meurent, les langues aussi meurent, voire même les
religions (où sont nos dieux africains ?), mais les peuples
ne meurent pas. Les peuples ne meurent jamais. Sauf s’ils sont
massacrés jusqu’au dernier. Mais vous le savez, les
génocides parfaits, pas plus que les crimes parfaits,
n’existent. Christophe Colomb et ses descendants n’ont pas
réussi à exterminer le peuple caraïbe dont 3.5000
survivent aujourd’hui dans la réserve de Salybia, à la
Dominique. La Turquie et l’Allemagne n’ont pas réussi à
effacer les peuples arménien et juif de la surface de la terre.
Donc, que l’on arrête de nous infantiliser !
L’éventuelle, la fort probable, devrais-je dire, disparition de
la banane ne signifiera pas du même coup la mort, la disparition
des peuples martiniquais et guadeloupéen. Elle provoquera,
certes, des faillites, des licenciements massifs, des mouvements de
rue, voire de mini-insurections, mais nos peuples seront obligés
d’inventer une nouvelle voie économique. Nous avons bien
survécu à la fin du pétun, à la fin du
café, à la fin du cacao, à la quasi-fin de la
canne à sucre. Je ne vois pas pourquoi nous ne survivrions pas
à celle de la banane. Ne vaudrait-il d’ailleurs pas mieux devancer
l’inéluctable c’est-à-dire hâter, autant que
faire se peut, la fin de cette culture afin de passer rapidement
à autre chose, à quelque chose de plus porteur sur le
marché mondial, à quelque chose qui enfin nous
confrontera aux dures réalités de la deuxième
mondialisation ? Au lieu de cela, des milliers d’euros sont
gaspillés pour faire vanter notre banane par des champions
sportifs béats dont on peut se demander s’ils ont jamais
réfléchi une seule seconde à la cause que des
Békés bien intentionnés leur ont demandé
d’endosser ? J’en viens presque à penser qu’on leur
demanderait de poser sur une affiche pour défendre le corossol
ou le crabe-mantou qu’ils le feraient ! Par naïveté,
sans doute. Car là encore, mesdames et messieurs, ces affiches
sont la preuve par neuf de la non implication de la Martinique et de la
Guadeloupe dans la mondialisation : où avez-vous
déjà vu, à travers le monde, des stars du sport,
de la musique ou du cinéma défendre une production
économique qui n’a rien à voir avec l’économie
artistique ? Les actrices de Bollywood défendent-elles
l’excellence des services informatiques indiens ? Les chanteurs
mandingues vantent-ils la qualité du coton, du café ou du
cacao africains ? Sharon Stone ou Denzel Washington se
mobilisent-ils en faveur de l’industrie automobile américaine
laquelle est en déroute depuis une bonne dizaine
d’années ? Non ! Soyons sérieux donc !
Soyons adultes, pour une fois ! Les dribbles, aussi fabuleux
soient-ils, d’Anelka ne permettront pas de sauver la banane antillaise.
Les maîtres de la finance internationale, les dirigeants de
l’OMC, les grands pontes du FMI et même la plupart des hauts
fonctionnaires de Bruxelles se contrefichent de notre banane et de son
devenir. Je le répète : la seule attitude adulte en
la matière est de devancer l’inéluctable.
Mais je voudrais aussi
en venir à ceci : si nous, les Antillais, avons
été au cœur de la première mondialisation, celle
des 16è et 17è siècles, si nous en avons
été même les acteurs principaux alors même
que la majorité des nôtres était esclave, force est
de reconnaître que nous sommes sur le banc de touche quand
à la deuxième mondialisation, celle d’aujourd’hui. Oui,
nous avons été les acteurs de la première
mondialisation car la fameuse Révolution industrielle, dont
parle nos manuels d’histoire, n’a pas commencé dans les
filatures de Birmingham au 19è siècle mais bien dans les
ateliers des plantations de Saint-Domingue au 18è siècle,
ateliers où a été aussi inventé le travail
à la chaîne que l’on appellera bien plus tard taylorisme.
De même, la première révolution de l’ère
moderne, la première révolution prolétarienne, je
veux dire, ne fut pas celle du peuple russe en 1917, mais bien celle
des esclaves révoltés de Saint-Domingue qui
fondèrent l’Etat d’Haïti un certain premier janvier 1804,
soit un bon siècle plus tôt !
Nous sommes donc sur la
touche de cette deuxième mondialisation et cela depuis la fin de
la deuxième guerre mondiale, depuis le fameux statut de
départementalisation de 1946, car c’est à ce
moment-là justement que la deuxième mondialisation a
commencé à prendre ses marques. Ce que nous vivons
présentement n’est que le point culminant d’un processus qui
s’est mis en branle dès la capitulation de l’armée
hitlérienne en 1945. C’était, en effet, la toute
première fois, dans toute l’histoire de l’humanité, qu’un
tribunal international jugeait des dirigeants d’un état pour
crimes contre l’humanité. L’idée d’une justice mondiale,
et donc d’un monde unique, soumis aux mêmes lois, est née
véritablement à ce moment-là. Aujourd’hui, ce
monde unique est bel et bien là : je massacre en
Yougoslavie, eh bien je risque de finir devant le Tribunal Pénal
International de La Haye ; je commets des exactions contre mon
propre peuple au Zimbabwe, eh bien mes comptes bancaires à
l’étranger se retrouvent gelés et je suis interdit de
voyage hors de mon pays ; je laisse massacrer des Palestiniens
comme à Sabra et Chatila ou bien j’en massacre moi-même
comme à Jenine, eh bien je risque d’être
arrêté si je fais escale en Belgique car ce pays a
décrété que sa justice avait désormais
compétence universelle etc…etc…
Faisons-nous,
Martiniquais, Guadeloupéens et Guyanais, partie de ce
monde-là ? Je dis : Non ! Nous sommes dans une
bulle surprotégée, comme des bébés-mannicou
dans la poche ventrale de leur mère, allaités sans avoir
à en sortir, nous lovant, une fois rassasiés, dans la
douce chaleur du giron franco-européen. C’est là,
à mon sens, une attitude dangereuse, mortifère,
suicidaire même ; Que faire, me dira-t-on ? Auriez-vous
une solution-miracle ? Permettez-moi d’avoir l’audace d’en avancer
une car audace n’est point outrecuidance : que l’on nous laisse
nous confronter à cette deuxième mondialisation comme de
grands garçons au lieu de nous tenir enfermés dans une
crêche-garderie hors du bruit et de la fureur du monde ! Nou
pa pli kouyon, nou pa pli kouyon ki an lot ! Si Barbad ka viv, si
Lil Moris ka viv, si Malt ka viv, si Séchel ka viv, eben nou
tou, nou pé viv. Comment y parvenir, me direz-vous ?
Très simple : sortir de la crèche-garderie. Certains
rétorqueront qu’un certain 7 décembre, on nous avait bel
et bien offert cette possibilité et que nous l’avons
rejetée. Mais, mesdames et messieurs, ce fut parce qu’on n’avait
justement pas expliqué à nos populations les vrais enjeux
d’une prise en main de nos responsabilités par nous-mêmes.
On s’est focalisé sur des mots__départementalisation,
autonomie, souveraineté, indépendance__, on a
multiplié les arguties autour de l’article 73 ou 74 de la
constitution française, et surtout nos hommes politiques qui se
prétendaient favorables au changement n’ont pas fait de campagne
sérieuse, craignant pour leurs strapontins lors des futures
échéances électorales. Si bien que nos peuples,
hélas, continuent de croire que la banane a un avenir, ils
continuent de s’imaginer que la France est le centre du monde, il
continue à ignorer que cette dernière est frappée
de plein fouet par la deuxième mondialisation et qu’elle essaie
difficultueusement d’y faire face, en nation adulte et fière
qu’elle est. Délocalisations, restructurations et fuite de
capitaux frappent, en effet, la France tous les jours. Des centaines,
voire des milliers de petites et moyennes entreprises françaises
ferment leurs portes chaque année, des dizaines de milliers de
travailleurs sont jetés à la rue. Mais la France s’en
sortira car les peuples ne meurent jamais. Quant à nous, avec
notre économie-prétexte, selon la fulgurante expression
d’Edouard Glissant, nous risquons à terme de faire les frais de
notre non confrontation avec la mondialisation à cause de notre
frilosité d’enfants surprotégés.
Vous me direz, à
juste titre sans doute, que j’ai surtout parlé de la
mondialisation, alors que l’intitulé de mon exposé
comportait deux autres termes : ceux de Créolité et
de Diversalité. J’y arrive justement ! Ce long
détour était important pour bien faire comprendre ce que
les auteurs du manifeste « Eloge de la
Créolité » entendent par ces deux notions. Par
« Créolité », nous entendons deux
choses : la naissance, au cours de la première
mondialisation, celle des 16è et 17è siècles, de
la notion d’identité multiple, alors que dans la deuxième
mondialisation, celle d’aujourd’hui, il y a au contraire risque de voir
s’imposer une identité unique à coloration, pour aller
vite, anglo-saxonne. Oui, nous pouvons nous targuer, nous autres
Créoles, au plus fort de ce déni absolu d’humanité
que fut l’esclavage, d’avoir dessiné les contours d’une
identité au sein de laquelle, et ce n’est qu’un exemple parmi
d’autres, on peut être tout à la fois chrétien,
hindou et animiste. Celui qui est atteint d’une maladie grave ne voit
aucun inconvénient, aucune contradiction, à aller le
dimanche matin demander grâce à Jésus à
l’église, à Mariémen le dimanche après-midi
dans un temple hindou et aux divinités sans visage du quimbois
le dimanche soir. Ailleurs, vous le savez bien, on ne peut pas
être à la fois chrétien et musulman, ou bouddhiste
et hindouiste. Ce n’est pas pensable ! Nous avons encore, au plan
linguistique cette fois, bricolé une langue, le créole,
dans laquelle nombre de mots désignant la faune et la flore sont
d’origine caraïbe (balawou, kouliwou, zamana, zanndoli,
zikak, mombin etc…), la plupart des mots désignants des
créations humaines sont d’origines françaises (tab,
chez, lizin, loto, owdinatè etc…), le tout
agrémentés de mots d’origine indienne, tamoule plus
précisément, surtout dans les domaines religieux et
culinaires (poussari, kolbou, chèlou, mandja etc…), tout
cela sur un fond de pensée, sur une manière de concevoir
le réel indéniablement d’origine africaine. Ainsi
à côté de notre lexique caraïbo-franco-hindou
et de notre rhétorique africaine, nous avons inventé
notre propre syntaxe, la syntaxe créole. Le mot
« créole » vient du latin
« creare » qui signifie
« créer », ne l’oublions jamais !
Oui, nous avons donc,
au cours de la première mondialisation, créé
l’identité-multiple, malgré, je l’ai dit, les souffrances
et les exploitations de toutes sortes. C’est là un capital
inestimable. Un capital qu’hélas, on nous a toujours interdit de
faire fructifier, nous imposant une vision jacobine, puis
euro-centrée de la réalité. Nous imposant
l’Identité Unique. Et quand je dis « on »,
je parle tout à la fois du pouvoir français et de
nous-mêmes, de nos élites surtout. Oui, nous avons
été en quelque sorte les bourreaux de nous-mêmes.
Nous avons refusé de voir la formidable puissance que
recèle l’identité créole, son extraordinaire
pouvoir de subversion par rapports aux vieilles identités, aux
identités ataviques de l’Ancien Monde. Nous avons
renoncés à être créoles. Or, avec la
deuxième mondialisation qui se déploie sous
l’égide anglo-saxon, nous aurions grand besoin d’offrir au monde
une alternative qui s’appuierait sur la notion d’identité
multiple véhiculée par la Créolité. Partout
où, nous autres, auteurs du Mouvement de la
Créolité, nous parlons et conférençons
à travers le monde, Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé,
Ernest Pépin et moi-même__au Japon, en Corée du
Sud, aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, au Maroc__partout, nous
provoquons un vif intérêt. Ce n’est pas de la vantardise.
J’ai encore en mémoire la confrontation à laquelle j’ai
participé en mai dernier, à l’Institut culturel
français de Rabat, au Maroc, entre écrivains marocains,
les uns arabes, les autres berbères, et moi qui me retrouvait au
milieu de tout cela, apparemment comme un chien dans un jeu de quilles.
Kon an chien abò an yol, si zot
simié. Et puis, la stupéfaction des protagonistes et
du public quand sortant de mon mutisme, j’ai posé la seule
question qui me sembait pertinente dans ce débat houleux :
« Mais qu’est-ce qui s’oppose fondamentalement à ce
que vous soyez à la fois berbères et arabes ?
Qu’est-ce qui s’oppose à ce que le berbère devienne
langue officielle du Maroc à côté de l’arabe et
qu’il soit étudié à l’école et à
l’université exactement comme l’arabe ? ». Et
poussant le bouchon plus loin, j’ai ajouté :
« Et puis, vous qui parlez français mieux que moi,
avec un meilleur accent en tout cas, pourquoi ne cherchez-vous pas
à construire une identité marocaine qui serait
berbère, arabe et française à la fois ?
Ma question a
jeté un froid évidemment. Les disputailleries se sont
arrêtées net. Un ange est passé dans la salle. Et
puis les berbéristes se sont déchaînés
contre moi en disant : « Vous voulez noyer la culture
berbère déjà dominée dans deux cultures
colonialistes ! ». Les arabisants se sont à leur
tour déchaînés : « Vous voulez
briser l’unité arabe qui cherche avec difficulté à
se construire de l’Atlantique au Golfe en faisant la promotion d’une
culture régionale, minoritaire, la culture berbère et
celle d’une grande culture impérialiste, la
française ! ». Et bien sûr les
francisants, moins nombreux, prient le relais : « Vous
voulez empêcher l’accès du Maroc à la
modernité alors qu’elle a précisément besoin d’une
grande langue internationale comme le français pour faire face
à la mondialisation ! ». Brouhaha. Cris dans la
salle et la conférence qui menace de se terminer en queue de
poisson, tout cela parce que j’avais osé évoquer
l’idée d’une identité marocaine créole, une
identité multiple qui chercherait à inclure l’apport
berbère, l’apport arabe et l’apport français. Et encore
n’avais-je pas sorti de mon chapeau, ma dernière carte à
savoir la quatrième composante de cette identité, la
composante négro-africaine ! Et encore, courageux mais pas
téméraire, n’avais-je pas dénoncé
l’occultation de la part négro-africaine de la culture marocaine
alors même que celle-ci saute aux yeux dès qu’on
dépasse la ville de Rabat et qu’on descend vers le Sud !
Oui, les Marocains, sont à mon sens des Créoles qui
s’ignorent. Des Créoles qui refusent de s’admettre comme tels.
Et pendant qu’ils s’étripent entre eux, privilégiant
chacun tel ou tel pan de leur identité, eh bien
l’hégémonisme culturel anglo-saxon en profite pour faire
des ravages dans leur pays. La jeunesse marocaine n’a d’yeux que pour
la sous-culture d’exportation yankee. Le refus de leur
Créolité par les élites marocaines__mais c’est
aussi le cas chez la majorité des peuples dits du
Tiers-Monde__fait le lit de l’identité unique étasunienne
qui avance masquée derrière le multiculturalisme__qui est
l’exact contraire de la Créolité__. Ce refus crée
un boulevard pour ce multiculturalisme.
Que l’on me permette
ici une nouvelle incise : l’identité multiple ou
Créolité n’a rien à voir avec le multiculturalisme
étasunien. Ce dernier n’est en réalité que la
juxtaposition d’identités au sein d’un même espace, sans
possibilité d’une réelle fécondation entre elles
d’une part et sous la domination de l’autre de l’une de ces
identités, l’identité WASP,autrement di
« blanche-anglo-saxonne-protestante ». La ville
étasunienne est d’ailleurs la métaphore parfaite du
multiculturalisme. Elle est configurée suivant ce modèle
puisqu’elle se présente de la sorte :
__Dowtonm, ou centre-ville, noir (en
fait le ghetto noir)
__une partie adjacente de ce ghetto
appelée en espagnol « barrio latino »
où vivent les immigrés sud-américains
__un peu plus loin, Chinatown où
sont regroupés les Chinois et autres asiatiques
__encore plus loin du centre,
« Little Italy » ou « Little
Greece » où sont regroupés les descendants
d’Italiens et de Grecs
__et enfin, les lointaines banlieues,
les white suburbs, aux pelouses bien tondues et aux belles
demeures de style néo-virginien où vivent les Wasp, les
Blancs d’origine anglo-saxonne.
Ghetto noir, barrio latino, Chinatown,
Little Italy et banlieues blanches ne se mélangent pas. Leurs
habitants ne se frottent qu’au travail et dans les transports en
commun, c’est tout ! Et l’affirmative action ou
discrimination positive avec son système de quotas n’est
absolument pas une forme de contestation de ce qu’il faut bien appeler
un développement séparé, une sorte de
ségrégation soft, mais bien l’un des
éléments forts de cette dernière. C’est que la
discrimination positive renforce, en fait, l’idée d’appartenance
à une identité raciale irréductible à toute
autre, l’idée d’une appartenance culturelle monolithique, et
c’est d’ailleurs pourquoi les dirigeants des grandes associations
noires étasuniennes, telles que la NAACP, ont hurlé
à la trahison lorsque des groupes de pression métis ont
exigé et obtenu de l’administration américaine que, lors
du recensement de l’an 2000, une nouvelle case soit ajoutée sur
les formulaires, à côté des cases traditionnelles
que sont Caucasian pour les Blancs, American Indian pour
les Peaux-Rouges, African-American pour les Noirs, Asian pour
les Chinois et autres Asiatiques, Hispanic pour les
descendants d’immigrés latino-américain et Others (Autres)
pour les inclassables du genre Indiens de l’Inde, Arabes ou
Polynésiens. Notons que ces groupes de pression métis
auraient fort bien pu se contenter de demander à leurs partisans
de cocher la case Others et le compte aurait été
bon. Non ! Ils ont exigé la création d’une case
entièrement nouvelle__celle dite IR acronyme d’Inter-racial__voulant
montrer par là leur double appartenance raciale. La grande
majorité des 7 millions d’Américains qui cochèrent
cette fameuse case lors du recensement de l’an 200 étaient des
Mulâtres, des métis Noir/Asiatique ou Noir/Peau-Rouge. On
comprend alors que la communauté noire se soit sentie
dépossédée de gens qu’elle considérait__et
que le système considérait lui aussi__comment faisant
partie d’elle. La case IR , a,
en effet, fait baisser le pourcentage d’African-American, diminuant du même coups les quotas qui lui sont
alloués pour les logements, les places à
l’Université etc…Mais, il n’y a pas que la case IR a subvertir la stratification raciale
étasunienne, il y a aussi l’hispanisation grandissante du pays.
Elle ruine, ainsi, la manie d’établir les statistiques sur une
base raciale puisqu’à côté du mot hispanic, on est obligé d’ajouter
entre parenthèses Hispanics maybe of any race (Les Hispaniques appartiennent à n’importe quelle
race). Aujourd’hui, les Hispaniques ont dépassé en nombre
les Noirs américains, ce qui est de bon augure pour
l’avancée de la Créolité aux Etats-Unis.
Ainsi donc, pour en revenir à mon
propos, j’ai la faiblesse de penser que, nous autres, Martiniquais,
Guadeloupéens et Guyanais, pour peu que nous décidions de
nous revendiquer tels que nous sommes, c’est-à-dire, et
là je paraphrase l’ELOGE DE LA CREOLITE, « Ni
Européens, ni Africains, ni Asiatiques mais
Créoles », pour peu que nous ayons ce
courage-là, eh bien nous serions les mieux armés pour
d’une part desserrer le corset anesthésiant
franco-européen et de l’autre faire face à
l’hégémonisme culturel américano-centré.
Comme l’écrit Louis Boutrin dans son ouvrage
« AU-DELA DES DISCOURS » :
« …la République
une et indivible appartient déjà à un autre
âge de l’humanité. L’évolution actuelle du monde
nous oblige maintenant à envisager des nations juridiques qui
résultent d’un partenariat volontaire entre plusieurs nations
naturelles, dans un même pacte républicain. Il nous oblige
aussi à concevoir que ces nations naturelles puisse changer de
partenaires, ou même tenter si elles le désirent
l’aventure de leur pleine souveraineté juridique, et que c’est
justement le respect de cette possibilité qui donne de la valeur
à leur libre adhésion. »
Et là, j’en arrive logiquement au
troisième et dernier terme de l’intitulé de mon
exposé : la Diversalité. Ce néologisme, nous
les auteurs de la Créolité, nous l’avons forgé
pour tenter de faire pendant au vieux concept européen
d’universalité. A l’unique, nous préférons le
divers, car derrière ce vieux concept se cache, vous le savez
pertinemment, l’idée de la supériorité de la
civilisation européenne sur toutes les autres civilisations du
monde. Quand on parle d’universalité dans la pensée
européenne, on veut dire en réalité
européanité. L’Europe serait donc l’unité de
mesure, le mètre-étalon de l’humaine condition. Et c’est
en partie au nom de cette pseudo-universalité que les nations
européennes sont parties, à la fin du 15è
siècle, à la conquête du monde et qu’aujourd’hui,
cette extrême-Europe que sont les Etats-Unis en ont pris le
relais. Mais avons-nous des leçons d’humanisme et de
démocratie à recevoir de pays qui ont
procédé au génocide des Amérindiens,
à l’esclavage des Noirs, à l’extermination des Juifs,
à l’extinction des Aborigènes, sans compter, chez
eux-mêmes, à l’Inquisition, à la
Saint-Barthélémy et à deux guerres féroces
dites guerres mondiales ? C’est une question que je pose. Ainsi
donc, l’idée de Diversalité est étroitement
liée à celle de Créolité : elle veut
dire qu’il n’existe pas de petit peuple, qu’il n’existe pas de petite
langue, qu’il n’existe pas de petite culture. Que toutes les langues,
toutes les cultures, toutes les religions du monde sont dignes
d’intérêt et contribuent à la richesse du monde,
à la biodiversité culturelle. De même que depuis 5
siècles, l’aventure coloniale européenne, puis
impériale étasunienne n’a cessé de détruire
les espèces animales et végétales, de chambouler
la nature, de détourner les fleuves, de raser les montagnes,
menaçant désormais l’existence même de notre
planète, de même cette aventure colonialo-impériale
a étouffé les langues, écrasé les religions
(où sont nos dieux africains ?), laminé des
cultures. Tout cela, tant au plan de la biodiversité
environnementale qu’au plan de la biodiversité culturelle, est
inacceptable. A la vieille Universalité européenne, nous
souhaitons opposer la Diversalité, notion qui tout en maintenant
l’idée d’un destin commun à l’espèce humaine,
exige le respect et surtout la sauvegarde des identités
particulières, non pas dans l’enfermement ou le nombrilisme,
mais dans l’interaction librement consentie, dans la
créolisation acceptée, voulue, recherchée
même, et non plus subie.
Mesdames et messieurs, je vous remercie.
Raphaël
Confiant
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