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Eddy Harris porte un regard sur la conditions des noirs américains lors d'un échange sur le chat de Télérama suite à l'ouragan Katrina.

Eddy Harris : Bonjour à tous.

Tibald : Quelles nouvelles avez-vous des Etats-Unis concernant le dernier ouragan ?

Eddy Harris : Aucune. Aucun de mes proches n'est resté à La Nouvelle-Orléans ou au Texas. Tout ce que j'ai entendu, c'est aux infos.

Stormy weather : Comment a réagi la classe moyenne noire aux images de l’après-Katrina ?

Eddy Harris : La classe moyenne, je ne sais pas. Pour moi, j'ai été choqué, bien sûr, déprimé, et heureux d'avoir quitté le pays avec un président comme M. Bush, qui s'est montré impuissant, désengagé et stupide.

Ron Simeral : Je suis Américain, j'ai grandi à la Nouvelle Orléans et j'ai vécu en France pendant 12 ans. A ce titre, j'étais très intéressé par vos réflexions dans l'article de Télérama. J'en ai vraiment marre des stéréotypess des médias américains... et des stéréotypes des médias français sur les Américains. Et vous ?

Eddy Harris : Au niveau des médias français, je ne sais pas, parce que j'ai regardé CNN et CNBC tout le temps pour avoir des infos, parce qu'ils étaient plus proches de la situation. Je n'ai pas beaucoup regardé les médias français. Leur point de vue était plus critique. Stéréotypé, je ne sais pas.

Gilles : Vous incriminez les médias qui, selon vous, véhiculent des clichés. Les médias américains sont-ils tous racistes ?

Eddy Harris : Il y a un terme que j'ai entendu récemment, qui est "involontairement raciste", et je trouve que toute la société des Etats-Unis est au moins involontairement raciste, parmi eux, les médias aussi. C'est inévitable. J'ai vu deux images, l'une d'Associated Press et l'autre de l'Agence France Presse. La première montre un Noir dans l'eau avec un sac plein de vivres, et la légende le décrivait comme un pillard. La même photo d'un Blanc faisant pratiquement la même chose le présentait comme quelqu'un qui avait pu se débrouiller. Raciste ou pas ?

Smiley : Qu’est-ce qui prime aux Etats-Unis ? Le racisme social, ou le racisme pur et dur ?

Eddy Harris : Ca dépend de ce que vous voulez dire. Y a-t-il vraiment une différence entre racisme social et racisme pur et dur ? Par exemple une plaisanterie : comment appelle-t-on un Blanc avec 1 million de dollars ? Réponse : un millionnaire. Comment appelle-t-on un Noir avec un million de dollars ? Un Nègre.

Michel : Vous avez dit : « Quand la police me demande mes papiers, et qu'au nom de la légalité je refuse de les donner, cela se passe mal, très mal. » Pouvez-vous expliquer ce que vous voulez dire ?

Eddy Harris : Combien de fois me suis-je trouvé dans un commissariat pour ne pas voir montré mes papiers ? Une fois, c'est trop, mais ça se passe de nombreuses fois pour moi.

Oulaoup : Est-ce que vous n’exagérez pas un peu lorsque vous dites : « Je pense que si j’étais resté aux Etats-Unis, je serais mort ou en prison » ?

Eddy Harris : Je suis un écrivain, j'exagère tout le temps... Mais vous comprenez le sens de ma phrase.

Famille rodeschamps : Vous dites que ni les Blancs ni les Noirs ne vous lisent aux States. Vous considérez-vous comme un cas à part, hors des classes sociales américaines?

Eddy Harris : Non, tout simplement les gens ne me lisent pas. Cela ne veut pas dire que je suis membre d'aucune classe, noire, moyenne, éduqué, n'importe quoi. C'est plutôt une question de ce que j'écris, qui n'intéresse pas les gens.

Tibald : Le Noir français est bien vu aux States, comme le Noir américain est bien vu en France. Mais fondamentalement la ségrégation n’est-elle pas aussi présente en France, mais plus diffuse ?

Eddy Harris : Beaucoup de Blancs aux Etats-Unis pensent que la France est un pays de Blancs et qu'il n'y a pas de Noirs qui y habitent. Je ne peux donc pas dire qu'aux Etas-Unis les Noirs français sont bien vus. Mais je suis sûr que la ségrégation existe en France. La différence fondamentale est que nous, Noirs aux Etats-Unis, étions là depuis l'origine du pays. L'histoire des Noirs est aussi l'histoire des Blancs, et vice versa. Et dans l'histoire des Etats-Unis, depuis le début, les Noirs sont présents. Ce n'est pas la même chose en France. En France, il n'y a pas une entité qui vote "noir". Il n'y a pas de représentants, de députés à la Chambre, et la présence des Noirs est complètement différente que la présence des Noirs aux Etats-Unis. Etre Noir en France est, dans un sens, être invisible, sans aucun pouvoir.

Malcolm : Pourquoi vivre en France ? Fuir, plutôt que combattre ?

Eddy Harris : Parfois, fuir c'est combattre. Etre en France me donne un point de vue différent que si je restais aux Etats-Unis. Et même si je vis en France, j'ai quand même une présence là-bas. Et même si je ne suis pas lu aux Etats-Unis, c'est là où j'ai la base de ma force, c'est là que mes livres sont plus importants. Plus importants qu'ici.

Georges : pourquoi avoir choisi de venir vivre en France ?

Eddy Harris : Le vin, la cuisine, un mode de vie... Et ne pensez pas que, même si j'habite en France, j'ai perdu mon "américanité". Je suis toujours Américain, j'ai un passeport américain, et comme tous les émigrés, je cherche l'endroit où je peux vivre mieux. C'est un choix personnel. Même si c'est un choix politique en même temps.

Jean : Que pensez-vous de l’anti-américanisme français ?

Eddy Harris : Parfois, je trouve que les Français exagèrent, et parfois, qu'ils ont raison. Mais les Américains aussi ont leur côté anti-français. C'est toujours une question de jalousie. Je n'ai jamais été confronté moi-même à l'anti-américanisme, je suis trop grand !!!

Sing-sing : Qu’est-ce qu’il faudrait qui change pour que vous retourniez vivre aux Etats-Unis ?

Eddy Harris : C'est une question qui dépend du gouvernement français. Si je conserve ma carte de séjour, je reste ici. J'aime vivre en France, je ne suis pas parti juste pour quitter les Etats-Unis. C'est une décision que j'ai prise depuis l'âge de 20 ans.

Line : La différence de réaction gouvernementale entre Katrina et Rita montre que Bush a compris la leçon. N’êtes-vous pas satisfait de ce changement ?

Eddy Harris : Non, la différence de réaction montre que Bush a appris la politique de la situation. Il n'y a pas eu de vrai changement chez Bush.

Athena : L’émotion semble être complètement retombée avec Rita. Est-ce que la question des tensions raciales n’a pas été un peu surestimée par les médias français ?

Eddy Harris : C'est toujours plus facile la deuxième fois de faire mieux. Et si le cyclone n'a pas touché La Nouvelle-Orléans la deuxième fois, c'est encore plus facile. Si les tensions raciales étaient un peu moins fortes, c'est parce que la situation n'était pas la même.

Lolo : pensez vous qu'un mouvement comme les black panthers puisse réapparaître aux Etats-unis ? ou la solidarité entre les afro-américains a-t-elle disparue ?

Eddy Harris : Pour répondre à la première partie de la question, je souhaite que oui. Je voudrais bien voir la réapparition des Black Panthers ou d'un autre groupe qui puisse exiger cette solidarité entre Noirs, parce qu'en fait elle n'existe plus. Parce que si elle existait toujours, aucun Noir n'aurait jamais voté Bush. Il y a trop de Noirs qui votent républicain, qui se foutent de la situation des Noirs pauvres, car aux Etats-Unis, c'est plutôt la couleur verte qui compte, la couleur de l'argent.

yu : "Je tiens, par exemple, Boston pour la ville la plus raciste du pays." N'est-ce pas un peu exagéré ? On n'y trouve tout de même pas de section du Ku Klux Klan ?

Eddy Harris : Le Ku Klux Klan existe partout aux Etats-Unis, pas uniquement dans le Sud. Le groupe est plus fort en Ohio, dans l'Indiana et dans l'Idaho que dans le Mississippi. Peut-être êtes-vous jeune et ne vous rappelez-vous pas la situation à Boston dans les années 1960-1970, où les petits enfants voulant aller à l'école se sont fait cracher dessus, tiré dessus. Les gens lançaient des pierres sur les bus scolaires. Et cela s'est passé dans la citadelle de la liberté des Etats-Unis. Même si j'exagère un peu, c'est pire à Boston parce que c'était une ville libérale où on considérait les gens comme plus ou moins égaux. Dans le Sud, tout le monde sait déjà qu'on est dans une situation raciste. C'est pire d'être dans une situation qu'on considère assez bonne et où, en fait, le racisme existe.

yu : Il y a eu périodiquement des émeutes aux Etats-Unis impliquant la communauté noire (fin des années soixante à Detroit, début 90's à Los Angeles...). Pensez-vous que ce type de situation peut arriver de nouveau ?

Eddy Harris : Pourquoi pas, mais c'est mieux si les émeutes se passent à Beverley Hills... et pas dans South Central L.os Angeles.. Pour avoir un vrai effet, il faut transporter la bataille sur le terrain des Blancs riches.

Nostradamus : Qu’espérez-vous pour la Nouvelle Orléans ?

Eddy Harris : A mon avis, La Nouvelle-Orléans a disparu. Surtout La Nouvelle-Orléans que j'ai connue, avec sa culture, ses vieux bâtiments de bois, ses maisons "shot guns". Et construire La Nouvelle-Orléans façon Disney me tuerait. C'est plutôt pour les gens de La Nouvelle-Orléans que je m'inquiète. C'est la vraie question : que vont devenir les gens qui étaient à la base de cette culture ?

Poète : Quels sont les écrivains français que vous appréciez ?

Eddy Harris : Les écrivains que j'apprécie sont tous morts. Victor Hugo, Alexandre Dumas, Françoise Sagan... Un écrivain de Martinique qui s'appelle Patrick Chamoiseau, un Haïtien qui s'appelle La Ferrière. Et Sartre, Camus, bien sûr. Mais pas Proust.

Télérama n° 2906 - 26 septembre 2005

Jupiter et moi, d'Eddy L. Harris. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Alexandre Gozou, éd. Liana Levi, 210 p.