Ils savaient
que s’ils avaient à subir un de ces contrôles
d’identité aussi classiques et vexatoires qu’inutiles, ils
risquaient de passer, comme tant d’autres avant eux, quelques heures au
commissariat, et d’avoir à affronter pendant ce temps le
mépris et l’humiliation. Et ils n’avaient pas de temps pour
ça. On comptait sur eux à la maison ; l’heure
approchait de la rupture du jeûne ; ils avaient envie de
manger.
Pourquoi le
ministre de l’intérieur, a-t-il tenu à dire que ce drame
avait eu lieu à la suite d’une tentative de cambriolage ?
Sans doute parce qu’il a voulu utiliser à son profit l’image
fantasmatique et désastreuse qu’il contribue lui-même
à donner des « cités »,
décrites comme zones de non-droit, règne des petits et
gros trafics, vecteurs d’insécurité publique, et terreaux
de délinquance. Si des jeunes gens meurent en fuyant la police,
autant raconter au bon peuple que c’est parce qu’ils avaient quelque
chose à se reprocher. N’importe quelle salade fera l’affaire. Si
l’histoire se passe à la lisière d’une cité pauvre
de la « petite couronne » de Paris, c’est que
l’on a affaire à la racaille. Et il s’y connaît, le
ministre ! On ne la lui fait pas ! Sans doute passera-t-il
Clichy au « karcher » en l’honneur de la
« tolérance zéro ». Ce qui est
toutefois douteux, c’est que l’on puisse partager sa conception de ce
qui est « tolérable » et de ce qui ne
l’est pas : car ce qui est le moins tolérable, dans une
société civilisée, ce n’est pas d’abord la
révolte de celles et ceux dont on traque et dont on tue les
enfants, les frères, les amis. C’est d’abord l’attitude des
autorités pleines de morgue, celle des policiers irresponsables,
celle de l’état qui fait la guerre aux
déshérités.
Le comportement
des agents de l’État aura été, dans le traitement
de ce drame, un comportement de guerre civile. Dans une
société d’égalité, rien de tout cela
n’aurait été pensable. Lorsque le ministre de
l’intérieur donne l’exemple du mensonge, on ne voit pas pourquoi
ses subordonnés ne lui emboîteraient pas le pas. Un
policier déclare ainsi à la radio qu’aucune grenade
lacrymogène n’a été lancée aux abords de la
mosquée de Clichy ; qu’au contraire, ce sont les
manifestants qui ont employé des « grenades au
poivre » ; et que ce sont ces grenades qui ont
piqué quelques yeux. Il sait alors parfaitement ce que tout le
monde saura par la suite, comme son chef savait parfaitement qu’il n’y
avait jamais eu de cambriolage : que ce sont bien des grenades
lacrymogènes de policiers qui ont été
tirées.
C’est ainsi
qu’au moment de leur prière, le Jour du Destin, les musulmans de
Clichy auront pu juger de l’efficacité de la police de leur
pays. Leur sécurité n’a rien à craindre. Ils
auront pu voir fonctionner les Flash-Ball. Ils auront pu voir les
enfants courir apeurés, et les mères, essayant de les
protéger, se faire poursuivre jusque dans leurs cages
d’escaliers délabrées en se faisant traiter de
« putains » par la soldatesque de Monsieur
Sarkozy. Celles et ceux qui l’auraient ignoré savent à
présent ce que signifie la « gestion coloniale des
quartiers ».
Demain, il fera
jour. Demain, on leur reparlera de république, de
liberté, d’égalité et de fraternité. On
leur rappellera que le pays des droits de l’homme suscite partout dans
le monde l’admiration et le respect. Demain, on s’occupera des
banlieues. Et faut voir comme !
Le ministre a
déjà pris date ; il visitera chaque semaine un
quartier « sensible », puisque c’est le nom
désormais consacré des quartiers populaires. Il ne
lésinera pas sur les moyens. Il y aura des compagnies de CRS et
des brigades de gendarmeries spécialisées. On n’en
demandait pourtant pas tant : on ne demandait qu’à vivre.
C’était sans doute trop demander.
Laurent
Lévy
Mardi
1er novembre 2005