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L’image de l’Indien,
telle qu’elle fut véhiculée
par les
chroniqueurs, les gazettes, ainsi que par les correspondances
privées,
c’est-à-dire par les vainqueurs,
par ces
hommes qui se prétendirent, irrévocablement,
porteurs de la
« seule »
foi et de la « seule »
civilisation, dépeint un être impitoyable,
féroce, sanguinaire
et cannibale : « Ces terres qu’on
appelle Nations Alouagues,
lesquels sont continuelles guerre contre les Barbares Galibis et nos
Sarazins
ou cruels Sauvages Caraïbes : guerre entre ces
infidèles si étrange et
inhumaine que, se prenant les uns ou les autres dans l’attaque, c’est
grand bonheur
quand on ne sert point de curée et que l’on n’est point
mangé des vainqueurs,
vu que ces idolâtres tirent avantage de se gorger de leurs
ennemis et de
dévorer leur chair comme la viande la plus délicate du
monde, après l’avoir
boucanée et grillée vive sur les charbons, dans une
assemblée solennelle.»
Et pour toute une génération d’antillais, (qui dans une
perspective historique,
généalogique et culturelle est liée de
manière directe à cette population.) la
connaissance de la nation indienne, ne se résume qu’à une
série d’images force,
se traduisant par celle d’une :
résistance farouche des
Caraïbes à la
colonisation, leurs suicides collectifs en
se précipitant du haut des
falaises, quand ils furent acculés et leur
anthropophagie « supposée
ou réelle » d’où, la
persistance dans l’inconscient de ces images tronquées,
inhérentes à la
Découverte des Indes Occidentales, relayées par les
Chroniqueurs
et perpétuées par les livres d’histoire : du méchant Caraïbe et accessoirement, celui du
bon Arawak ;
perçu à tort ou à
raison, comme un être
craintif, doux et hospitalier. Ce
que semble démentir Rochefort dans sa relation des isles de
Tabago : « Cette île
était autrefois possédée par les
Caraïbes de même que les autres Antilles
de l’Amérique, mais il y a environ un siècle, qu’ils ont
abandonné tout les
beaux et grands village qu’ils avaient pour se mettre à couvert
des irruptions
trop fréquentes des Arouagues, leurs ennemis du continent et se
retirer à
l’isle de Saint Vincent auprès de ceux de leur nation qui y
habitent, et en
laquelle ils avaient dès lors les principales forces de leur
état, de même qu’elle sert
à encore à présent de
rendez vous à leurs troupes, quand ils ont
résolu de faire des descentes dans les terres des mêmes
Arouagues, avec
lesquels ils ont une guerre immortelle.» A la lecture de l’extrait de la Relation
de l’isle de Tabago, l’image du pacifique Arouague se trouve un peu écornée.
Mais, nous est-il loisible
de confiner le passé de la nation indienne, uniquement à
une posture
« victimisante » où les
désagréments de l’histoire, semblent le cantonner ? Ne
pouvons-nous imaginer,
que même dans le contexte d’oppression extrême, que fut la
colonisation et
l’Esclavage, la rencontre de l’Indien, du
colon et du nègre esclave ait
éventuellement pu créer des interactions ?
Certes, me direz-vous, ils
se sont confrontés la plupart du
temps,
mais il est possible, qu’ils aient pu vouloir construire un espace de
vie
commun.
Vous conviendrez qu’à
ce stade de l’étude, ces interrogations ne sont que des conjectures ; si on
se réfère
au postulat colonial affirmant que : tous
les non-blancs sont des êtres
inférieurs
par nature et l’Indien un sauvage, il nous paraît difficile
que la
rencontre ait pu produire un ferment civilisateur. Mais que l’Indien
fût
considéré comme un sauvage, il n’en était pas
moins homme avec des droits
intrinsèques liés à sa personne ou
qu’il
fût réduit à l’état de bête, à
l’instar du nègre esclave (à qui fut dénié
toute
humanité), il s’insérait tout de même dans un
carcan juridique qui
régissait sa personne, ses actes et
sa
volonté.
Dans
l’hypothèse que l’Indien fut assimilé à une chose,
le droit coutumier féodal,
le considérait comme immeuble par destination, puis en 1658,
comme meuble ; en 1684, toujours
comme meuble,
quoique insaisissable. Enfin en 1685, le droit venant sanctionner le
fait,
le Code Noir en faisait des meubles et
leur appliquait la législation en vigueur aux biens mobiliers.
Sur ces
questions, remarquons tout de même, que la jurisprudence
concernant les nègres
esclaves, n’a jamais été fixée, jurisprudence qui
eut été appliquée aux
Indiens, dans l’éventualité
qu’ils fussent considérés comme des choses en droit
français.
Il
s’avérera que notre principale préoccupation,
tout au long de cette analyse, sera de connaître de
quelle manière,
le droit français appréhendait la
condition civile de l’Indien. Quel
statut juridique s’appliquait à sa
personne ? Jouissait-il d’une personnalité civile et
morale ?
Etait-il considéré comme un meuble ou comme un immeuble ou encore,
était-il en
dehors du droit français ?
Afin de
répondre à notre questionnement
initial, nous nous intéresserons aux
Indiens des grandes et petites Antilles dans un premier temps, ensuite
aux
relations que les Caraïbes entretinrent avec les colons, puis nous
répondrons
aux questions juridiques et enfin nous porterons un bref regard sur la
situation actuelle des descendants des caraïbes dans les
Amériques.
Pour ce faire nous
nous référerons aux décisions des
Conseils Souverains, aux ordonnances royales
et aux lettres ou
recommandations ministérielles. En outre, nous
nous appuierons sur les textes des chroniqueurs et les ouvrages
d’historiens
contemporains. Toutefois, une précision s’impose, l’objet de ce
mémoire n’a pas pour principal
objectif, de retracer
la totalité de l’histoire des habitants
et les Indiens, dans le contexte de la colonisation des
Amériques françaises.
Les Origines à la
destruction : les Ciboneys, Arawak et Caraïbes
On suppose que les premiers
habitants des Antilles furent les Ciboneys. Il y a sept milles ans, ils
se
seraient installés sur les côtes
vénézuéliennes et par bornage auraient
gagné
les Grandes Antilles. La découverte de pierres polies en
Guadeloupe, fait
croire que les Ciboneys auraient pu
conquérir les Petites Antilles. Cependant, les fouilles
effectuées et les
recherches entreprises en Guadeloupe, n’ont jusqu’à
présent donné aucun
résultat probant.
Ce qui semble établi, les
nations indiennes de langues
Arawak et Caraïbe
ayant
peuplé les Grandes et Petites Antilles seraient originaires,
soit des confins
des Andes à l'Amazonie, soit des îles Caraïbes et
d'Amérique Centrale
atlantique ; la seconde hypothèse semble faire consensus.
Dans ce cas, les migrations se seraient étalées sur des
siècles, voire des
millénaires,
et
lors de l’invasion européenne, ces populations auraient
reflué vers le
continent, trouvant refuge dans la forêt amazonienne.
Dans l’hypothèse que les
Indiens soient venus des forêts amazoniennes : « C’est le manioc amer et sa
culture qui régissait leurs attitudes. Au moment de quitter
cette forêt du
continent pour traverser le premier bras de mer qui les séparait
de Trinidad,
le support culturel existait
déjà. Les
réalités, qui se greffent à la culture du manioc,
les avaient obligées à se
rassembler par groupes relativement nombreux, séparés par
de larges espaces de
forêt, qui permettait l’existence de vastes zones de chasse, dont
l’exploitation, par les uns et les autres, était parfaitement
définie.
» La présence des Arawak est reconnue plus
ancienne et plus conséquente
dans les îles Caraïbes.
Toutefois, nous remarquons que leur
système agricole différait de celui décrit
précédemment.
Les Arawaks introduisirent un système
cultural complexe : la technique du conuco,
qui consistait à cultiver sur des
monticules de terre rapportée, une association de
différentes espèces
végétales. Des recherches menées dans les
forêts tropicales humides de
l'Amérique centrale, ont mis en exergue ce type d'agriculture.
Le principe
permettait de maintenir la terre humide aérée. Les
monticules étaient ceints de
canaux d'irrigation, où l'eau et les sédiments provenant
des monticules s'y
déposaient. Dans ces canaux, ils élevaient des poissons,
des écrevisses, tout en
cultivant des plantes aquatiques à croissance rapide, riche en
azote. A des
périodes régulières, les canaux sont curés,
les alluvions et plantes
récupérées, servant par la suite de fertilisant.
Ce processus, permettait une
occupation des sols pendant des très longues périodes ;
dans un milieu, qui
normalement, ne permet qu'une agriculture itinérante sur
brûlis, et une
occupation du site de trois ans. En raison de la fertilité des
sols antillais,
de nature volcanique, les Arawaks n'utilisèrent les canaux que
dans des
endroits particulièrement secs.
Les principales cultures des
populations arawaks (le manioc, le mil,
le maïs, la patate douce, l’igname, la cacahuète) nous
sont indiquées par
le journal de bord de Christophe Colomb : « Ainsi, que
semé en mil semblable à celui de nos régions. A
savoir essentiellement du pain
de niames fait avec des racines pareilles
à de gros radis qu’ils
sèment, qui poussent dans toutes leurs
terres et à la base de leur vie. Les terres sont très
fertiles, elles donnent
quantité de niames sortes de
carottes
qui ont le goût de châtaignes ; elles
donnent aussi des féveroles et des fèves très
diverses des nôtres. Beaucoup de
coton qui n’est semé mais vient naturellement sur des grands
arbres
(Fromager) dans les montagnes.. »
Ce
système agricole à haut rendement généra la
densification des sites humains, un fort accroissement
démographique et une
organisation politique complexe.
Car d'après Las Casas (1474-1557), le nombres d’habitants de
l'île d'Hispaniola
s'élevait, lors de la découverte à trois millions
de personnes ; ce
chiffre est contesté par les
historiens.
Quoi qu’il en soit, les
Arawaks furent les premières victimes de la
Découverte ou plutôt de
la pseudo-découverte colombienne,
qui préluda à une série d’exactions commise
à l’encontre de la civilisation
arawak, conduisant en moins d’un siècle, à
sa totale annihilation. Ceci,
à cause des agressions
meurtrières des frères Colomb, de leurs affidés ainsi que de leurs
successeurs, qui n’hésitèrent pas à attrouper
des Indiens, tel un viatique, pour qu’ils puissent servir de
pâtée à leurs
chiens, lors de leurs pérégrinations assassines
en Méso-Amérique. Les Arawaks sont ceux, qui subirent le
premier ethnocide, le
premier génocide de l’histoire des Temps Modernes.
Les Caraïbes une origine
contestée
De nos jours, il
est admis, que les Caraïbes
seraient originaires de la région de l'Orénoque et du littoral des
Guyanes, et
selon leur mythologie, le premier Caraïbe
« kallinago »
aurait quitté le continent pour s’établir avec sa famille
en l’île de la
Dominique. Mais ignorant tout de leur
propre genèse, au cours des ans, on leur attribué
d’autres origines, dont César de
Rochefort (1630-1691) dans son Histoire
naturelle et morale des îles de l’Amérique inventorie
les différentes
versions ayant prévalu
et que nous nous proposons de
résumer,
notamment, celles qui nous semblent les plus pertinentes
ou amusantes : «Quelques
uns s’imaginent qu’ils sont venus des Juifs, se fondant entre autres
choses sur
ce que les parentes des Caraïbes leur font naturellement
acquérir pour femmes
et qu’une partie d’eux ne mangent point de pourceau, ni de tortue. »
Nous signalons ces propos à titre
anecdotique.
A) Les Caraïbes
insulaires sont-ils des réchappés des massacres
espagnols ?
La
première
version que nous retenons, avance l’idée que les
Caraïbes ne sont que des
réfugiés, des restes, des parcelles de débris, des
réchappés des massacres que
les Espagnols firent, quand ils s’emparèrent des îles de
Cuba, Saint Domingue,
Jamaïque et de Porto-Rico. L’auteur repousse cette
hypothèse, affirmant que dès
le début de la découverte de l’Amérique, les
Antilles étaient occupées et
peuplées par les Caraïbes et ajoute : « les Indiens de
curaçao, qui
sont sans contredit de ces véritables réchapez et qui ont
encore parmi eus des
personnes vivantes (…) n’ont aucun mot de la langue caraïbe en la
leur, ni
aucune façon de faire d’où l’on puisse recueillir qu’ils
aient jamais eu de
communication avec les Caraïbes. »
Mais Fernandez de Oviedo y Valdez
(1478-1557) atteste que les Petites
Antilles sont peuplées d‘Indiens originaire du Pérou
(Amérique du Sud) ayant
fuit la conquête espagnole. On peut s’interroger sur les
matériaux historiques
dont disposait Rochefort, pour rejeter la version
d’un des premiers historiens des
Indes Occidentales et
gouverneur d’Antigua, qui vingt-et-un ans après la
découverte, se trouvait déjà
en poste dans les Amériques.
Certes, son travail d’historien
n’a été jugé probant à cause des nombreuses
inexactitudes historiques et son
orientation politique. Toutefois, cela ne suffit pas à
réfuter sa thèse et les
témoignages apportés par Rochefort afin de
conforter son point de vue, ne suffisent
pas pour contredire la version
d’Oviedo.
B) Les Caraïbes
originaires de la Guyane, sont-ils apparentés aux Galibis ?
Cette version
équivaut à celle qui est retenue par
les historiens contemporains, elle prétend que les Caraïbes
seraient issus des
Galibites ou Galibis habitant l’Amérique méridionale
(Guyane) voisins des Alouâgues
ou Aroüagues. Les Caraïbes fondent ou fondaient leurs dires
à cause
de : « la conformité de langage, de
religion, et de
mœurs qui se trouvent entre les
Caraïbes
insulaires et les Galibites.» Rochefort portait cette
réserve : « bien
qu’au reste cette ressemblance puisse venir en partie de l’alliance et
de
l’amitié particulière qu’ils ont entre eux, en partie du
voisinage des Caraïbes
du continent méridional et de ces Galibites. »
Aujourd’hui, les recherches linguistiques confirment que l’idiome
caraïbe n’a
pas la structure concrète d’une langue parlée. Cette
langue était apprise au
moment de l’adolescence et servait d’outil de communication et
d’échanges
commerciaux avec les Galibis. Leur
« véritable » langue,
est une langue profondément
Arawak. Ce qui
infirme l’hypothèse de la filiation galibite.
C) Les Caraïbes
étaient-ils une nation vassale des Aroüagues ?
César de
Rochefort étudie
une
autre version, qu’il
aurait tenu d’un dénommé de Montel, que les Caraïbes
de Saint-Vincent auraient
« réciter » à ce dernier
et qui l’aurait consigné dans ses mémoires
(introuvables) : il soutient
que les Caraïbes à l’origine seraient une nation
inféodée aux Aroüagues et
assujetties à leurs princes, ne supportant plus ce joug, une
partie des Caraïbes
se seraient rebellés contre leurs oppresseurs, puis se seraient
établis sur
l’île de Tobago la plus proche du continent avant de se
répartir dans
l’ensemble des petites Antilles. Cette version est plausible, mais
Rochefort
tente la contrecarrer à partir d’une analyse étymologique
du mot
« caraïbes » qui dans cette acception
signifierait
« rebelle » et il estime : « vivant
aujourd’hui au
milieu d’eux, tout ce nom de Caraïbes (…) il n’y a nulle apparence
qu’il
exprime des rebelles, puisque ce leur ferait une flétrissure et
une marque
d’infamie.
» L’argument nous paraît un
peu court,
pour la prendre en considération. Car le renversement de
sémantique n’est pas
choses rares dans la langue : Aimé Césaire s’y ait
essayé avec un certain
succès avec le mot : Nègre chargé
d’opprobres à l’origine, dont
aujourd’hui certains s’en prévalent et s’en glorifient. A
contrario, nous avons
l’exemple de conquérants tels que les Vandales, dont le nom est
devenu au fil
des ans synonyme de barbares,
destructeur, dévastateur et aujourd’hui de goujat ou
d’imbécile. Donc,
l’appropriation ou non d’une identité, ne nous paraît pas une donnée pertinente
pour repousser cette éventualité.
D) Les Caraïbes,
furent-ils les conquérant des Petites Antilles ?
Cette version émanerait des
Caraïbes de la
Dominique, elle rapporte que : « leurs
ancêtres sont sortis de la
Terre ferme, d’entre les Galibis, pour faire la guerre à une
nation d’Aroüagues
qui habitait les îles, laquelle ils détruisirent
entièrement, à la réserve de
leurs femmes qu’ils prirent pour eux,
ayant par ce moyen repeuplé les îles.»
C’est ce fait à leurs yeux, qui expliquerait que les femmes
Caraïbes ont un
langage qui diffère de celui des hommes et qui serait
apparenté à celui des
Aroüagues du continent. Rochefort n’a aucun élément
probant pour contester
cette thèse, donc il dénigre les Caraïbes de la
Dominique estimant
qu’elle : « n’a aucun fondement, tant que ces
gens se
contredisent, se réfutent les uns des autres pour apporter une
quelconque
crédibilité à leurs dires. Toutefois, il n’était pas le premier
à faire
l’écho de cette thèse, quoique., elle explique la raison
pour laquelle les
femmes parlent une autre langue que les hommes.
E) Les Caraïbes sont-ils originaires de
la Floride ?
La dernière thèse que nous
examinerons nous offre
une hypothèse plausible de l’origine des Caraïbes, mais
sujette à caution,
d’ailleurs comme toutes les précédentes. Cette version de
prime abord, à une
dimension hollywoodienne, tant qu’elle est cinématographique,
épique et dramatique.
Pour C’est cette version qui pour Rochefort est une
vérité assertorique : « la
mieux circonstanciée qui ait paru jusqu’à présent,
aussi nous la tenons pour la
plus véritable et la plus certaine.»
Le chroniqueur consacre un long
développement de la version de ce gentilhomme anglais monsieur
de Bristok dont il a fait sienne ; nous proposons d’en faire le synopsis :
En des temps indéterminés une nation indienne, les
Cofachites qui demeuraient
plus au nord de l’Amérique, dans un pays marécageux
et stérile,
lancèrent une guerre de conquête contre leurs
voisins, les Apalachites qui vivaient sur une terre verdoyante et
fertile. Après avoir obtenu l’assentiment des chefs de
famille et des
villages, les chefs des Cofachites préméditèrent
de s’en prendre aux
Apalachites au printemps. Le jour venu, les Cofachites
brûlèrent leurs
villages, prenant femmes, enfants et leurs bagages, ils se mirent en
campagne ; plus question de revenir en arrière, il
s’agissait pour eux, de
vaincre ou de mourir. Les Apalachites occupés à planter
leur maïs, aperçurent
l’armée des Cofachites qui fonçait sur eux, ils
abandonnèrent leur bétail et
leurs maisons pour se réfugier dans les montagnes. Le roi des
Apalachites,
informé de cette intrusion sur son territoire alla à la
rencontre de l’armée
adverse avec toutes les forces de son royaume. Après moult
péripéties et ruses
de guerre, les deux armées s’affrontèrent à la
frontière du royaume
Apalachite : « de part et d’autre ils eurent
consumé toutes
leurs flèches, ils en virent aux mains ; ayant pris leurs
massues, il se
fit un grand carnage des deux armées.»
Ayant perdu beaucoup de leurs membres les Cofachites, pensèrent
qu’ils seraient
plus judicieux de négocier avec les Apalachites que d’engager
dès le lendemain
une nouvelle bataille. Les Cofachites
envoyèrent leurs ambassadeurs en mission auprès du roi
des Apalachites et
firent leurs propositions. Après les
réflexions d’usage, le Conseil accepta de leur consentir une
province :
Amana, sous la condition qu’ils reconnaissent le roi des Apalachites
comme leur
souverain, lui fasse un tribut annuel raisonnable et qu’ils embrassent
sa
religion et les coutumes du pays, et à ce titre ils seront tenus
comme les
naturels du pays et jouiraient des
mêmes
franchises.
A partir de ce moment que les Apalachites
appelèrent
les Cofachites : Caraïbes, signifiant dans leur langue :
étrangers,
hommes forts et vaillant, des gens ajoutés ou survenus
subitement.
Les deux nations s’étant
unifiées, avec le temps la
population caraïbes s’accrut
fortement, et refusa de rendre les hommages dus au roi et d’embrasser
la
religion du dieu soleil. La guerre reprit, les tueries et les famines
aussi.
Les Caraïbes réussirent à gagner une autre province et forcèrent le roi apalachite à
convenir
d’une trêve, mais ce dernier n’acceptait pas de céder une
deuxième province
sans réagir, il mit en œuvre un cheval de Troie, il se servirait
de la religion
afin de désunir les Caraïbes et de fomenter au sein de
cette nation des guerres
intestines. Mettant à profit la période de paix, le roi
envoya ses prêtres du
soleil évangéliser les Caraïbes. Au bout de trois
années la trêve venant
à expiration, le roi
lança son ultimatum. Ayant
goûté à la paix et
à l’abondance, une fraction des dignitaires Caraïbes
acceptèrent d’abjurer leur
foi pour adopter la religion du Soleil, mais d’autres refusèrent
et le conseil
était dans l’incapacité de répondre aux
propositions de guerre ou de paix qui
leurs étaient faites. Ils s’ensuivit une guerre entre les deux
fractions, la
fraction victorieuse aidée des Apalachites chassa de la province d’Amana et de Matique les vaincus, ceux qui
troublaient leur paix et renforcèrent puissamment leurs
frontières afin
d’empêcher tout espoir de retour aux exilés. Et ce fut
l’exode, la misère et
l’errance pour les vaincus, vivant de la charité et de la
compassion des
habitants des pays qu’ils traversaient. Il finirent par atteindre la
mer où ils
voient deux embarcations poussées par des vents contraires en
provenance des
îles Lucayes (Bahamas) dont les
occupants
avaient mis pied à terre, leurs racontent la beauté des
îles désertes situées
et inhabitées vers l’équateur, guidés par les
Lucaïquois les Caraïbes
s’installent à Sainte-croix : « Ce fut
en cette île d’Ayay
que nos Caraïbes jetèrent les premiers fondements de leur
colonie, […] Et
quelques siècles après ayant occupé toutes les
îles habitables, ils se
poussèrent jusqu’au continent de l’Amérique
Méridionale…»
Cette version édulcorée
(romancée) n’est pas sans
rappeler un certain texte biblique. Il
apparaîtrait qu’au XVIII e siècle cette
thèse connu un succès (tenue
pour vraie) car le père Labat (1663-1738) reprend à son
compte la thèse de son devancier : « les
auteurs qui ont
parlé de leur origine, croient qu’ils viennent de
la Floride, et que c’est ou le hasard qui les a portés aux
petites îles, ou que
se trouvant trop pressé dans leur pays, ou trop vivement
poursuivis par leurs
ennemis, ils ont été obligés de quitter leur pays
natal, et d’aller chercher de
nouvelles terres pour s’établir. Cette pensée est
fondée sur ce que certains
indiens de la Floride parlent à peu de chose près le
même langage que nos
Caraïbes, et ont les mêmes coutumes, ce qu’on trouve point
dans aucuns Indiens
des Grandes îles, et de quelques endroits de la Terre ferme, dont
le langage
n’approche en aucune façon de celui de nos Caraïbes,
quoiqu’il approche
beaucoup de celui que parlent les femmes.
La manière de vivre de nos
Caraïbes est encore une preuve, qu’ils sont
étrangers dans les îles, puisqu’elle est toute
opposée, et tout à fait
différente de celle des anciens indiens qui les habitaient. Car
ces derniers
aussi bien que ceux des grandes îles étaient des gens
simples, doux,
serviables, affectionner aux étrangers, qui seraient toujours
demeurés dans cet
état, si les cruautés inouïes, et l’avarice
insatiable des Espagnols ne les
avaient obligés de se soulever contre eux, pour se
délivrer du joug
insupportable de leur tyrannie. Au lieu que nos Caraïbes ont toujours
été des gens belliqueux, à leur manière,
des gens fiers et indomptables, qui
préfèrent la mort à la servitude, que les
européens depuis ceux qui les ont
découvert, jusqu’à ceux qui sont à présent,
n’ont pu humaniser assez pour
pouvoir demeurer ensemble dans un même endroit, et qu’ils ont
été obligés de
détruire, ou de chasser, de les rencogner comme ils sont
à présent dans les
îles qu’ils occupent, qui sont la Dominique et Saint Vincent,
pour pouvoir
vivre avec quelque sorte de sûreté dans
les autres îles. Leur naturel quoique adouci par la douceur du
climat, approche
encore trop de celui des Sauvages de la Floride et mêmes du
Canada, pour ne pas
convenir qu’ils viennent de la Floride
et des environs et qu’étant passés dans les Petites
Antilles, il ne leur fut
pas difficile, à ceux qui étaient des guerriers, de se
défaire des anciens
habitants, qui n’étaient point accoutumés à la
guerre, et qui les reçurent sans
se défier d’eux. Il y a apparence qu’ils tuèrent tous les
mâles, et qu’ils
réservèrent les femmes, pour le besoin de la
conservation de leur espèce.
Quoiqu’ils ne soient pas dans ce besoin
aujourd’hui, ils ne laissent pas encore de conserver toutes les femmes
qu’ils
prennent à la guerre, et après qu’ils les ont conduites
chez eux, ils les
regardent comme des naturelles du pays et les épousent. »
La suite de ce texte, nous décrit
par quel moyen les Caraïbes sont partis
de la Floride pour arriver aux petites
Antilles ; ce qui nous intéresse c’est la conclusion qu’il
en tire et cela
double titre : « C’est ainsi que l’on peut
raisonnablement
conjecturer qu’ils se sont établis dans les Antilles. On ne doit
pas s’étonner,
si en s’emparant de ces nouvelles terres et en détruisant tous
les habitants
mâles, ils ont conservé leur langue naturelle et leurs
coutumes, qu’ils ont
transmises à leur prospérité, qui les conserve
encore aujourd’hui ; et si
les femmes qu’ils y ont trouvées ont conservé aussi leur
langue, et leur
manière simple et douce, qui sont le caractère des
Indiens d’entre les
Tropiques.»
La nouveauté qu’apporte le père
Labat, par rapport à
ses prédécesseurs, c’est de réunir
ces
deux thèses pour n’en faire qu’une seule. La première
traitant de l’origine
Nord américaine des Caraïbes n’est
pas
soutenue par les historiens, les archéologues
ou les chercheurs d’autres disciplines
travaillant sur le sujet.
Toutefois, elle mérite l’attention, car la proximité des
Bahamas de la Floride,
l’étude des courants marin, n’excluent pas la possibilité
d’une migration
indienne en provenance de l’Amérique du Nord,
qui aurait favorisé le peuplement
des Petites ou Grandes Antilles. Nous
analyserons la seconde thèse après que nous ayons
développé la thèses des deux
ethnies qui apporte un regard différent
de celle des chroniqueurs. Une approche différente
La
thèse des deux ethnies
M. Mattioni, ancien
directeur du musée
archéologique de Fort
de France, abonde dans le sens, que nous serions en
présence de deux
ethnies, comme la plupart des historiens travaillant sur ce sujet :
« Les Antiques habitants de la Martinique appartenaient à deux groupes
ethniquement et
linguistiquement divers, se divisant à
leur tour en sous-groupes, possédant des traits culturels
particuliers, que
l’analyse typologique révèle sans équivoque
possible. » Cette distinction entre Caraïbes et
Arawak,
est remise en cause par d’autres historiens antillais. Mais si l’on se
fie au
journal de bord de C. Colomb :
1)
Le samedi 13
octobre : Ce sont des gens très beaux.
Leurs cheveux ne sont pas crépus, mais lisses et gros comme les
crins du
cheval. (...) aucun d’eux n’est brun foncé mais bien de la
couleur des Canariens.
2)
Le 6
novembre : elles sont très soumises,
pas très noires, moins au contraire que les Canariennes.
3)
Jeudi 13
décembre et qu'ils sont
plus blancs que ceux des autres
îles. Entre autres, ils avaient vu deux jeunes filles aussi
blanches que l'on
peut l'être en Espagne.
4)
Dimanche 16
décembre : C'était les plus beaux hommes
et les plus belles femmes que, jusque-là, ils avaient
rencontrés. Ils étaient
assez blancs, au point que s'ils fussent allés vêtus,
protégés du soleil et de
l'air, ils auraient été presque aussi blancs qu'on l'est
en Espagne.»
5)
Samedi 22
décembre : Les Indiens qu’ils emmenaient ne
les entendaient pas bien eux-mêmes,
car il y avait entre eux quelque diversité de mot pour nommer
les choses.
6)
: Ayant
atteint le continent, nous y avons
aperçu quelques indiens d’aspect brutal, la peau presque noire.
D’après
l’interprète, ils mangeaient des poissons crus et de la chair
humaine.
A travers son récit de voyage, Colomb historie des variétés de
populations, dont la
pigmentation variait, allant du noir
vers le blanc.
Ce
qui nous enclin à croire, que nous étions en
présence de plusieurs groupes
ethniquement distincts, tant par la couleur de leur peau, que par leur
langue,
ce qui influe que la présence
supposée
d’une population antérieure aux Caraïbes, fasse
débat : pour des écoles il
y a une continuité de peuplement dans les Petites Antilles, pour
d’autres une
rupture et il est difficile d’y voir clair : l’historien Oruno
Lara, lors
d’une conférence en vue d’un hypothétique procès
contre Napoléon Bonaparte pour
crime contre
l’humanité, a clairement exprimé sa pensée :
l’invasion caraïbe est une
fable. Pour M. Mattioni l’invasion est
une réalité, du moins, il retrouve les traces de deux
« civilisations » qui se sont
succédé sur un même territoire, ce qui
laisse présupposer le remplacement d’un groupe humain par un
autre.
En toute
franchise, face à toutes ces
interprétations, nous devons reconnaître que nous n’avons pas affaire
à
des évidences apodictiques. Une analyse socio-politique nous
conduirait à
formuler que la thèse prônant l’extermination
des Arawaks par les
Caraïbes infère une justification
morale pour les colonisateurs concernant leur attitude envers les
Caraïbes,
qu’ils ont massacrés allègrement par
dizaines de milliers et l’atténuation de leur
responsabilité face à l’histoire
ou une auto-justification pour leurs
contemporains : nous n’avons rien fait, qu’ils n’aient
eux-mêmes
fait auparavant. Ce qui induit que
cette thèse peut être perçue - à raison -
comme une légitimation de la
colonisation : cette
terre n’est pas la leur puisse qu’ils l’ont volé aux gentils
Arawak (Ygneris,
Inibi, Igniri, Igneri ou Iniri) après les avoir tous tués.
Evidemment, c’est cette version, celle des chroniqueurs, que
les colonisateurs ont exploitée le plus
sûrement, afin d’assurer leurs
desseins
politiques et les enjeux économiques de la colonisation. Mais
devons-nous la
réfuter pour autant, même si
elle a
servi de caution morale aux esclavagistes et aux tenants
coloniaux ? Les
Caraïbes ont-ils réellement massacrés les
populations qui les devançaient dans
les îles des Petites Antilles ? Les Caraïbes
appartiennent-ils à une même
et seule ethnie ? A toutes ces questions, les réponses
apportées par les
historiens, les archéologues, les linguistes ne sont pas
concluantes, dans la
mesure, qu’elles s’opposent, se contredisent, et surtout les historiens
qui
affichent leurs désaccords.
Tony Mardaye
R.P. André Chevillard, Les desseins de son Eminence de Richelieu pour l'Amérique (1659) Soc. Hist. Guad. Bibl.d'Hist. antil. n° 4. 1973.
Armand Nicolas
remarque : Cuba, par Exemple, avait 300 000 Taïnos, Porto Rico 60 000, en une dizaine
d’années il n’en restait plus un seul
indien vivant dans les Bahamas.
Kallinago selon le
langage des hommes et Kalliponam selon la langue des femmes.
Mais
dans sa lettre à Luis de Santangel, Colomb dit le
contraire : « je n’ai pas vu grande
diversité dans le type
d’habitants ni dans les coutumes ni dans leur langue,
mais au contraire tous se
comprennent…» Un avis que ne semble
pas partager le Père Raymond Breton : « le
langage des nos
Karaïbes est différente de celles des Gallybis de terre
ferme. Ils ont diverses
sorte de langages. Les hommes ont le leur et les femmes un autre, et
encore un
autre pour les harangues et traittés de
conséquences…» Relation de l’île de la
Guadeloupe, t., 1Basse-Terre, Société d’histoire de la
Guadeloupe, 1978. p. 55.
La contradiction manifeste entre la lettre à Luis
de Santangel et les notes
relevées dans son
journal de Bord , vient sans doute du fait, que le Journal de Bord, est
la
copie d’une copie. Le manuscrit qui est parvenu jusqu’à nous a
été écrit par Las
Casas, l’original ayant
disparu. Il est fort à parier que Las Casas ait apporté
des corrections et
imprimé sa propre vision ou conception des Indiens
dans le manuscrit attribué
à Colomb. Les
lettre envoyées à Santangel,
Sanchez et
aux rois catholiques le 4 mars 1493, ayant été maintes
fois rééditées, afin de
couper court à l’expansion portugaise, sont bien l’œuvre de
Colomb.
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