La commission
« prévention du groupe d’études parlementaire
sur la sécurité intérieure »
présidée par Jacques-Alain Benisti a rendu à
Dominique De Villepin son rapport en octobre 2004. Outre le fait que ce
rapport parle de « prémices » de la
déviance dès l’âge de 3 ans, il pose une
attribution causale de la délinquance : la non
maîtrise de la langue française. Cette hypothèse
culturaliste est révélatrice des ambiguïtés
qui touchent le terme « d’intégration ».
Voici ce que
déclare le rapport dans ses premières pages :
« Entre
1 et 3 ans : Seuls les parents, et en particulier la mère,
ont un contact avec leurs enfants. Si ces derniers sont d’origine
étrangère elles devront s’obliger à parler le
Français dans leur foyer pour habituer les enfants à
n’avoir que cette langue pour s’exprimer (...). Si elles sentent dans
certains cas des réticences de la part des pères, qui
exigent souvent le parler patois du pays à la maison, elles
seront dissuadées de le faire. Il faut alors engager des actions
en direction du père pour l’inciter dans cette
direction » .
La
délinquance est ici référée à un
« déficit d’intégration »,
lui-même attribué au fait de parler une autre langue que
le Français à la maison [1]. Le « déficit
d’intégration » ne relève ainsi que des
parents et non d’un fonctionnement social. Le terme
d’intégration et le paradigme intégrationniste sont
porteur d’enjeux fondamentaux. Nous essayerons dans une première
partie de clarifier le débat théorique autour de ce
terme. Dans une seconde partie nous pourrons alors tenter de lire
l’affaire dite du « foulard islamique » comme
analyseur de l’intégrationnisme.
Nous sommes
devant un paradoxe réel avec cette « notion
chargée » [2] qu’est l’intégration. Son rejet par ceux
qu’elle prétend décrire et expliquer n’a
d’équivalent que la surabondance de son utilisation par ceux qui
prétendent les décrire. Ce paradoxe n’a d’explication
selon nous que dans la prise en compte du caractère performatif
du discours sur l’intégration (comme d’ailleurs c’est le cas
pour l’ensemble des discours concernant l’immigration et ses enfants).
Le discours sur l’intégration, et désormais le terme
lui-même, vise à imposer et à légitimer une
distinction entre un « nous » et un
« eux », entre des intégrables, des
inintégrables et des intégrés d’une part, et une
société française intégratrice d’autre
part. Il n’est pas inutile, pour éviter de faux débats et
de fausses polémiques, de tenter de manière non
exhaustive de poser quelques points de clivages qui nous semblent
incontournables.
Intégration
comme réalité sociale et collective ou intégration
individuelle
La figure
d’Emile Durkheim est incontournable lorsque l’on parle
d’intégration, et cela explique en partie la difficulté
à se débarrasser de cette notion surchargée.
Encore faut-il rappeler que l’approche de Durkheim s’intéresse
au caractère plus ou moins intégré d’un groupe,
d’une société, d’un collectif. C’est le caractère
intégré du tout ou du collectif qui permet
l’intégration individuelle et non l’inverse :
« Et
sans doute, l’intégration ainsi comprise, l’intégration
comme réalité sociale et par conséquent
collective, est-elle la condition même de l’intégration au
second sens du terme, l’intégration individuelle des parties au
tout. Plus grande et plus forte est l’intégration du tout, plus
fort et plus grand est le pouvoir intégrateur de ce groupe, plus
nécessaire et plus facile à réaliser est
l’intégration à ce groupe de chacune de ses parties
constitutives, anciennes ou nouvelles ». [3].
Cette acception
de l’intégration [4]non limitée à l’immigration, mais
interrogeant les processus et mécanismes faisant le lien dans
une société ou un groupe, est bien entendu
fondamentalement différente du sens majoritaire (et
quasi-hégémonique) pris par le terme intégration
dans le discours scientifique, médiatique et politique. Ces
discours restent majoritairement bâtis à partir d’une
approche individualisante, capacitaire et de volonté
individuelle. L’implicite du discours est alors celui d’une distance
culturelle que certains résolvent par
« volonté d’intégration » et que
d’autres refusent (ou sont incapables de mener à bien) par
« communautarisme » [5]
Intégration
volontaire ou intégration inégalitaire imposée
Le second
clivage théorique et pratique à l’endroit de
l’intégration porte sur son existence même. La perception
dominante de l’intégration pose la possibilité d’une
non-intégration alors même que celle-ci est
inévitable. La question n’est donc pas
« intégration » ou « non
intégration », mais intégration selon quelles modalités, à quelles places
et avec quelles assignations sociales. Il en va de
l’intégration comme de l’exclusion. Personne n’est exclu ou non
intégré, beaucoup sont par contre insérés
par le bas ou intégrés à une place de
dominés. Nier l’inévitabilité de
« l’intégration », c’est nier les
inégalités et discriminations qui touchent par essence
une population caractérisée par l’avantage qu’elle
procure en terme de « coût du travail ».
L’hégémonisme idéologique sur la question de
l’intégration (qui a été largement introduit dans
le champs de la recherche théorique) est de substituer
l’alternative intégration / non
intégration à l’alternative intégration
dominée / intégration égalitaire.
L’enjeu est de
taille, il est de dépolitiser la question en la renvoyant dans
la sphère de la morale, afin de perpétuer et de
légitimer les dominations :
« S’agissant
de l’immigration, il est difficile de faire le partage entre morale et
politique ; la chose est par définition plus difficile dans
le cas de l’immigration que dans le cas de tous les autres objets
sociaux, quand même ils seraient par priorité des objets
de charité. L’être « apolitique »,
parce que « non national », qu’est
l’immigré est, d’une part l’illustration par excellence du
caractère éminemment politique (même s’il n ‘est
pas avoué) de l’immigration et, d’autre part, l’exemple
paradigmatique de cet espèce d’objets qu’on aimerait
réduire en totalité à une question de pure morale.
La manière la plus pernicieuse de subvertir l’immigration en
assurant la domination la plus totale qui puisse s’exercer sur elle est
de la dépolitiser »..
Intégration
harmonieuse ou intégration conflictuelle
Le sous-entendu
organiciste du terme intégration induit l’idée d’une
intégration harmonieuse, sous entendant une nouvelle fois que
ceux qui n’y arrivent pas en sont les premiers responsables (ou
seraient caractérisés par une distance culturelle
insurmontable, ce qui bien sûr revient au même), et
éludant ainsi les processus d’inégalités irriguant
le fonctionnement social. C’est cet aspect qui oriente le discours de
l’intégration vers une « injonction à
l’intégration », qui conduit à magnifier les
« intégrations passées » et
à dramatiser les « intégrations conflictuelles
présentes » :
« L’espèce
d’irénisme ( social et politique) qui s’attache au mot
« intégration » porte non seulement
à magnifier l’histoire des « intégrations
passées », déjà accomplies, et,
corrélativement, à « noircir »
l’histoire des conflits présents, mais aussi à s’imaginer
que le processus sociologique d’intégration peut être le
produit d’une volonté politique, peut être le
résultat d’une action consciemment et décisivement
conduite au moyen des mécanismes d’Etat ». [6]
Autrement dit,
la place réelle de l’immigration et des ses enfants est un
processus reflétant l’état d’une société,
les place sociale qu’elle assigne à ses nouveaux membres, les
réactions de luttes de ceux-ci pour obtenir une place plus
égalitaire. Il s’agit bien de conflits entre une assignation
dominée et le refus de celle-ci par les premiers
concernés, et non d’adaptabilité, de
« distance culturelle » ou de
« volonté individuelle ». Nous reviendrons
sur les formes que peuvent prendre les réactions à la
domination et à l’assignation à une place.
Le
rapatriement de l’intégration
Le simple fait
de penser, d’analyser et de parler des Français issus de la
colonisation avec le concept d’intégration souligne son
caractère idéologique. Cet aspect souligne le basculement
d’une logique visant à décrire le processus
d’enracinement d’une « immigration » à une
logique de hiérarchisation de la société
française à partir d’un critère d’origine. Ce
basculement introduit et légitime une lecture non
économique, non sociale et non politique des difficultés
et inégalités vécus de ces
« français mis à part ». Nous
sommes en présence d’un véritable changement :
« Une
des premières manifestations du changement qui s’opère de
la sorte se traduit à travers le langage, surabondant
aujourd’hui, de l’intégration : l’intégration est
ici non seulement celle de personnes
« extérieures » à la
société française lors même qu’elles y ont
pris place, qu’elles en ont fait leur espace réel de vie, car
cette intégration commence en fait dès le premier moment
de l’immigration, voire antérieurement à l’immigration,
dès la naissance du besoin et donc de l’idée
d’émigrer ( intégration à cette forme
d’économie qui a engendré le travail salarié
monétarisé, intégration par le bas, de
manière subie plus qu’agie), mais celle du
phénomène lui-même, l’immigration étant
« rapatriée »,
« internalisée » pour ne pas dire
intériorisée, perdant de la sorte une bonne partie de la
représentation qu’on en avait comme pure
« extériorité », comme
réalité totalement et définitivement
« extérieure » à la
société lors même qu’elle se trouve introduite et
saisie à l’intérieur de la société. Tout le
discours actuellement dominant tenu sur l’immigration atteste de
cela ». [7].
Le rapatriement
de l’intégration comme grille de lecture des français
issus de l’immigration n’est pas anodin. Il enclenche selon nous un
processus visant à masquer et à faire accepter sans
contestation une place assignée. De ce fait, ce rapatriement ne
peut qu’inéluctablement produire des injonctions à
l’intégration, des évaluations d’une intégration
insuffisantes, des demandes d’efforts supplémentaires, des
injonctions à la déloyauté, des demandes de
ruptures ostensiblement affichées, des méfiances devant
la moindre affirmation d’une altérité.
Fin
de la première partie : deuxième partie
Saïd
Bouamama
Juin
2005
Ce texte a
été rédigé en février 2005, sous le
titre initial : « Le paradigme intégrationniste
et l’occultation des inégalités »
[1] Le caractère
magique attribué à la maitrise de la langue
française est un des traits essentiels de l’ensemble de la
logique du gouvernement actuel tant sur la question de l’échec
scolaire que sur la question de l’immigration ou de la lutte contre les
discriminations. C’est lui qui explique l’idée du fameux
"contrat d’intégration". La non-maîtrise de la langue
française n’est pas perçue comme résultat d’une
place sociale assignée mais c’est au contraire cette place qui
est expliquée par la non-maitrise de la langue. Cette inversion
des causes et des effets révèle une explication
culturaliste des questions sociales signifiant une vision
"civilisatrice" de la langue française.
[2] Cf. A. Sayad, "Le
poids des mots", La double absence, Seuil 1999
[3] A. Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité,
Seuil, 1999
[4] Soulignons au passage
que l’approche durkheimienne de l’intégration est
géalement à interroger de manière critique du fait
de son sous-entendu organiciste, c’est-à-dire de
l’évacuation de la question des clivages sociaux et en
particulier des clivages de classe qui caractérisent les
sociétés contemporaines.
[5] C’est cette acception
individualisante de l’intégration qui explique selon nous la
redécouverte et le redéploiement d’une logique qui
s’était déployée fortement à
l’époque colonialE. Celle ci catégorise les personnes en
fonction de leurs "réussites" ou de leurs "échecs". la
réussite des uns et les échec s des autres ne sont plus
référés à des processus sociaux mais
uniquement à des efforts individuels : effort
d’intégration des uns, refus d’intégration des autres. La
promotion d’une "élite indigène" peut ainsi voisiner avec
le développement d’un discours de surveillance et de
répression, comme en témoigne le rapport Bénisti
cité au début de cet article.
[6] A. Sayad, op. cit. ,
Seuil, 1999
[7] A. Sayad, "Le mode de
génération des générations
immigrées", Migrants formation, n°98, septembre 1994