Le
culturalisme dominant
Ces
éléments de cadrage du débat que nous empruntons
à Abdelmalek Sayad nous permettent de formaliser la grille
dominante de lecture de certains comportements à forte
visibilité des jeunes issus de la colonisation :
L’idéal-type de cette intégration dispose des traits
suivants : elle est individuelle, égalitaire, harmonieuse
et structurée sur la base d’un conflit entre
« tradition » et
« modernité » [1]. Un tel modèle ne peut conduire
qu’à des diagnostics opposés de manière binaire.
La famille étant située comme l’espace essentiel du
conflit entre tradition et modernité c’est son procès que
l’on pose ou ses louanges que l’on clame lorsque l’on parle
d’intégration :
« Ce
qui est moins abstrait, d’une certaine façon, ce sont les
discours sur l’intégration « culturelle »
de tous ces groupes ( aujourd’hui, on dirait de toutes ces
« familles immigrées »). Le discours
politique et militant et de nombreux discours sociologiques alignent
leurs vérités et affûtent leurs théories sur
la divulgation de « faits » censés montrer
tantôt une complète intégration, par exemple
à travers la réussite scolaire- et dans ce cas nous
sommes dans le modèle, par déduction, de la famille
ouverte, unie, mobilisée stratégique, en un mot
intégrée-, tantôt d’autre
« faits » : fugues, échec scolaire,
délinquance, etc., qui s ‘acharneraient à exposer les
brisures familiales, preuves irréfutables de leur radicale
extériorité, typiques de leur
désintégration ». [2].
Cette division
culturaliste binaire ne se contente pas d’opposer des
« familles intégrées » (du fait de
la victoire de la « modernité » et donc de
leurs bonnes « intégrations ») et des
« familles désintégrées »
(du fait de la persistance de la tradition
« communautariste ») ; elle se projette
désormais au sein même de chacune des familles pour
expliquer les rapports intergénérationnels, qui seraient
eux aussi essentiellement et quasi-uniquement marqués par
l’opposition entre « tradition et
modernité ».
Au clivage
« familles intégrées » (c’est
à dire ayant fait l’effort de s’intégrer) et
« familles désintégrées (ayant
refusées cet effort) se surajoute un second clivage entre
« parents retardataires » et « enfants
modernes », lui même pouvant se décliner plus
finement en « filles intégrées » et
« garçons et pères » marqués
par le « repli communautariste ».
L’histoire des
clivages binaires produits par la logique de l’opposition entre
« tradition et modernité » reste à
faire. Soulignons ici que c’est à chaque fois l’opposition des
premiers concernés au stigmate imposé,
c’est-à-dire le démenti apporté au stigmate par la
réalité sociale, qui suscite l’enclenchement du processus
de production d’une nouvelle division binaire, c’est à dire d’un
nouveau stigmate. Il n’est pas inutile de rappeler quelques
étapes de cette histoire des
« nominations » :
La division entre colonisé et colonisateur.
Division culturaliste par excellence, elle a permis d’occulter la
violence fondamentale que constitue la colonisation, et à
masquer ou à légitimer (selon que l’on soit pour une
« colonisation progressiste, émancipatrice et
compassionnelle » ou une « colonisation
ouvertement raciste ») la relation de domination qu’elle
produit. Le sort des colonisés n’est plus, grâce à
cette magie idéologique de la nomination, le résultat de
la domination, mais celui d’un « retard
historique » (que certains estimerons rattrapable et
d’autres analyserons comme biologiquement puis culturellement
irratrapable). La colonisation suscitant inévitablement
l’émigration par ses effets de destructions des logiques
économiques du pays colonisé, il y a eu importation au
sein de la métropole du clivage culturaliste
« colon-colonisé ». En témoignent
les dénominations de « travailleurs
coloniaux », de « sujets
français » ou de « français
musulmans » qui ont servies à les désigner
socialement. En témoigne également la mise en place d’un
travail social spécifique, en particulier pour les
algériens.
La distinction entre « immigration de
peuplement » et « immigration de
travail » - le travailleur colonial devenant le
travailleur immigré [3]. Cette dénomination, en apparence neutre,
spécifie le travailleur immigré comme différent
des autres travailleurs, le cantonne dans la sphère du travail,
et le pose comme simple force de travail en transit, c’est à
dire destinée à « rentrer » dans
son pays d’origine. Ce clivage culturaliste a une nouvelle fois servi
socialement à légitimer la privation de certains droits,
à justifier une relation de domination [4]. En témoigne l’histoire des
foyers destinés à ce travailleur dit
« spécifique », dans lesquels il n’y a pas
de « locataires » mais des
« résidents », dans lesquels ont
travaillé comme gérants ou gardiens des
« anciens des colonies » connaissant mieux la
« culture » de cette population, dans lesquels
l’ordre architectural (taille des chambres, cuisine commune,
organisations des espaces, etc.) était justifié par des
arguments de type culturaliste.
Les « travailleurs
immigrés » et les « beurs ».
Avec beaucoup de retard, les décideurs politiques sont
contraints de constater que l’immigration dite de
« travail » s’est logiquement transformée
en « immigration de peuplement ». De provisoire,
cette immigration est devenue durable ; et de durable, elle s’est
transformée en définitive. Il faudra attendre les
contestations sociales des jeunes issus de l’immigration pour que cette
réalité soit reconnue. C’est ainsi en quelque sorte les
« enfants » qui font sortir les
« parents » de l’invisibilité, du
cantonnement dans la seule sphère du travail et de
l’interdiction d’investir la sphère politique. La construction
sociale et médiatique des « beurs » permet
la réintroduction du clivage culturaliste, sous la forme d’un
« conflit intergénérationnel ». Les
parent sont posés comme marqués par la tradition
(occultant ainsi la multitude des transformations inéluctables
que suscite l’immigration) et les enfants comme symbole de
l’intégration (occultant ainsi les multiples liens et
solidarités qui les rattachent objectivement et subjectivement
à leurs parents) [5]. Les uns sont marqués entièrement du
sceau de l’extériorité, et les autres sont
entièrement endogénéisés [6], ce qui permet ainsi
de sauvegarder le mythe d’une société uniculturelle, que
la réalité historique dément.
Les « communautaristes » et les
« intégrés ». C’est une
nouvelle fois des premiers concernés que viendra l’obsolescence
du clivage culturaliste précédent. L’investissement de
l’islam par de nombreux jeunes pour donner sens à une existence
insupportable, la sortie de l’invisibilité et l’investissement
de la sphère publique, le refus souvent non
maîtrisé et non conscientisé d’une place
assignée, la sortie de la « politesse »
discrète pour entrer dans la revendication politique, etc.,
l’ensemble de ces réactions suscite l’émergence d’un
nouveau clivage culturaliste. Celui-ci prend la forme d’une
série de nouvelles scissions binaires : les
« sauvageons » et les « exemples de
réussite » [7]leur, les frères et pères
traditionalistes et les femmes et sœurs victimes ; la fille
voilée et la « beurette »
émancipée...
On le
saisit : les mots sont importants, et les dénominations ne
sont pas neutres. Ils et elles font partie des luttes sociales, en
imposant une manière de poser les débats, et en en
occultant d’autres. Le paradigme culturaliste et
intégrationniste réduit le réel social complexe en
scission binaire, et permet ainsi une dépolitisation des
questions analysées.
Le pouvoir de
nomination est également performatif, c’est
à dire qu’il produit la réalité sociale qu’il
prétend simplement décrire objectivement. Il peut ainsi
présenter les conséquences d’une place sociale
assignée comme cause de celle-ci. Les comportements jugés
« positifs » ou
« négatifs » ne sont plus posés
comme résultat social (résultat d’une trajectoire
déterminée par une place sociale et aussi résultat
pour certains d’un contournement de ces déterminations), mais
comme trace d’une « culture » ou d’une tradition,
comme « échec » ou processus
inachevé d’une intégration, comme indicateur d’une
« volonté » ou d’un
« refus » d’intégration, etc.
Ce pouvoir de
nomination a également comme conséquence d’imposer au
dominé une posture réactive face à la façon
dont il est nommé, un enfermement dans le stigmate qui peut
être intériorisé.
Les
réactions au stigmate
Les lignes
précédentes auront permis au lecteur de saisir que la
réalité sociale est socialement et politiquement
produite, et plus précisément que les distinctions en
terme de « culture « , de
« différence culturelle »,
« d’identités » sont socialement
construites. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas réellement
de « cultures » différentes ou de
différences culturelles. Cela ne signifie pas non plus que les
questionnements, les ambiguïtés et les paradoxes
identitaires n’existent pas et ne suscitent pas des comportements de
« repli », de tentation
« régressive » ou d’enfermement
« communautaire ». Ce que nous posons simplement,
ce sont deux dimensions essentielles :
- d’une
part la nécessité de s’interroger sur le sens de la
détermination et du lien de causalité (l’inversion des
causes et des conséquences est en effet un des mécanismes
de la domination) ;
- d’autre
part, ce que nous interrogeons, c’est la transformation en distinction
socialement pertinente de différences culturelles qui, en elles
mêmes, n’ont pas fondamentalement et essentiellement
d’implications sociales. C’est ce que souligne Christine Delphy
à propos de la différence des sexes :
« Il
est évident que toute société établit des
différences ; mais elle le fait à partir de sa
pratique. On peut penser que la procréation est très
importante pour la praxis humaine, et que de ce fait les
sociétés humaines seraient enclines à
différencier les gens pouvant porter des enfants des autres.
Mais encore une fois, si la pratique invite à faire des
différences, elle ne force pas à les faire ni d’une
façon hiérarchique, ni d’une façon binaire. Les
différences binaires sont suspectes par leur exhaustivité
même, par le fait qu’elles englobent l’ensemble de la population.
Ce n’est pas la même chose d’avoir une différence sexuelle
qui serait - car ce n’est qu’une supposition- pensée partout sur
le mode du deux et d’avoir, comme les Esquimaux, trente mots pour les
différentes sortes de neige. Ces trente mots pour
désigner la neige sont pour eux vitaux alors que nous n’en avons
qu’un seul, parce que nous n’avons pas la même praxis par rapport
à la neige ; ce qui montre bien que c’est la praxis qui
détermine le niveau cognitif ». [8]
Il nous reste
à interroger les effets de ces processus de nomination
imposée, les conséquences de cette grille de lecture
culturaliste tendanciellement hégémonique, de ces
stigmates socialement produits. En posant un clivage binaire, les
stigmatisations en lien avec la domination ont tendance à
enfermer les sujets dans deux postures en apparence opposées,
mais qui restent toutes deux au sein de la relation de domination.
Le
stigmate comme emblème
Un des traits
marquants de la polémique sur le
« foulard » a été l’absence
d’interrogation sur les causalités de cette pratique
vestimentaire en augmentation, le refus de recontextualiser le fait
social débattu dans son environnement historique,
économique et idéologique, l’attribution d’une cause
unique de nature « culturelle » et/ou
« religieuse ». Nous sommes donc bien en
présence d’un processus de stigmatisation. Or, en ce domaine,
nous ne partons pas de rien. De nombreux travaux ont tenté de
restituer les mécanismes et conséquences de la
stigmatisation. Voici comment Erving Goffman définit ce qu’il
appelle des « stigmates tribaux » :
« Dans
tout les cas de stigmate (...) on retrouve les mêmes traits
sociologiques : un individu qui aurait pu aisément se faire
admettre dans le cercle des rapports sociaux ordinaires possède
une caractéristique telle qu’elle peut s’imposer à
l’attention de ceux d’entre nous qui le rencontrent, et nous
détourner de lui, détruisant ainsi les droits qu’il a vis
à vis de nous du fait de ses autres attributs » [9]
Le
stigmatisé à tendance ainsi à être exclu de
l’humanité c’est à dire à autoriser des
comportements jugés impensables pour les relations entre
semblables. C’est la raison pour laquelle nous avons parlé dans
notre dernier ouvrage de « racisme respectable ».
Le processus de stigmatisation est ainsi producteur d’une
frontière artificielle entre un « nous »
et un « eux » productrice et reproductrice de
discriminations. Du côté du stigmatisé ou du groupe
stigmatisé, une des formes premières de la révolte
contre le stigmate est l’intériorisation et la revendication de
ce stigmate. Voici comment Abdelmalek Sayad décrit ce
processus :
« C’est
une chose connue : la dérision est l’arme des
faibles ; elle est une arme passive, une arme de protection et de
prévention. Technique bien connue de tous les dominés et
relativement courante dans toutes les situations de domination :
« Nous les Nègres » ;
« Nous les Khourouto » ; ( pour dire nous
les Arabes) ; « Nous les nanas » ;
« Nous les gens du peuple » ;
« Nous les culs-terreux », etc. ; elle est
sur le mode du paradigme « black is beautiful ».
La sociologie noire américaine, la sociologie coloniale
enseignent qu’en règle générale une des formes de
révolte et sans doute la première révolte contre
la stigmatisation - contre la stigmatisation qui soit socialement
vraie, celle qui est générique et qui, ce faisant,
caractérise collectivement tout un groupe, qui est durable -
consiste à revendiquer publiquement le stigmate qui est ainsi
constitué en emblème, revendication qui s’achève
souvent par l’institutionnalisation du groupe qui devient alors
inséparable du stigmate qui lui est attaché et par lequel
il est identifié, et aussi des effets économiques et
sociaux de la stigmatisation » [10].
Le fait social
« port du foulard » peut aussi se lire comme
résultat d’une stigmatisation durable d’ une part, comme
revendication publique de ce stigmate d’autre part. La réponse
en terme de loi est à son tour productrice d’une stigmatisation
renforcée, c’est à dire d’une tendance à
institutionnaliser le groupe en question comme n’étant
identifiable qu’à ce seul attribut vestimentaire connoté
de dangerosité.
La
haine de soi
Une seconde
posture est celle de la distinction d’avec le groupe stigmatisé
dans une stratégie de reconnaissance.
Pour prendre la
mesure de cette seconde posture, il convient, selon nous, de relier le
débat sur le foulard avec d’autres discours de la
période : lancement du mouvement « Ni
Putes Ni Soumises » et médiatisation importante
de celui-ci, discours sur la « racaille des
quartiers » de Malek Boutih, débat sur les quotas
en matière de nouvelle immigration (c’est à dire sur le
choix d’une « bonne » immigration), remise
officielle de prix à des « Français venus de
loin » constituant des « exemples de
réussites », remise du rapport Bénisti posant
comme une des causes de la délinquance le fait de parler l’Arabe
ou le Berbère dans le foyer familial, etc.
L’ensemble de
ces discours dessinent une opération (consciente ou non, peu
importe) visant à imposer un choix entre deux et deux seules
figures : celle du héros et celle du contre-héros.
Le héros ou l’héroïne de l’intégration est
ainsi mis en scène comme s’émancipant par rupture avec
son milieu, sa « culture », sa
« tradition », ses
« parents » pour le mieux, et
dénonçant ces derniers comme symbole de
l’arriération, de la violence, du machisme et de l’oppression
pour le pire. L’injonction de déloyauté
est au cœur de cette mise en scène d’un héros ou d’une
héroïne de l’intégration.
L’aspect
problématique ne porte pas sur l’existence de constats
réels (en terme de contradictions familiales, de souffrances
vécues, d’oppressions, etc.) mais d’une part leur généralisation à l’ensemble des
situations familiales, leur mise en scène
médiatique d’autre part et l’imposition d’un
modèle unique légitime pour sortir de ces
contradictions en troisième lieu. Généralisation,
médiatisation et imposition d’une solution unique nous font
entrer dans un processus idéologique lourd de
conséquences. Comme le souligne Abdelmalek Sayad nous sommes en
présence d’une tentative de réaliser une
« opération de chirurgie sociale » :
« Il
est le fait d’un changement social qui résulterait d’une
véritable opération de chirurgie sociale et d’une
expérience de laboratoire. Aussi comprend-on
l’intérêt objectif - un intérêt qui s’ignore
comme tel - qu’on a à distendre au maximum la relation entre,
d’une part, des parents immigrés, c’est à dire hommes
d’un autre temps, d’un autre âge, d’un autre lieu, d’une autre
histoire, d’une autre culture, d’une autre morale, d’une autre
extraction, d’un autre monde et d’une autre vision du monde, et,
d’autre part, les « enfants de parents
immigrés » qui seraient alors, selon une
représentation commode, sans passé, sans mémoire,
sans histoire ( si ce n’est celle qu’ils actualisent à travers
leur seule personne), etc., et par là même vierges de
tout, facilement modelables, acquis d’avance à toutes les
entreprises assimilationnistes, même les plus
éculées, les plus archaïques, les plus
rétrogrades ou, dans le meilleur des cas, les mieux
intentionnées, mues par une espèce de
« chauvinisme de l’universel ». ». [11].
La condition de
possibilité d’une telle opération idéologique est
la présentation du processus comme se limitant aux interactions
entre deux acteurs et deux seuls : les parents et les enfants. Le
troisième acteur, essentiel pourtant, constitué par la société française et ses rapports
de domination, est entièrement évacué. C’est
pourtant la place assignée aux parents qui expliquent une part
importante de leurs comportements, c’est également celle
assignée aux enfants qui détermine une part tout aussi
importante de leurs réactions. Soit les héros et
héroïnes de l’intégration qui se prêtent au
jeu de la médiatisation ont intériorisé cette
évacuation des conditions sociales déterminantes, soit
ils instrumentalisent le processus en tenant le discours attendu dans
l’espoir d’en retirer des bénéfices matériels leur
permettant de sortir de leur condition [12].
C’est pourquoi
l’essentiel n’est pas ici la « volonté »
ou « l’éthique » des personnes, mais le
cadre social qui impose un choix binaire et qui, pour les
« héros de l’intégration », exige
la mise en scène d’une « haine de soi ».
Nous retrouvons ici une autre analogie avec le système colonial,
qui lui aussi imposait une injonction de choix binaire dont une des
alternatives était la « haine de
soi » :
« Pour
se libérer, du moins le croit-il, il accepte de se
détruire. Le phénomène est comparable à la
négrophobie du nègre, ou à l’antisémitisme
du juif. Des négresses se désespèrent à se
défriser les cheveux, qui refrisent toujours, et se torturent la
peau pour se blanchir un peu. (...). On a déclaré au
colonisé que sa musique, c’est des miaulement de chat ; sa
peinture du sirop de sucre. Il répète que sa musique est
vulgaire et sa peinture écœurante. Et si cette musique le remue
tout de même (...), c’est malgré sa volonté. Il
s’en indigne contre lui-même, s’en cache aux yeux des
étrangers, ou affirme des répugnances si fortes qu’elles
en sont comiques. De même que beaucoup de gens évitent de
promener leur parenté pauvre, le colonisé en mal
d’assimilation cache son passé, ses traditions, toutes ses
racines enfin, devenues infamantes. » [13]
De même
que l’immigration à remplacé, dans l’ordre des
dominations, la colonisation, les jeunes français issus de la
colonisation tendent à remplacer leurs parents dans cet ordre
par les simples effets de la reproduction sociale et des
inégalités qui la marquent. Evacuer ce contexte ne permet
pas de comprendre les différentes stratégies de ces
jeunes et leurs conséquences en termes de visibilité ou
d’invisibilité, de représentation de soi ou de mise en
scène de soi. Le paradigme intégrationniste est le cadre
idéologique, aujourd’hui quasi-hégémonique,
permettant cette évacuation des déterminants sociaux. Il
permet une dépolitisation du débat et une occultation des
discriminations systémiques qui touche cette partie de la
population française. Il fait basculer (comme pour la
colonisation) du champs du politique à celui de la culture, de
la technique et de la morale.
Saïd
Bouamama
Juin
2005
Ce texte a
été rédigé en février 2005 sous le
titre initial : « Le paradigme intégrationniste
et l’occultation des inégalités »
[1] La théorisation
culturaliste de l’opposition entre tradition et modernité a une
histoire longue, qui a déjà servi à maintes
reprises à dépolitiser des questions sociales. C’est elle
qui est mise en avant pour appeler à moraliser le
prolétariat et expliquer certains de ses comportements au
début du capitalisme. C’est également elle que l’on
retrouve pour analyser les inégalités et les
revendications des colonisés à l’époque coloniale.
C’est aussi elle que l’on redécouvre dans la théorie du
"chox des civilisations".
[2] S. Laacher, "La
’famille immigrée’ et la construction sociale de la
réalité", Migrants-Formation, n°98, Septembre 1994
[3] L’investissement du
monde syndical par ces "travailleurs coloniaux", l’émergence
dans l’immigration d’un mouvement nationaliste empruntant son
argumentation politique dans l’ordre de la modernité
(Déclaration de 1789, droits des peuples, résistance
à l’oppression...) et non dans celui de la tradition, luis la
décolonisation, rendent caduque cette première division
culturaliste fondatrice, et la contraint à se transformer :
immigration de travail + immigration de peuplement.
[4] Nouspartageons
l’analyse de Sayad sur l’analogie entre système colonial et
immigration comme système : "Outre la
série d’annalogies qu’on peut saisir entre les deux
phénomènes, analogies do’rdre historique (l’immigration
est souvent fille de la colonisation directe et indirecte) et analogies
de structure l’imiigration actuellement occupe dans l’ordre des
relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation)
l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée
en système de la même manière qu’on disait que la
colonisation est un système (selon l’expression de Jean-Paul
Sartre)". A. Sayad, L’immigration ou les paradoxes de
l’altérité, De Boeck, 1991
[5] Il n’est pas possible
de dissocier dans ce processus ce qui découle de
préoccupations conjoncturelles (légitimer les
retructurations induustrielles qui se traduisent par des licenciements
massifs de "travailleurs immigrés" et justifier la tentation de
les "renvoyer chez eux") et ce qui provient de l’image de soi de la
société française (ethnocentrisme culturaliste et
civilisateur, faisant des enfants des personnes assimilées ou en
voie d’assimilation). Les deux facteurs se conjuguent et se
légitiment l’un l’autre. C’est parce que les uns sont
inassimilables que l’on peut "les renvoyer chez eux" et c’est parce que
les autres sont "en voie d’assimilation" qu’on peut exiger d’eux une
"déloyauté" mise en scène.
[6] Cela ne signifie pas
que les jeunes issus de l’immigration deviennent entièrement des
"indigènes" de la société française. Laz
reconnaissance est celle d’un processus en cours, c’est-à-dire
que la place dominée de ces jeunes peut encore etre
légitimée par une "intégration insuffisante". De
la même façon que leurs parents qui avaient
remplacé les colonisés dans l’ordre des dominations, les
jeunes issus de l’immigration peuvent remplacer leur parents, ou plus
exactement s’t rajouter.
[7] Cette scission binaire
n’est pas sans rappeler la division coloniale entre une masse
d’indigènes arriérée et une élite
intégrée ou en voie d’intégration. De même
que les discours sur les femmes de l’immigration ou ceux sur l’islam ne
sont pas sans rappeler certaines thématiques de l’époque
coloniale.
[8] C. Delphy, "Fonder en
théorie qu’il n’y a pas de hiérarchie des dominations et
des luttes", Mouvements, n°35, Septembre 2004
[9] E. Goffman, Les usages
sociaux des handicaps, Minuit, 1975
[10] A. Sayad, "Le mode
de génération des générations
immigrées", Migrants-Formation, n°98, Septembre 1994
[11] A. Sayad, "Le mode
de génération des générations
immigrées", Migrants-Formation, n°98, Septembre 1994
[12] Il suffit
d’entendre en privé, c’est-à-dire en dehors de la
scène publique et médiatique, certains de ces
héros et héroïnes, pour prendre la mesure de cette
instrumentalisation du discours convenu. Ces aveux d’une
instrumentalisation sont encore plus forts après coup,
c’est-à-dire lorsque des rup^tures ont été
réalisées (sortie de SOS Racisme, démission d’un
parti, etc.) ou des déceptions réalisées
(non-présence sur une liste en position éligible par
exemple).
[13] A. Memmi, Portrait
du colonisé, précédé d’un portrait du
colonisateur, Gallimard, 1985