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Témoignage :
« Regardez, il y en a deux là-bas, à l’angle.
Elles sont là dès 8 heures
du matin ! Et jusque très tard dans la nuit. »
Depuis ce petit café
du milieu de la rue Myrha, l’homme désigne les deux femmes
campées sur le
trottoir, à l’intersection voisine. Un peu plus haut, croisant
les va-et-vient
d’un balayeur et d’un livreur, six autres prostituées africaines
battent
discrètement le pavé. Vêtue d’une robe
simple, tripotant un jeu de clés
entre ses mains, l’une d’elles passe
soudain devant le café, suivie d’un homme qui s’applique
à regarder en l’air.
« Elle a pêché un gros
poisson ! » rigolent les habitués du bar,
tandis que la femme pousse la porte d’un immeuble voisin et
disparaît dans les
étages avec son client.
Ce
matin-là, plus d’une vingtaine de prostitués
s’éparpillent tout le long du haut
de la rue Myrha. Apparues dans le quartier il y a environ quatre ans,
ces
femmes originaires du Nigeria, du Ghana ou du Cameroun semblent ici
presque
« faire partie du décors ». Et les
opérations de police menées ces
derniers mois n’ont pas suffi à éradiquer les
réseaux qui alimentent le
phénomène. « A chaque rafle, ça se
calme un jour ou deux, puis d’autres
arrivent : c’est ça l’organisation. Les descentes de
polices ne servent à
rien », constate l’un des piliers du café, habitant
de la Goutte d’Or
depuis 1948 et qui croit se souvenir d’ « premier
arrivage d’essai en
1978».
Qu’elles
soient là, dehors en train de racoler, ça ne me
dérange pas, affirme pour sa
part le patron du bistrot, que les clients approuvent d’un hochement de
têtes.
Elles gagnent leur vie, et c’est tout. Au pays elles ont souvent une
famille.
Ce qui les pousse à continuer, c’est la
misère. »
Ni
les tarifs très bas des passes – « entre 10 et 15
euros, parfois même
elles font crédit », entend-on – ni les conditions de
vie très précaires
de ces femmes qui travaillent parfois
à
cinq ou six dans le m^me studio, ni ces « mamas »
qui viennent
relever les compteurs » ne semblent tout à fait
inconnus des riverains.
Ils n’ignorent pas non plus que « la plupart n’ont pas de
papiers en
règle », parlant parfois « d’esclavage
moderne », mais ils
constatent que les échanges se limitent à des
« bonjours, ça
va ? » dans un anglais approximatif. « Elles
ne pas, elles ont
peur, elles ont des consignes », dit l’un. « Ce
ne sont jamais les
mêmes, ça tourne », constate un autre.
« Parfois, c’est 6 heures 2
heures du matin, il n’y a jamais de fermeture ! Je me demande
comment
elles tiennent debout » compatit un commerçant.
Vers
la mosquée du bas de la rue Myrha, tous ne partagent pas cette
mansuétude. La
présence de ces jeunes femmes près du lieu de culte
choque voire génère des
frictions. « Depuis que les policiers ont fermé un
appartement, il y en a
moins par ici. Chaque fois, les vieux les frappaient »,
raconte l’épicier
du coin, qui dit ressentir de la honte lorsqu’il les croise.
« Avant, ça
existait, mais c’était des vieilles, c’était plus
discret. Maintenant, ce sont
des jeunes, parfois des filles de 18 ans ! C’est vraiment
malheureux.
Toute ma famille habite le quartier. Faut pas parler de
ça… »
Choquée
ou non, hostile ou pas, la majorité des riverains juge
« qu’il n’y a pas
grand-chose à faire ». « On n’y
prête même plus attention, assure
ainsi Samira, étudiante en droit originaire d’Amiens,
installée depuis deux ans
dans un immeuble rénové investi par le Crous. Ce qui
gêne les habitants, c’est
qu’elles font du bruit, elles parlent entre elles… » Leur
présence
génère-t-elle de l’insécurité ? Non pas du tout, affirme la jeune fille. Si
je pouvais partir, je partirais,
parce que c’est glauque… Mais ici, c’est plutôt la drogue qui
pose
problème. »
Enquête de Pascale Egré et
Frédéric Gouaillard. Le Parisien du Mercredi 2 Novembre
2005.
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