1. deux jeunes
morts (Zyad et Bounna, 17 et 15 ans, du collège n°3)
semblent bien avoir été poursuivis pas la police,
contrairement à ce qu’affirmait la version officielle qui niait
toute course-poursuite (version Sarkozy et Parquet). Pourquoi aller
dans cette ruelle et escalader une palissade pour se cacher dans un
transformateur EDF alors même que leur cité se trouvait
non loin du lieu du drame ?
2. Les jeunes,
une dizaine,alors qu’ils jouaient au foot, ont fui un contrôle de
police car certains n’avaient pas de papiers (entre autres, le
troisième électrocuté, Metin, en cours de
régularisation). Jamais ils n’ont commis de vol sur un chantier
comme le prétendait la version officielle, reprise pourtant par
de Villepin jeudi, et qui n’est plus défendue aujourd’hui par
personne puisque samedi, le procureur de Bobigny a reconnu à son
tour qu’il s’agissait d’un simple contrôle d’identité.
D’ailleurs les jeunes garçons interpéllés ont
été relâchés une heure après leur
arrestation, preuve qu’ils n’avaient rien à se reprocher. Metin,
gravement brûlé, "ne se souvient de rien" selon la version
officielle... Ce silence a-t-il un lien avec son statut
juridique ?
3. Des rumeurs
de toute sorte se sont ainsi développées dans la
ville : pourquoi ces mensonges policiers ? que
cachent-ils ? Des émeutes ont éclaté :
spontanées jeudi, elles ont été encadrées
vendredi par des "anciens". Les premières cibles sont : la
poste (voitures brûlées), les pompiers (un camion
caillassé), les abris bus, une école (début
d’incendie). Les émeutes de vendredi ont été
particulièrement violentes (tirs de coup de feux sur les cars de
gendarmes et de CRS, jets de projectiles...). Elles ont eu lieu dans
les grandes avenues qui bordent la cité du Chêne pointu
(près de la Pama). De très nombreuses voitures ont
été brûlées : leurs carcasses
calcinées jonchaient les rues encore samedi matin.
Samedi matin,
une marche silencieuse a été organisée par les
associations religieuses et la mosquée. L’heure était aux
appels au calme. Les regards se tournaient vers la justice et Sarkozy
était souvent conspué. Les institutions musulmanes, la
mairie et les militant associatifs, visiblement unis, semblaient
reprendre le contrôle de la situation. On a compté un peu
plus d’un millier de participants. Pour éclaircir les
circonstances du drame de jeudi, le maire PS de Clichy, Claude Dilain,
épuisé et ému, qui semble bénéficier
d’une rélle écoute auprès de la population
clichoise , jeunes compris, a demandé officiellement à
Nicolas Sarkozy l’ouverture d’une enquête sur la mort des deux
jeunes. L’avocat des familles des victimes, de son côté,
à la sortie d’une réunion qui a lieu à la mairie
après la marche silencieuse, affirmait vouloir déposer
une plainte pour non-assistance en personne en danger pour faire toute
la lumière sur les circonstances du drame. Tout paraissait calme
dans la journée et les forces de l’ordre demeuraient invisibles.
Samedi soir, au
moment de la rupture du jeûne (vers 18h30), les 400 CRS et
gendarmes, dont une partie vient de Chalon s/saone, sont sortis un peu
partout dans la cité du Chêne pointu. Comme à
l’accoutumée, il s’agissait d’encercler - "de boucler" - le
quartier. Don quichottisme policier : en cohorte, à la
façon des légions romaines, au pas de course,
visière baissée, bouclier au bras, et flashball
à la main, ils parcourent les rues une à une contre des
ennemis invisibles. A cette heure, tout le monde mange et personne ne
reste dehors. Pourquoi cette démonstration de force alors
même que les rues étaient particulièrement
calmes ? "Provocations policières" répondent
à l’unisson les habitants interrogés. C’est un leitmotiv
depuis vendredi soir.
Au bout d’une
heure, quelques jeunes sortent et se tiennent face aux policiers :
tous attendent le début des affrontements. Quel sens donner
à cette stratégie policière à part celui
qui consiste à vouloir "marquer son territoire",
c’est-à-dire appliquer une version animale et musclée du
retour à "l’ordre républicain" ? Plusieurs
témoignages et enregistrements sur portable manifestent aussi,
de façon indiscutable, la volonté de la police d’en
découdre avec les jeunes (insultes racistes, appels au combat,
bravades...).
Je suis
monté aux Bosquets - à la mosquée Bilal- vers 21
heures : elle était pleine à craquer (1200-1300
personnes environ) pour cette nuit du Destin que les fidèles
passent traditionnellement à la mosquée. De nombreuses
voitures et poubelles ont déjà brûlé et les
jeunes venaient se réfugier aux abords de cette enclave en plein
milieu de la cité. L’ambiance néanmoins était au
recueillement, et les imams, depuis le début, ont joué un
rôle important dans la pacification.
Samedi soir, en
dépit des provocations policières, les affrontements
semblaient moins violents. Est-ce l’effet des appels au calme
répétés depuis le matin ? Est-ce dû
à l’importance rituelle de la nuit du destin en cette
période de Ramadan ?
4. Dimanche
soir, en guise de témoignage, un coup de fil
désespéré et indigné d’Ibrahim, le fils
d’un imam, à 20h55 : la police vient, en pleine
prière, de gazer la mosquée des Bosquets. Des femmes -
dans la salle de prière qui leur est spécialement
réservée - se sont presque évanouies, me dit-il. A
leur sortie, elles sont insultées par des membres des forces de
l’ordre, me rapporte-on : "pute, salope...". Toutes les
médiations avec la police s’avèrent impossibles, et ceux
qui s’y risquent ont pour toute réponse un "dégage"
cinglant et risquent d’être blessés par un flashball.
Ibrahim me demande de témoigner mais je ne suis pas à
Clichy à ce moment-là.
Cette nouvelle
paraît hallucinante. Comment peut-on attaquer un lieu de
culte ? Pourquoi gazer la mosquée alors que les
autorités religieuses étaient les seules avec la mairie
à pouvoir calmer la situation ? Dès lors
l’embrasement total menace, les affrontements reprennent et de
nouvelles voitures sont brûlées : les positions se
radicalisent d’autant plus que dans la nuit les forces de l’ordre nient
avoir utilisé des grenades lacrymogènes contre la
mosquée. Le modèle de grenade utilisé contre les
fidèles de la mosquée ne correspondrait pas à
celui qu’utiliserait la police. Dorénavant, il y a deux
affaires : la mort des deux adolescents et l’attaque de la
mosquée.
Au même
moment, Sarkozy à la télévision justifie et
défend le déploiement policier à Clichy et
prône une nouvelle fois la “tolérance zéro” :
le poing fermé dans une main, et dans l’autre...rien, à
part la main invisible du marché.
5. Lundi matin,
l’ambiance est tendue. A 11 heures, Sarkozy réunit à la
préfecture de Bobigny les forces de l’ordre :
félicitations et soutien sont les mots d’ordre de la
matinée. La version officielle du gazage de la mosquée a
subi quelques inflexions durant la nuit. Le modèle de grenade
utilisé correspond à celui de la police, mais le doute
subsiste : qui peut bien avoir jeté ces grenades dans la
mosquée ? Une nouvelle fois, la version officielle ne
paraît en rien correspondre à la vérité.
À 13
heures, je me rends au Chêne Pointu regarder le journal TV avec
un imam et sa famille : le traitement médiatique est au
coeur aussi du ressentiment exprimé par beaucoup depuis le
début des "émeutes". L’impression qui domine tous les
discours ici est que les médias ne sont que les relais des
institutions officielles, fussent-elles à l’origine de
mensonges, et surtout qu’ils participent à la stigmatisation
dont se sentent victimes les habitants de ces quartiers populaires.
Pourtant, le
ton change : la presse et les chaînes de
télévision se font plus critiques. La version officielle
et de la mort des deux enfants et du gazage de la mosquée est
remise en cause, du moins interrogée.
A 14 heures,
conférence de presse à la mosquée des Bosquets. Un
film, pris grâce à un téléphone portable,
fait office de preuve. Il est projeté devant les journalistes
nombreux : il donne à voir la panique qui a saisi les
fidèles pendant le gazage. Puis les responsables ont pris la
parole. Le ton est ferme, l’émotion palpable et les demandes
précises : une enquête judiciaire et des excuses
officielles. L’égalité de traitement entre les
différents cultes est au cœur des revendications. Monsieur
Bouhout, président de la mosquée, proche pourtant de
l’UMP, se fait même menaçant quant à sa
capacité à pacifier les esprits. Le grand frère de
Bouna, devant la presse, annonce qu’il refuse de rencontrer Sarkozy,
jugé "incompétent" et demande, avec la famille de Zyad,
une entrevue avec le premier ministre. Tous demandent que la police
évacue le quartier, condition nécessaire pour retrouver
un peu de calme et pacifier la situation.
En
périphérie de cette conférence de presse, des
militant(e)s associatifs reviennent sur les causes
socio-économiques des événements trop souvent
occultées : Clichy occupe toujours une place de choix dans
le palmarès des communes les plus pauvres de France et les
associations ont de moins en moins d’argent pour travailler. L’ambiance
est tendue à la sortie de la mosquée : des jeunes se
renseignent aux abords du lieu du culte. Des femmes racontent ce
qu’elles ont vu et subi : au coeur des témoignages, la
colère contre la police qui multiplie les interventions
"musclées" en dépit du bon sens et, trop souvent, de la
loi ; contre les autorités ministérielles qui ne
dénoncent pas le gazage de la mosquée dimanche soir. Les
autorités religieuses, visiblement abattues et émues par
ce qui s’était passé la veille, reprennent peu à
peu le contrôle de la situation. Tout le monde attend la
soirée avec appréhension.
A 19 heures, un
accord est trouvé entre des membres de la mosquée et la
préfecture : des jeunes sont désignés comme
médiateurs pour "calmer" les plus énervés et
prévenir les éventuelles échauffourées avec
la police. Cette idée n’est pas neuve : c’était une
proposition de certains jeunes samedi, mais les autorités
préfectorales ne semblaient pas intéressées. Se
sentent-elles impuissantes à trouver une solution au
conflit ? La méthode dure, qui a prouvé son
inefficacité et son iniquité, trouve-t-elle enfin ses
limites ?
23h30 : La
police et les jeunes jouent au chat et à la souris, mais la
situation semble pour maîtrisée. Sur le terrain, les
médiateurs jouent un rôle central me dit-on : ils
vont à la rencontre des plus jeunes discuter, pour les dissuader
de passer à l’acte. J’apprends dans la nuit que le garage de la
police municipale de Montfermeil a été brûlé
et que les forces de l’ordre ont procédé à
quelques interpellations. Les affrontements ont été
évités.
Antoine
Germa
Mardi
1er novembre 2005
Antoine Germa
est professeur d’histoire-géographie à Clichy-sous-Bois