100 ans de Négritude
Jenny
Alpha. Actrice et chanteuse, cette Martiniquaise de 98 ans a traversé
le siècle, entre malice et enthousiasme.
On
est chez elle, Paris XVIe. Appartement fond de cour, façade mistigri.
Dans son couloir où l’on ne se croise pas, trop étroit, elle demande :
«C’est comment votre prénom déjà ?» Cette question, elle la posera
plusieurs fois. Jenny Alpha n’a que 98 balais. Mais n’allez pas croire
que ça calanche côté mémoire, elle est chiche de raconter tout à trac
son passé, le révolu de ses années échevelées, conquête de toutes
libertés.
Présentations.
D’abord chanteuse créole de cabarets, époque fox-trot, elle la joue
«amuseuse noire chez les Métros». Signe quelque 78 tours pour la Pathé.
Petite frangine qu’elle était des fondateurs de la Négritude, bonne
copine d’Aimé Césaire, de Léopold Senghor et de Léon-Gontran Damas,
miss Alpha ne trouve que porte close au répertoire classique du théâtre
que, comédienne, elle se rêve d’interpréter. Ce qu’elle fera, mais plus
tard, au diable le Conservatoire, en apprenant le métier sous la
direction des Roger Blin, Jean-Marie Serreau, ou Daniel Mesguich. De
Brecht à Duras, elle a joué une centaine de pièces, dont Tchekhov
encore, en 2005, à Bobigny. Là, elle vient de sortir un album, la
Sérénade du muguet (Aztec Musique).
Pépite
sucrée. Sa voix se pose ni chevrotante, ni bidouillée. Le disque est
arrangé par David Fackeure, pianiste imprégné swing et biguine. Thomas
Dutronc y a posé sa guitare. Il en dit : «Pour le côté hors circuit,
hors business, pour la rencontre et par amitié avec des musiciens,
histoire de faire un truc guidé par l’envie, la curiosité et à l’opposé
du tout-jetable d’aujourd’hui.» Jenny Alpha, a fait ça pour s’amuser.
Madame
dégage quelque chose de frêle et pimpant. Un sourire posé là, bien là,
avec la pétillance d’une pimprenelle parfois. Elle a quelque chose de
colibri et de voilé dans le timbre de voix. Son appartement est
surchauffé, une bronchite l’a plaquée sur un lit d’hôpital quelques
mois. Elle porte une tunique en maille, bleu caraïbes, un chignon blanc
«très rabougri, vous ne trouvez pas ?» Elle a l’iris gris, des boucles
d’oreilles dorées, des bracelets, un énorme collier. «Sans cela, je ne
serais pas martiniquaise, je crois.» On lui demande la marque de sa
crème antirides, elle explose de rire. «Dites-vous plutôt que le matin,
je me farde, je m’habille, les rides, je n’y pense pas, je ne me
regarde pas.» Bien sûr, Jenny Alpha !
Elle
reçoit dans son salon, qui sert de salle à manger et de chambre à
coucher. Petit lit de curé engoncé derrière un buffet, deux armoires.
Sa bibliothèque, gargantuesque, aligne aussi bien des Buffon reliés que
du Nancy Huston dédicacé. Elle lit des classiques, des polars, elle lit
sans loupe et sans arrêt. Giono est un de ses auteurs favoris. Dans
cinq minutes, elle changera d’avis. Elle se cale, dos droit dans un de
ses deux rocking-chairs en bois. L’autre est placé à trois pas, pile
devant les mirettes de sa vieille télé. Aux murs, des photos, des
cartes postales, et puis aussi une reproduction de son portrait datant
de 1947, porté sur un timbre-poste à l’effigie de la Martinique.
Naissance
à Fort-de-France, d’un père chef des douanes qu’elle décrit «fils de
mulâtres, passionné de théâtre et coureur de femmes, comme tous les
Antillais». Sa mère est receveuse des postes. «Elle me surveillait de
prêt, de peur que je ne revienne avec le ventre rond. Les hommes vous
laissent leur semence et puis s’en vont.» Le père avait quatre enfants
d’un premier lit, elle est l’aînée du deuxième mariage, six enfants.
«La cinquième a eu pour prénom Oméga, pour mettre un frein à la fureur
des flots ! Mais il y a eu encore un petit frère après.» Petite, elle
est abonnée à la Semaine de Suzette, interprète les saynètes, son
public, c’est ses poupées «avec de vrais cils», toutes achetées à
Paris. Paroles de gamine. «A l’école, je récitais gentiment "Nos
ancêtres les Gaulois". La colonisation a eu des effets terriblement
néfastes sur l’esprit, on a voulu nous faire croire que nous étions des
petits Blancs et je n’y croyais pas vraiment.» Jeune fille, elle se dit
d’une coquetterie redoutable, égocentrique et frivole. Aimé Césaire,
camarade de classe d’un de ses frères, la retrouve, à Paris, où elle
débarque à 19 ans, pour vivre chez une amie de ses parents. «Nous nous
voyions souvent avec Senghor et Damas. Avec eux, j’ai pris conscience
de mes vraies racines, j’ai connu la Négritude à ses débuts.» Avec
lequel des trois a-t-elle flirté ? «Il y avait des garçons pour jouer
et d’autres pour parler. Ce trio me considérait comme une des leurs,
notre flirt à nous, c’était la littérature.» Elle étudie l’histoire à
la Sorbonne «sans conviction» et prépare un professorat d’éducation
physique, on la voulait dans l’enseignement. «Je prenais des cours de
chant que je finançais en donnant des cours de gym. J’ai rencontré
Robert Desnos de cette façon-là et j’ai fini par côtoyer des tas de
gens, comme Derain, Jean-Louis Barrault, Trenet ou Mouloudji.»
En
1939, Jenny Alpha, secrétaire au musée Guimet, façonne un spectacle sur
le carnaval antillais, elle est invitée à se produire dans un cabaret,
la Canne à sucre. Pathé lui fait enregistrer ses premiers disques. Dans
la foulée, elle rencontre et épouse Jacques Dessart, conférencier au
musée du Louvre. La guerre a éclaté. «Nous sommes venus habiter près de
Vence, chez mes beaux-parents qui visaient pour Jacques la fille du
châtelain et lui reprochaient sans cesse de leur avoir ramené une
Négresse.» Dessart meurt en 1942, Jenny Alpha vit à Nice. «J’y ai connu
mon deuxième mari, le poète Noël Villard. Nous n’avons pas eu d’enfant,
il m’a poussée dans une carrière artistique, nous sommes revenus à
Paris après la Libération. S’en suivent quarante-trois ans de fidélité.
Enfin, de mon côté. Du sien, je ne veux pas savoir.» Première pièce de
Courteline en 1947, Jenny Alpha ne lâche pas pour autant le cabaret,
crée un orchestre de variétés antillaises, signe trois disques. Son
truc à elle, c’est le théâtre. Elle reste longtemps cantonnée à des
rôles stéréotypés. «Je trouvais les metteurs en scène assez frileux.
Longtemps, on m’a répondu que le public éclaterait de rire en voyant
une Noire interpréter Phèdre. Evidemment, avec le temps et le combat
pour la dignité, ça s’est arrangé.»
Elle
ne se voit pas avoir 100 ans, Jenny Alpha. Soutient qu’elle n’y songe
pas, ne veut pas souffrir, soulignant qu’il «faudrait voir à ne pas
trop en demander». En attendant, elle écoute Duke Ellington, Billie
Holiday, et surtout Mahalia Jackson, «sa voix me bouleverse l’âme».
Elle les a tous rencontrés et aimés. Côté classique, c’est Debussy,
Wagner «mais pas tout» et Mozart.
L’argent,
elle s’en fout. Elle ne croit ni au hasard, ni en Dieu. Décrète que
certains individus sont programmés, ont une aura. «Un Barack Obama, qui
m’attire plus qu’il ne m’impressionne est dans la lignée d’un Moïse,
d’un Christ ou d’un Gandhi.» Et puis elle stoppe net d’un : «Bon, assez
travaillé pour aujourd’hui.» S’extirpe de son rocking-chair, demande à
son aide ménagère qui vient d’arriver d’apporter le sucre de canne, un
couteau, des verres et un citron vert. La bouteille de rhum Damoiseau
est planquée dans une armoire côté chambre. Après, on ne se souvient
plus bien avoir trinqué à Lady Macbeth ou à l’éternité.
Caroline de
Bodinat
source
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Jenny Alpha - La Sérénade
du Muguet
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