|
|
La mafia chinoise fait trembler les yakuzas

De plus en plus présente dans
l’archipel, la pègre venue de Chine bouleverse le monde du crime. Et l’apparition
de bandes de jeunes sino-nippons inquiète les autorités.
Ils vont me tuer”, s’est
dit avec résignation l’homme de 36 ans. Nous étions en automne, un peu
après minuit. Une vingtaine d’inconnus avaient fait irruption, juste avant la
fermeture, dans le salon de beauté de la banlieue de Tokyo où il se trouvait.
Ils portaient tous un long manteau noir et brandissaient un sabre muni d’une
lame d’une trentaine de centimètres. L’homme était membre d’un clan local d’une
société du crime. L’établissement lui versait chaque mois quelques dizaines de
milliers de yens pour être protégé. Ce jour-là, il était de garde. Celui qui
devait être le chef de la bande lui a crié quelque chose. L’homme n’a pas
compris un traître mot, car il s’exprimait en chinois. Quelques jours
auparavant, son clan avait expulsé d’un autre magasin un Chinois ivre qui se
livrait à des actes de violence. Il devait donc s’agir de représailles.
Les propositions des Chinois sont alléchantes
“Vous, qui ?” a demandé le chef dans un japonais maladroit. “Un
yakuza. Je vais vous tuer avec ça !” lui a dit l’homme désarmé en
s’emparant d’un stylo à bille qui se trouvait à portée de main. Les deux hommes
se sont toisés un moment, puis le chef s’est radouci. “Tu es un homme
courageux. Tu veux devenir mon ami ?” lui a-il dit avant de se
retirer sans toucher à rien. Par la suite, plusieurs membres de la bande de
Chinois ont été arrêtés dans une préfecture voisine. Originaires de la province
de Fujian, en Chine, ils sont entrés clandestinement au Japon et ont commis des
cambriolages à travers tout le pays. Le clan du yakuza contrôle ce quartier
animé de banlieue depuis longtemps. Les magasins qu’il protège n’ont jamais été
attaqués par des Chinois. Pour la mafia locale, les Chinois ne constituaient
pas une menace directe, mais les choses ont changé.
Ken, un Chinois de 25 ans qui vit à Tokyo, est le petit-fils d’une
Japonaise abandonnée en Chine à la fin de la dernière guerre. A l’âge de
9 ans, il est venu s’installer au Japon avec sa famille. Après le collège,
il est devenu membre d’une bande de motards baptisée Dragon, composée de
descendants de Japonais comme lui. Aujourd’hui, c’est l’un des responsables de
la bande. “J’ai des connaissances dans les clans Yamaguchi, Sumiyoshi,
Inagawa et Kudo [les plus importantes organisations criminelles du pays]. Je
peux compter sur eux et ils peuvent compter sur moi”, assure-t-il. Il
refuse d’adhérer à un clan, mais il participe à des escroqueries et organise
des mariages blancs. Sa motivation est simple. “Si je reste tranquille, je
ne gagne pas d’argent”, dit-il.
Un Japonais de 33 ans, membre d’un clan de la région de Tokyo, a coopéré
avec une bande de cambrioleurs chinois. Le commanditaire chinois, qui possédait
une liste des résidences les plus luxueuses de la région, lui avait demandé de
lui trouver un chauffeur. Une petite frappe du clan a aussi participé, servant
de chauffeur aux casseurs chinois. Une collaboration pour laquelle il a été
payé. “Le règlement du clan interdit d’entretenir des relations avec des
Chinois, mais nous, les moins gradés, on ne peut pas se permettre de respecter
cette règle. Les propositions des Chinois sont alléchantes car elles nous
rapportent de l’argent immédiatement”I, explique l’un d’entre eux.
Certains gangs préconisent même l’expulsion des Chinois. C’est le cas notamment
du Kudo, qui a son siège dans la ville de Kita-Kyushu. Depuis une dizaine
d’années, une trentaine de ses membres sont constamment mobilisés pour vérifier
si des Chinois ne gèrent pas de magasins dans les quartiers commerçants de la
ville et, le cas échéant, les faire partir. “Lorsque des Chinois
s’installent quelque part, les femmes et les enfants ne peuvent plus marcher
en sécurité. C’est pour éviter d’en arriver là que nous organisons ces
patrouilles”, explique un membre du clan. De fait, lorsqu’on se promène
dans le quartier animé de Kokura, on n’aperçoit aucun magasin chinois. Ces
dernières années, un bar tenu par des Chinois a été incendié, et les incidents
de ce genre se sont succédé.
Les organisations criminelles “chinoises” surveillées par la police sont de
deux types : les bandes formées par des Chinois issus d’une même région
comme le Fujian, Shanghai ou le Dongbei ; et les “Dragons”, qui ont fait
leur apparition au milieu des années 1980. Les premières sont considérées
comme des groupes mafieux. Leur existence a été révélée au début des
années 1990 par une série d’affaires telles que les meurtres et les vols à
main armée commis à Kabukicho, le quartier chaud de Tokyo. Elles étaient la
conséquence de conflits d’argent entre organisations mafieuses.
En 2002, l’un des chefs du clan Sumiyoshi a été abattu par un Chinois dans
un café de ce quartier. Il s’en est ensuivi une série d’incidents qui peuvent
apparaître comme des représailles, mais la situation n’a pas dégénéré en une
guerre contre la mafia chinoise. Le premier groupe Dragon a été créé par des
jeunes dans un quartier est de Tokyo, où se trouvait un centre d’accueil
réservé aux rapatriés de Chine. Si cette bande de motards a vu le jour, c’est
parce que les jeunes sillonnaient les rues du quartier en cherchant la bagarre.
Aujourd’hui, on compte sept ou huit Dragons à Tokyo, Yokohama et Osaka. Un
membre explique l’origine de ce nom par l’association de l’idéogramme de la
colère “do” contre le pouvoir “gon” japonais à celui de la lutte “ra”. Chan
Yon, qui était le chef de Dragon d’Oji à Tokyo, est aujourd’hui à la tête d’une
entreprise de BTP et conserve une grande influence. Il dit assumer son identité
chinoise. Bien qu’il possède un nom japonais, il a conservé sa nationalité
chinoise. Sa grand-mère a été abandonnée en Chine après la défaite et lui-même
est venu s’installer au Japon avec ses parents à l’âge de 7 ans. Il est
devenu membre des Dragons lorsqu’il était en deuxième année de collège. Il a
pris la tête de la bande à l’âge de 16 ans. Il passait ses journées à se
bagarrer, mais il ne se souvient pas d’avoir été vaincu une seule fois.
Aujourd’hui, les Dragons comptent environ 200 membres, dont les neuf
dixièmes sont des Japonais de souche. Ces bandes attirent les jeunes par le
pouvoir qu’elles incarnent. Et elles aussi voient se multiplier les alliances
sino-japonaises.
Kenji Ogata
source
29.10.2009
|
|