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L'Afrique a
franchi le cap du milliard d'habitants
Ce n'est qu'un
symbole, mais il est de taille. Le continent africain aura franchi le seuil du
milliard d'habitants au cours de l'année 2009. Ce passage, discrètement relevé
dans un récent bulletin du Population
Reference Bureau, une organisation indépendante basée à Washington, marque
le spectaculaire envol démographique d'un continent resté longtemps
sous-peuplé, saigné par la traite négrière (11 millions d'hommes en trois
siècles) et les épidémies. Il intervient à
un moment où inquiétudes et fantasmes se concentrent plus que jamais sur
l'Afrique. Vu de la partie développée et vieillissante du monde, le continent
noir peut être perçu comme celui de tous les dangers - pauvreté, faim,
émigration, terrorisme, conflits armés - qu'une démographie incontrôlée peut
exacerber. Le choc des
chiffres, il est vrai, est rude. Alors qu'en 1950 l'Afrique (225 millions
d'habitants) n'accueillait qu'un humain sur dix, le continent abrite
aujourd'hui un homme sur sept. Et cette proportion devrait atteindre un sur
cinq à l'horizon 2050, lorsque la population africaine aura doublé pour
atteindre 2 milliards. Aujourd'hui,
déjà, un enfant sur quatre naît en Afrique, continent qui cumule les records
démographiques : la plus forte fécondité (4,6 enfants par femme contre 2,5 de
moyenne mondiale) et celui de la jeunesse (43 % des Africains subsahariens ont
moins de 15 ans). Le troisième pays de la planète par sa natalité est le
Nigeria, pays où naissent, chaque année, plus de bébés (6 millions) que dans
l'ensemble de l'Union européenne (5 millions). Quant à l'Ouganda, c'est le pays
le plus jeune du monde : 56 % de sa population a moins de 18 ans. Ces marques de dynamisme
se doublent d'indicateurs nettement moins enthousiasmants : la durée moyenne de
la vie d'un Africain ne dépasse guère 53 ans en moyenne, soit quinze ans de
moins que la moyenne planétaire ; la mortalité infantile y est vingt fois plus
élevée qu'en Europe de l'Ouest, et la contraception 2,4 fois moins pratiquée
qu'en Europe ou en Asie. "C'est
le moment de l'Afrique",
estime néanmoins Gilles
Pison, directeur de recherches à l'Institut national d'études
démographiques (INED). "On a l'impression que rien ne change, que les
Africains ont toujours beaucoup d'enfants. C'est à la fois vrai et faux", nuance
le démographe, en soulignant la baisse continue de la natalité sur le
continent. A un tableau immuable et catastrophique, il préfère la description
d'une réalité contrastée, variant entre les Etats et entre zones rurales et
urbaines. Déjà, en dehors
même du Maghreb, en pleine transition démographique (2,3 enfants par femme en
Algérie et au Maroc, 1,9 en Tunisie), certaines zones du continent sont
marquées par une nette baisse de la fécondité : 5 enfants par femme au Kenya
contre 8 voilà trente ans ; 4,5 au Sénégal contre 7 il y a vingt-cinq ans. Même
l'espérance de vie a fait de - lents - progrès, en dépit du sida : seize années
ont été gagnées depuis 1950, grâce notamment aux campagnes de vaccination. "La
voie qu'empruntera l'Afrique subsaharienne vers la baisse de la fécondité sera
probablement différente des autres régions du monde, indique M. Pison. Croire que des obstacles
culturels y font irrémédiablement barrage n'est pas forcément juste. Ceux qui
expliquaient voici quelques années que les machos sud-américains auraient
toujours besoin de faire beaucoup d'enfants pour montrer leur virilité se sont
trompés. On sous-estime la capacité de changement des sociétés." SCOLARISATION Tout porte à
croire que la baisse de la fécondité continuera d'être plus lente en Afrique
qu'ailleurs. La polygamie, clé de voûte de la structure familiale, favorise la
multiplication des naissances. Mais cette inertie n'est pas à mettre au seul
débit des populations. L'un des principaux vecteurs de ce changement est la
scolarisation, singulièrement celle des filles, qui retarde les grossesses et
facilite l'accès à la contraception. Or, pour l'heure, seuls 30 % des jeunes
Africains fréquentent un établissement d'enseignement secondaire, soit la
moitié de la moyenne mondiale. "La
contraception peut se diffuser à vive allure dans des campagnes africaines peu
favorisées socio-économiquement",
écrit Emmanuelle
Guyavarch, de l'INED, qui, avec Gilles Pison, suit trois villages
sénégalais sur une longue durée. Les freins et les échecs, estime-t-elle, "ne
tiennent pas tant à une méconnaissance de la contraception (...) ou à un
refus qu'à la difficulté d'y accéder." Enquête à
l'appui, les démographes montrent comment, dans un dispensaire rural, le seul
remplacement d'un infirmier actif et convaincu par un autre, plus réticent,
peut faire dégringoler la pratique de la contraception. Pointant les effets de "services
souvent mal organisés et peu efficaces", ils concluent : "Les
femmes et les hommes d'Afrique sont, plus qu'on ne l'imagine, prêts au
changement." Si plusieurs
pays - Afrique du Sud, Namibie, Kenya, Zimbabwe - mènent une véritable
politique de planning familial, la contraception reste souvent perçue en
Afrique comme le produit d'une intervention étrangère. "Certains
responsables entonnent un discours politiquement correct, favorable à la
limitation des naissances, quand ils s'adressent aux bailleurs de fonds
internationaux, constate un observateur africain averti. Mais entre
Africains, ils n'en pensent pas un mot." Les influences religieuses
encouragent aussi ce double langage, qui revient à présenter la contraception
comme une arme des pays riches offensant les traditions locales. Philippe
Bernard |
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