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Eloge
de la troisième voie

photo Evariste Zephyrin
Laissons un
instant aux constitutionnalistes le débat byzantin sur les avantages
relatifs,
prétendus ou supposés, de tel ou tel article de la Loi fondamentale de
la
moribonde Vème République française. En vérité 73 ou 74 ne
sont que
des supports, des moyens au service de stratégies bien plus
essentielles à
décrypter, car elles expriment aussi bien des visions contrastées de
l’à venir
du pays que des conceptions opposées sur le mode de gouvernance propre
à
assurer un véritable décollage solidaire de la Martinique. Evitons
d’offusquer
l’avenir en hypothéquant la nécessaire unité qui devra succéder au
débat, quels
que soient les résultats de la consultation. Nous partageons tous (ou
presque)
la même aspiration au changement, et autour de moi les partisans des
deux
options proposées sont tous intensément et sincèrement préoccupés de
l’état du
pays.
Quelle que soit
l’option choisie, j’ai beaucoup de respect pour les motivations
exprimées par
les uns et les autres, d’autant que les convictions sont souvent très
proches.
Il est d’ailleurs paradoxal de mesurer combien nul n’est dupe du bocal
constitutionnel. Le débat porte donc en réalité sur la nature et
l’ampleur du
changement à entreprendre, et donc, très fondamentalement, sur la
méthode
organisant ce processus d’évolution. Gardant en mémoire que le débat en
filigrane sur la méthode, le « comment », reste profondément lié aux
logiques
du « quoi » et du « pourquoi », c’est-à-dire ici, non pas tant la
question sans
réponse effective du développement, que celle du leadership politique
et de
l’action partisane (la stratégie des partis) qu’il déploie.
Ainsi une chose
me frappe : pourquoi n’avoir pas considéré, après le résultat serré du
vote de
décembre 2003, qu’il convenait de reposer la question aux Martiniquais
? Nous
aurions pu solennellement acter que ce qui nous divisait il y a six ans
(l’assemblée unique) recueille aujourd’hui un accord quasi général, de
la
droite aux indépendantistes. Malgré l’apparente minceur du progrès
accompli,
c’est cet agenda-là qui aurait œuvré à l’unité du pays, et recueilli la
compréhension de ceux qui entendent mettre un pas après l’autre.
Car ce qui
travaille en ce moment le peuple martiniquais, ce n’est pas la peur
mais
l’incompréhension.
Non pas
l’incompréhension de la constitution, mais celle du « pourquoi » ;
pourquoi
avoir fait l’impasse sur l’unité possible pour imposer une
radicalisation de
l’agenda politique au risque d’un approfondissement définitif du fossé
qui se
creuse entre le peuple et ses élites dirigeantes
? A
cette question, seule fait écho la réalité du bilan des deux assemblées
locales
depuis plus d’une dizaine d’année.
La
proximité des élections régionales et la volonté présidentielle de
modifier
l’organisation politique territoriale ont précipité l’union de la carpe
et du
lapin sur la base d’une convergence d’intérêts à court-terme :
- l’extrême urgence à lester les
différents bilans d’une « initiative historique » susceptible de
flouter l’impact négatif des résultats insuffisants ;
- Transcender les divergences politiques
et les répulsions personnelles par la stratégie de survie du TSL
(Tout Sauf Letchimy) en organisant l’isolement systématique de
celui que le siècle nouveau impose comme le leader naturel de la
Martinique émergente.
Ce sont ces
motivations fondées sur des considérations tacticiennes (et illustrées
par
l’épisode de l’Autorité Unique de Transport) qui sèment actuellement
l’incompréhension dans de larges couches de la population du pays. Car
répétons-le, tout autant que le mode de relation avec la France, c’est
la
question du mode de gouvernance qui est au cœur des débats à travers la
mise en
cause de la capacité des élus à véritablement faire décoller la
Martinique.
C’est donc à
partir de ces problématiques de méthode et de nouvelle gouvernance que
j’aimerais partager les raisons de mon adhésion au « Mouvement des
Autonomistes
et des Progressistes pour une responsabilité pleinement et
collectivement
assumée » (MAP), et à la stratégie dite de la « troisième voie » qu’il
soutient.
Entre, d’une
part, la vision pétrifiée de l’avenir martiniquais, engoncée dans
l’assistanat
et la défense de la pwofitasyon séculaire, et –d’autre part– la
perspective
d’une autonomie de gestion au profit des seules élites dirigeantes, et
tournant
le dos à l’idéal césairien d’une Autonomie nationale, démocratique et
populaire, il y a une troisième voie.
Celle qui, succédant au Moratoire, appelle et s’inscrit entièrement
dans la
mobilisation exceptionnelle de toutes les ressources vivantes du pays
pour
l’ouverture d’un grand chantier de rénovation où nous nous donnerons
les moyens
d’impliquer toutes les attentes comme de motiver la contribution vitale
des
exclus. Entre le conservatisme réactionnaire de la stagnation et
l’aventurisme
élitiste d’un développement technocratique par le haut, il y a la voie
réaliste
d’une évolution progressive, progressiste (« un pas, un autre
pas, et
tenir gagné chaque pas », A. Césaire), le challenge concret du
grand
koudmen de la construction partagée qui fonde la pertinence de
sa
méthode évolutionnaire sur la réalité patente de notre ankayaj présent.
Entre le
renoncement colonial à l’existence nationale (fut-ce dans le cadre
d’une
république française rénovée), et l’expression autoritaire d’un pouvoir
sans
contrepartie dans une société déchirée, il y a une troisième voie.
Celle qui
recherche patiemment les conditions de l’unité la plus large afin que
la
responsabilité soit vécue comme la récolte d’un fruit mûr plutôt que
comme le
forceps précipité par une fuite en avant opportuniste. Ni la droite,
avocate
idéologique du patronat et du libéralisme, ni les deux responsables des
assemblées locales n’ont su relayer les attentes du peuple mobilisé
dans la
rue.
La troisième
voie, par le mandat impératif qu’elle s’impose en proposant au pays un
processus négocié vers une organisation générale plus équitable, entend
s’appuyer sur ces deux principes fondamentaux de l’Autonomie
progressiste :
1.
«
La chance des
martiniquais, c’est le travail des martiniquais » (A. Césaire)
2.
«
Les meilleurs spécialistes
des affaires martiniquaises ce sont les martiniquais eux-mêmes » (P.
Aliker).
Car les progressistes martiniquais réfutent toute idée d’une voie
universelle
vers le Progrès, tout modèle a priori d’émancipation prête à consommer.
A
commencer par celui de l’Etat-nation hérité de l’Europe des Lumières et
du
néocolonialisme de l’après-guerre.
Nous devrons
conquérir notre place au soleil par des traces inédites et inventer une
articulation originale au concert des nations. Seule la
troisième voie
ouverte par S. Letchimy et le PPM, soutenue par le MAP, offre une
réelle
compatibilité avec les exigences apparemment contradictoires d’audace
et de
prudence. De maintien des acquis et d’innovation sociale. De
partenariat consenti avec la France, et d’autonomie politique exprimant
une
identité collectivement revendiquée, un projet de société fédérateur et
auto-généré. Il y faudra, évidemment un renouvellement des hommes, des
visions
et des méthodes.
Car, enfin, entre les dinosaures rescapés de l’ère Emile Maurice, et
les
opportunistes de gauche anchoukés dans des postures du XXème siècle, il
y a une
troisième voie. Même si la question ne sera dument abordée qu’en
mars
prochain, nul ne peut ignorer qu’à travers les interrogations sur la
méthode et
la gouvernance, c’est la question du bilan, et donc du leadership
politique sur
la Martinique qui est posée. Beaucoup de ceux qui s’opposent au « 74 »
développent prioritairement une argumentation en termes de suspicion
vis à vis
des élus, sur la base d’une incapacité de ceux-ci à proposer des
réponses
adéquates face au délitement de la société, en dépit des moyens dont
ils ont
disposé. Quand les deux présidents du Congrès invoquent
l’insuffisance de
ces moyens pour répondre aux attentes, nombreux sont ceux qui mettent
en doute
leur compétence à faire travailler ensemble les Martiniquais et à
dépasser
leurs privilèges de géreurs pour insuffler au pays l’énergie
galvanisante des «
utopies refondatrices ».
Les
chiffres de l’abstention, le 17 janvier, seront d’ailleurs tout aussi
révélateurs de l’échec de cette démarche que ceux comptabilisant le « non »… Face
à la
rhétorique vieillotte et partisane de la politique traditionnelle, de
plus en
plus de Martiniquais reconnaissent en Serge Letchimy un leader fiable,
compétent, moderne par sa propension à l’écoute, au dialogue et à
l’intégration
des différences. Il n’y a pas d’homme providentiel ; un homme seul ne
peut
garantir le succès d’un projet collectif, mais il peut l’incarner s’il
sait
faire naître l’espérance par son engagement, s’il sait provoquer -par
son
charisme et ses propositions- la dynamique historique du rassemblement
et de la
mobilisation citoyenne. Ce sont là précisément les qualités émérites du
leader
de la troisième voie.
Qui peut
sereinement affirmer qu’Alfred Marie-Jeanne ou Claude Lise représentent
le
futur de la Martinique ? Comment suivre ces hommes dépassés dans leur
pensée
obsolète ? Qu’ont-ils à dire à la jeunesse, aux exclus, aux femmes
bafouées,
aux personnes en situation de handicap, à ceux qui à 40 ans n’ont
jamais
travaillé, à ceux qui n’auront jamais les moyens de se payer un bout de
terre
du pays, à ceux qui n’auront jamais de prêt bancaire pour s’installer,
à
l’Afrique, à l’Inde, à la Chine, à la Caraïbe qui bouillonnent en nous
? Que
font-ils pour préserver concrètement le peuple du chlordécone et des
autres
poisons de la monoculture bananière ? Qu’ont-ils fait pour faire
émerger une
école authentiquement martiniquaise ? La responsabilité n’a de sens que
si on
l’assume.
Qu’on se
rappelle Césaire palliant la désertion de l’Etat et mettant
Fort-de-France hors
d’eau avec les seules ressources du budget municipal. Tandis que la
moindre
ondée submergeait sa commune, le maire de Rivière Pilote de l’époque
préférait
passer pour un des meilleurs gestionnaires de France… Auront-ils la
décence
d’engager leur responsabilité si le résultat du 17 janvier leur était
défavorable ? Ce serait, en tout cas, un des signes annonciateurs de
cette
nouvelle gouvernance que le pays appelle de ses vœux. Car il faut le
dire : en
cas d’échec du 74, le 17 au soir la Martinique serait virtuellement en
panne de
leadership, en vacance démocratique du pouvoir, à travers le désaveu
des 2
exécutifs locaux, responsables de l’initiative prise par le Congrès en
décembre
2008. Cette hypothèse tout à fait plausible mesure les responsabilités
historiques que portent les pionniers de la troisième voie : celle du
recours ;
celle de la relève et du renouvellement ; celle de la maturation
identitaire et
de l’autodétermination ; celle d’un projet partagé et de sa mise en
œuvre
à travers le sas sécurisé d’une phase d’expérimentation évaluée
collectivement…
Entre la résignation de droite concédant, avec 6 ans de
retard, la
nécessité de rénover nos collectivités locales, et le coup de serbi des
autonomistes gestionnaires cherchant, par un solibo magnifique, à
détourner
l’opinion de la vacuité de leur maigre bilan, il y a l’immense
attente
raisonnable du pays Martinique… et la méthode Atipa de la troisième
voie vers
la responsabilité, qui est la fière contribution de la nouvelle
génération
progressiste à la construction commune de cette Autonomie dont Aimé
Césaire et
ses camarades ont patiemment jeté les fondations, et qu’il nous revient
aujourd’hui d’élever jusqu’à une conscience nationale apaisée, en la
préservant
de toute tentative de falsification, contre tout rétrécissement
sectaire,
contre toute spéculation partisane.
C’est pour ce
combat-là qu’aujourd’hui je m’engage en politique au sein du MAP. Et au
côté de
Serge Letchimy.
Kenjah
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