Chômage, alcool et jeunesse, une bombe
à retardement

De
jeunes chômeurs interrogés par HPN avouent s’être adonnés à l’alcool, quand ce
n’est pas à la drogue dans le pire des cas, pour les « aider à voir passer le temps
sans réfléchir sur de quoi demain sera fait ».
Il n’y a pas que la faim qui soit mauvaise conseillère. Plus d’une
trentaine de jeunes alcooliques interrogés sur la raison les poussant à faire
un usage abusif de l’alcool, ont pointé du doigt le chômage.
Comme un malade
qui exécute scrupuleusement les prescrits de son médecin en ingurgitant chaque
jour ses médicaments, ils sont nombreux les jeunes gens qui ne peuvent passer
une journée sans leur dose d’alcool qui, selon eux, représente le seul médicament
contre le chômage.
Ces jeunes gens
n’ont pas encore franchi la trentaine, et ont pour la plupart bouclé leurs
études classiques. Interrogés sur leurs activités quotidiennes, ils expliquent
que leurs bureaux à eux tiennent sur les murs aux bords des rues ou dans les
banques de borlettes qui poussent comme des champignons. Leur fonction consiste
à regarder les passants et passantes. S’ils avaient un boulot, ils ne
passeraient pas le plus clair de leur temps aux bords des routes à consommer de
l’alcool, ont-ils laissé entendre. Il n’y aurait que la boisson qui puisse les
aider à voir passer le temps sans réfléchir sur de quoi demain sera fait.
Chômage source
d’insécurité
L’Etat est le
principal responsable de l’insécurité récurrent dans le pays, se convainc
Richard*, un jeune homme de 27 ans ayant bouclé ses études classiques il y a
quatre ans et détenteur d’un certificat en bureautique. Car, selon lui, la
majorité des actes de banditisme commis en Haïti sont perpétrés par des jeunes
au chômage et dont les parents ne peuvent subvenir à leurs besoins.
Tout en
exhortant cette catégorie de jeunes de divorcer d’avec la violence, Richard
invite les autorités à se pencher sur leur cas. « Si les autorités en place
avaient conçu une politique de création d’emplois au profit de la jeunesse, il
n’y aurait pas eu toutes ces bandes armées composées en majorité de jeunes
opérant dans les différentes zones du pays » explique Richard sur le ton d’un
professionnel de la sécurité.
Richard déclare
ne pas avoir choisi la violence grâce à son éducation. Car à 27 ans, dit-il, il
devait être père de famille, alors que ce sont ses parents qui lui donnent
encore à boire et à manger. C’est donc pour chasser ce type de frustrations
qu’il consomme quotidiennement de l’alcool, se justifie-t-il.
Quant à
Bertrand*, 28 ans, il reconnaît qu’une consommation abusive de l’alcool peut
entraîner des conséquences néfastes sur la santé mentale et physique, mais il
avoue ne pas pouvoir s’en passer puisque, soutient-il, c’est le seul antidote à
ce poison violent qu’est le chômage. « Cela fait trois ans depuis que j’ai mes
deux papiers (certificats d’études secondaires, ndlr), mais ils ne me servent à
rien. Mes parents ne peuvent même pas me payer un cours d’anglais, voire quatre
années d’études universitaires. Je les comprends puisqu’ils ont d’autres
enfants à nourrir et à envoyer à l’école. C’est à moi maintenant de travailler
pour subvenir à mes besoins et à ceux de mes parents, mais où ça et comment ? »
s’interroge le jeune Bertrand.
Si ces jeunes
chômeurs sont, pour la plupart désespérés, ne voyant pas d’où viendra la lueur
d’un boulot, un ancien alcoolique invite, lui, à garder l’espoir.
Nicolas*, 31
ans, venant de décrocher un emploi dans une compagnie de téléphonie mobile de
la place, dit comprendre la situation de ces jeunes-là. Il explique que jusqu’à
l’âge de trente ans, il n’avait jamais encore travaillé, alors qu’il détenait
un diplôme en «protection rapprochée », des connaissances en comptabilité et en
technique douanière. «A cet âge et sans emploi, on n’a plus d’avenir devant
soi, on l’a désormais dans le dos», ironise ce jeune salarié.
Nicolas avoue
que lui aussi buvait beaucoup à l’époque où il était chômeur. « Quand on
regarde impuissant les mois, les années s’envoler avec ses aspirations, ses
ambitions, ses rêves les plus chers, sans pouvoir les retenir, on est bien
obligé de recourir à la boisson pour se moquer du temps », lance Nicolas dans
un accès de lyrisme.
D’un autre
côté, Nicolas invite ces jeunes à lâcher la bouteille. Il les conseille de tuer
le temps non avec l’alcool mais avec un livre. Ils en profiteront pour
apprendre quelque chose de nouveau. Tant qu’il y a de la vie, il y a de
l’espoir.
L’alcool ne
noie pas le chagrin
Selon une étude
menée par un groupe de chercheurs de l’université de Tokyo, l’alcool n’aide pas
réellement à noyer le chagrin, au contraire il le renforce.
Selon le
professeur en pharmacologie Norio Matsuki, l’éthanol que contient l’alcool ne
fait pas oublier, comme on le croit généralement, mais au contraire conserve
les souvenirs bien ancrés dans la mémoire.
Cette étude a
été menée sur des rats de laboratoire. Les chercheurs leur ont infligé des
décharges électriques pendant plusieurs jours avant de les déplacer dans leur
cage. Les rongeurs sont devenus terrorisés à chaque fois qu’on ouvrait la cage.
Les chercheurs ont alors injecté de l’alcool à certains et du sérum
physiologique aux autres afin d’étudier le comportement des deux groupes.
L’étude a
démontré que la peur durait plus longtemps, en moyenne deux semaines, chez les
rats recevant une dose d’alcool, que chez les autres.
Les chercheurs
ont expliqué que ces résultats appliqués aux humains veulent dire que les
mauvais souvenirs que l’on veut chasser vont durer plus longtemps si l’on
absorbe de l’alcool, tout en admettant que cela procure une certaine euphorie
sur le moment.
L’alcool,
l’opium du peuple haïtien ?
Un fait est
certain : les résultats de cette fameuse recherche restent accessible à ceux
qui peuvent se procurer un journal ou aller sur Internet. Ils ne parviennent
pas à toucher la grande majorité, plus vulnérable, puisque le nombre des jeunes
alcooliques s’accroît à un rythme alarmant, peut-on constater.
On peut même
lire une certaine fierté sur les visages de jeunes de moins de 15 ans qui
sirotent leurs bouteilles de « bwa kochon, asorosi, liann bande », parfois sous
les yeux complaisants des policiers. Sans parler des bals et festivals où
boissons et cigarettes (voire de la drogue) sont monnaies courantes.
Lors des
émeutes de la faim d’avril 2008, les manifestants ont scandé haut et fort que
l’on fait grimper les prix des produits de première nécessité sauf l’alcool.
L’alcool serait-il est l’opium du peuple haïtien ?
*Par souci
d’anonymat, certains prénoms ont été changés.
Wilner
JEAN-LOUIS
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