![]() |
![]() |
|
|
Le
projet statutaire et l’éthique de la peur
Que veut expliquer M.
Lise dans sa déclinaison du mot « peur » ? Que veut-il
cacher
derrière ses litanies ? En une manière de partage des rôles,
l’inventeur
du « virus de la peur » se distingue dans l’art d’ironiser
sur les
inquiétudes de la population en parodiant les mots de Gilbert Gratiant,: « Man pè : man
pè diab, man pè zonbi, man pè mas, man pè tonnè, man pè zéklè … ». « Man pè 74, man pè 73,
man anko pli pè 72, pasé 73 épi 74. Man
pè tout artik ki ni an liméwo adan lakonstitision. Pas, sé
liméwo-a man
pè ! ».
Voilà en quelle dérision le responsable en second du
projet du congrès présente la préoccupation des martiniquais et
martiniquaises.
Aucun essai d’explication de son projet n’atteint ce niveau de
conviction et
d’excitation ou ne vient dire de quoi il faudrait ne pas avoir peur. Le
second
du duo laissera sans doute beaucoup de sa respectabilité dans cet
exercice
dérisoire. Contrairement à
l’apparence du nombre, le régime politique promis ne serait pas
tempéré, comme
en Polynésie par la concurrence entre deux hommes. Il est vrai que la
répartition bicéphale des forces politiques polynésiennes développe un
pataquès
institutionnel qui le dispute aux refus successifs du gouvernement
français de
répondre aux espérances. La Polynésie possède le charismatique Gaston
Flosse et
l’indépendantiste Oscar Temaru. Nous possédons les deux en la personne
d’un
seul homme : le charismatique leader indépendantiste martiniquais.
Ceux
qui espèrent l’ordre ne devraient pas être déçus. En fait de second
nous
pourrions tout au plus hériter d’un Raoul d’avant le retrait de Fidel.
Mais on
aura remarqué que M. Lise n’a pas dit : « Man pè
Marijann ».
Aurait-il encore plus peur de le dire ? Déjà en 2003, contre la
dynamique de la rupture.
C’est déjà contre la
dynamique de la rupture qu’en 2003, une majorité d’électeurs s’était
opposée au
« petit pas » qui était, comme aujourd’hui, porté par tous
les
indépendantistes martiniquais. Ce devait être un petit pas, mais déjà
un pas.
Ce devait être une étape, mais on n’avait pas dit un pas ou une étape
vers
quoi. Il ne fallait pas, il ne faut toujours pas dire un pas vers la
rupture
pour ne pas s’attirer les foudres et être accusé de faire peur. Il est
tout de
même incontestable que tout pas et toute étape indiquent une direction.
Ce
petit pas, cette étape, c’est surtout un mouvement, le départ d’un
mouvement,
la poursuite de ce mouvement en vue d’un objectif. Une « autonomie
étape
vers l’indépendance », rappelle le vieux mot d’ordre du PPM,
affiché
dans les années 1970. Mais les mots ont un sens et la signification de
ce
slogan allait au-delà de la fonction tactique qui était prêtée à
l’expression à
ce moment du débat politique. Ce moment passé, la formule trop pleine
de sens
fut supprimée. Phénomène identique, Paul Vergès avoue que sa
revendication de
l’autonomie exprimée à la fin des années 1950 n’a plus de sens
aujourd’hui.
Pour lui, il s’agissait alors de provoquer l’accélération de la
départementalisation qui tardait à se mettre en place. Les argumentations
simplistes peuvent conduire au pire.
Mais le petit pas de 2003
était porté, comme aujourd’hui, par des propos simplistes et
démagogiques
du genre « pourquoi deux assemblées et deux collectivités dans un
si petit
pays ? ». Lorsqu’ils sont dépourvus de tout argument de
fonds, c’est
avec des raisonnements aussi simplistes qu’un peuple peut être conduit
au pire.
Quel crédit, en effet, accorder à la dénonciation des doublons, ce qui
est
facilement accessible au plus grand nombre, lorsqu’on ne fait aucun
effort pour
les éviter dans la pratique ? Aussi léger est l’argument selon
lequel la
peur fut le seul ennemi de ce petit pas comme elle le serait de la
nouvelle
étape. Ainsi, de même qu’un postulat n’a pas à être démontré, la
pertinence du
« petit pas » n’avait pas besoin d’être prouvée et la
nécessité de
l’étape actuelle n’exige pas d’être justifiée. Dès lors, le changement
proposé
est comme un principe quasi théologique auquel toute opposition ne
pourrait
être que le fait de mécréants. Aussi, le seul argument de la peur
suffirait à
s’opposer à toute tentative de mise en garde contre un projet chat’ en
sac.
C’est le même registre qui anime, sous la houlette de Claude Lise, la
campagne
des chevau-légers d’Alfred Marie-Jeanne.
Le projet du 7 décembre
2003 était bien un projet Chat’en sac.
Il relève de
l’infantilité politique de croire que le « petit pas » de
2003 nous
aurait dispensé du grand pas d’aujourd’hui. En 2003, on n’était pas
tout à fait
dans l’article 74, du moins dans la lettre, mais on n’était déjà plus
vraiment
dans l’article 73. Ce n’était ni un département, ni une région, ni une
collectivité à statut particulier : les seules collectivités
prévues dans
la lettre et l’esprit de l’article 73. Au regard de cet article, nous
étions en
présence d’un monstre institutionnel, pas tant par la frayeur de son
visage
informe que par sa nature inclassable dans l’organisation
institutionnelle
française. Seul l’article 74 prévoit des statuts à la carte, or le
statut de
2003 était inconnu et sans nom. Inéluctablement et à bref délai, cette
situation ambiguë, nécessairement et peut-être volontairement
insatisfaisante
était appelée à hâter la poursuite du mouvement de rupture. Nous en
sommes donc
au cumul des deux étapes. Rien n’a changé dans l’esprit des
indépendantistes et
de leurs affidés, qui veulent en un seul mouvement rattraper le petit
pas perdu
en 2003 et passer à l’étape suivante. En réalité, dans un cadre ou dans
un autre,
confier la rédaction du statut de la Martinique à des indépendantistes
c’est
faire entrer le loup dans la bergerie.
Un échec moral
incontestable du fonctionnement décentralisé En 1983, personne ne
pensait vraiment que la gauche aurait apporté des solutions à tous nos
problèmes. Cependant de nombreux martiniquais étaient convaincus
qu’elle
renforcerait la moralité politique. Mais une nouvelle éthique paraît
désormais
en place qui a atteint l’un de ses sommets avec dans la prise à partie
récente
d’un organisme de sondages d’opinion qui a eu le mauvais goût de
publier des
résultats défavorables au projet du congrès. Après la presse, les
sondeurs
d’opinion sont invités à se mettre au diapason de la volonté des
hommes du
congrès, et leurs commanditaires à se tenir à carreau. Le clientélisme
et
l’achat des consciences ne choquent quasiment plus personne, des élus
se
tiennent sagement à portée de calottes et maintenant on menace de
casser tous
les thermomètres utiles au bon fonctionnement de la démocratie. Ainsi
de ce
rassemblement du stade du Lamentin qui voient la participation évoluer
au gré
de la volonté des donneurs d’ordres. Pour un même media la
participation était
de 1500 en milieu de meeting, 2500 aux nouvelles du soir, 3000 le
lendemain,
3500 le surlendemain avant de se stabiliser à 4000. Mais l’histoire
retiendra
sans doute 5 000 ou 10 000 participants dans la foule
clairsemée du
Lamentin où seul 8 maires sur 34 s’étaient déplacés. Yves-Léopold
Monthieux
lundi 2
novembre 2009
|
|