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« LE GRAND DEFI », UN PASSIONNANT RECIT DE VIE![]() Il y
a quelques semaines, Athon Mas, Charles-Henri Fargues et Raphaël Confiant ont
donné une conférence à la Bibliothèque Schoelcher à propos de l’ouvrage "
Athon Mas, le grand défi ". Voilà
le texte de la contribution de Raphaël Confiant. Je
le dis d’emblée : j’ai lu l’ouvrage de Charles-Henri Fargues et de Athon
Mas avec passion. Non pas que je sois un amateur ni un grand connaisseur des
courses de yoles, loin de là ! Mais parce qu’ils m’ont révélé un univers
que je ne connaissais pas ou plutôt dont j’avais jusque là une connaissance
tout à fait superficielle par le biais des retransmissions télévisées que
j’avoue avoir toujours regardées d’un œil distrait. Je vais donc expliquer ce
soir, de manière assez brève, pourquoi « Le Grand défi » est un
ouvrage fondamental pour la connaissance de notre culture créole, en quoi les
courses de yoles ne sont pas seulement un élément de notre patrimoine, comme on
le dit ou l’écrit très souvent, mais bien un révélateur de ce que nous sommes.
Comme un révélateur des formidables potentialités, souvent inexploitées, que recèle
le peuple martiniquais. Mais
je tiens tout d’abord à saluer la construction de cet ouvrage qui est tout à
fait remarquable. En effet, s’il s’inscrit dans le cadre de ce que les
ethnologues appellent le « récit de vie », il va bien au-delà et nous
enchante grâce au brio avec lequel Charles-Henri Fargues a su transcrire,
retranscrire, les propos d’Athon Mas. On a, tout au long de l’ouvrage,
l’impression d’entendre la voix d’Athon, les ordres qu’il donne à son équipage
en pleine mer lorsqu’il doit prendre une décision cruciale. On a le sentiment
de se trouver avec lui, sur la yole, à se battre avec les éléments. On partage
ses moments de joie comme ses moments de peine. En général, les récits de vie
sont d’austères déroulés de tranches de vie, le plus souvent racontées dans
l’ordre chronologique et sans un très grand souci de style. C’est que
l’ethnologue doit éviter une trop grande empathie avec son sujet, il se doit
d’observer ce que l’on appelle une distance scientifique. Il ne doit pas faire
corps avec celui dont il transcrit la vie. A
bien regarder donc, « Le Grand défi » n’est pas, comme on pourrait le
penser de prime abord un récit de vie. Il doit être classé dans une autre
catégorie que j’appellerai l’autobiographie à quatre mains et à deux voix. Fargues
et Mas ont réussi à faire corps, à faire ressortir la vérité des courses de
yoles dans le langage même des yoleurs, mais en français, dans un français
retravaillé, habité, hanté par la poétique du créole. Je
reviens donc sur l’étonnante construction de l’ouvrage : il est d’abord
construit en six étapes comme une course de yoles. Autrement dit, la course de
yoles est une sorte de métaphore de la vie d’Athon Mas. Ensuite, il ne suit pas
l’ordre chronologique des différentes courses effectuées par Athon et son
équipage mais fait de constants allers-retours entre différentes époques qui
vont - et c’est le début de l’ouvrage - de la 3è étape du Tour 2005 au prologue
du Tour 2008 en passant par les tous débuts de Mas en 1985-86. Ce choix, qui
peut dérouter le lecteur de prime abord, se révèle judicieux car on ne s’ennuie
jamais. On a le sentiment de suivre, de vivre plusieurs courses en même temps.
On apprend comment se forme un équipage, comment on devient patron de yole,
quelles relations se forgent avec les sponsors, de quelle manière réagir à un
brusque changement de temps en mer. Là, je vous renvoie à l’extraordinaire
passage concernant le cyclone Cindy en 1993 (p. 135). On a là encore le
sentiment de se retrouver sur la mer déchaînée, on voit les vagues de quatre ou
cinq mètres de haut, on assiste impuissant au chavirement des yoles tandis que
le ciel se fait couleur d’encre et que les secours n’arrivent pas. On frémit en
lisant ce passage. Sinon,
tout au long de l’ouvrage, ce qui m’a frappé, c’est la personnalité d’Athon
Mas, la façon avec laquelle il est entré dans le monde des yoles où régnaient
déjà des géants, selon sa propre expression, comme Félix Lagier ou Désiré
Lamon, et comment à force de ténacité et d’intelligence, il a fini par
s’imposer et gagner plusieurs tours. On y découvre que ce sport ne met pas
seulement en œuvre des muscles mais aussi des cerveaux car il exige qu’une
tactique soit mise au point, il demande à ce que la météo du parcours soit bien
étudiée, il nécessite le choix de la bonne voile au bon moment, surtout il
impose qu’il y ait un patron à bord qui sache faire comprendre et accepter ses
décisions par ses hommes d’équipage même quand ils ne comprennent pas celle-ci
et que la situation est « mêlée ». Athon Mas est un meneur d’homme,
c’est un être doté d’une intelligence des situations hors du commun, un homme
doué d’une force de conviction contagieuse, si contagieuse qu’il réussit à
reconstruire patiemment ses équipages chaque fois que ces derniers se délitent.
Et c’est pourquoi je souhaite que « Le Grand défi » soit lu et étudié
dans les écoles. Il peut l’être dès le collège, pas la peine d’attendre le
lycée ! Je suis persuadé qu’il permettrait de réconcilier les élèves avec
la lecture, surtout ceux qui sont fanatiques de yoles ou dont les parents sont
fanatiques de yoles. J’ai fait l’expérience d’en lire un passage à un neveu qui
préfère les jeux vidéos aux livres, eh bien je vous assure qu’il m’a prit le
livre des mains et qu’il l’a lu. Pas d’une seule traite évidemment, mais au
moins en entier. Pour
terminer, je dirai qu’Athon Mas nous donne une leçon. Il donne une leçon à tous
ceux qui, dans ce pays, détienne le monopole de la parole et de l’écriture, qui
sont considérés comme des intellectuels ou qui se targuent de l’être, mais qui
en réalité ne pensent qu’à leur petite carrière personnelle. Athon Mas est un
champion modeste, un champion qui pense à la relève, un Martiniquais qui ne
veut pas que la yole disparaisse. En réfléchissant à ce livre, plusieurs jours
après l’avoir lu (car il vous reste longtemps en mémoire, ce qui est la marque
des grands livres), je me suis dit que si nous, Martiniquais, nous mettions
autant d’énergie et d’intelligence dans nos domaines respectifs de compétence
qu’Athon Mas met dans la yole, eh bien que notre pays ferait un grand bond en
avant. Misié Athon Mas épi Misié Charles-Henri Fargues, man ka di zot mèsi toubannman ba Matinik ! Bibliothèque Schœlcher mercredi
21 octobre 2009 lundi 16 novembre 2009 |
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