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Il était le plus
méconnu des grands photographes. Noir américain, on lui doit le plus important
témoignage visuel sur le quartier new-yorkais d'Harlem, où il était né. Pour
d'autres, il restera comme le plus grand photographe du jazz - free surtout.
Roy DeCarava est mort mardi 27 octobre, chez lui, à New York. Il avait 89
ans.
Méconnu sans
doute parce qu'il est rarement sorti de sa ville, Roy DeCarava y
était roi, anonyme en dehors. Il avait été consacré par une rétrospective au
Musée d'art moderne de New York (MoMA), en 1996, qui a tourné ensuite dans huit
grands musées américains. Méconnu parce que ses photos, si elles sont
puissantes, ne sont pas faciles : sombres, parfois à peine visibles,
contemplatives comme si le temps n'avait pas de prise sur elles, brutales,
pleines d'empathie et de colère. Impossible d'en faire des cartes postales ou
des posters. Roy DeCarava porte une ambition : dresser un portrait existentiel
de la communauté noire d'Harlem - ses gestes, ses poses, son allure, sa culture
- en mêlant la rue et le jazz, la scène et la vie.
Dans le
catalogue de l'exposition du MoMA, Peter Galassi
raconte comment un gamin noir, issu d'un milieu modeste, a grandi dans le
ghetto d'Harlem et a imposé une oeuvre, en s'imprégnant de douleur et de joie.
En subissant la discrimination raciale et en participant à "La Renaissance
de Harlem", mouvement littéraire, musical, théâtral puis d'arts plastiques
né à partir des années 1920, avec pour emblème le poète, dramaturge et
journaliste Langston
Hughes (1902-1967), dont il fut proche.
Né le 9
décembre 1919 à Harlem, Roy DeCarava sait, à 9 ans, qu'il sera artiste. Il
dessine, il joue dans la rue, s'imprègne du cadre sordide et vivant de ses
futures photos. Il gagne quelque argent en vendant des journaux ou en cirant
des chaussures. Il étudie l'histoire de l'art, mais, dès qu'il prend le métro
qui le transporte vers la Cooper Union
School of Art, à Manhattan, il se sent "entrer dans un monde
hostile".
Roy DeCarava rejoint, en 1940, The Harlem Community Art Center. Il est dans son quartier, et c'est la révélation.
Il rencontre les jeunes artistes - peintres, graphistes - qui sont les héritiers
de La Renaissance de Harlem. Il se fait un nom dans la sérigraphie. Ce n'est
qu'à la fin des années 1940 qu'il se lance dans la photographie.
A cette époque,
vivre de la photographie, c'est multiplier les boulots pour la publicité ou le
design graphique, répondre à des commandes pour la presse, fréquenter des
groupes de photographes, comme la Photo League. Roy
DeCarava n'échappe pas à cette condition, en tout cas jusqu'en 1975, année où
il commence à enseigner la photographie au Hunter College
de New York.
Nombre de
photographes se sont perdus dans ce parcours du combattant. Pas DeCarava. Comme
pour Helen Levitt
ou Robert Frank,
rien ne le dévie de son ambition artistique. Il invente un style à partir de la
matière vive des hommes tout en y projetant sa culture.
Dès 1950, il
expose ses photos à New York. En 1952, il est le premier photographe noir à
obtenir une bourse de la Fondation
Guggenheim, qui va l'aider à poursuivre son oeuvre sur son quartier. En
1955, ses images accompagnent l'essai The Sweet Flypaper
of Life, de Langston Hughes, un best-seller consacré à Harlem. Et puis il
ouvre une galerie de photos en 1955, A Photographer's Gallery, qui joue un rôle
pionnier en exposant Berenice Abbott
ou Harry
Callahan.
Roy DeCarava
avait confié à Peter Galassi : "Je veux photographier Harlem à travers
le peuple nègre. Le matin, le soir, la nuit, au travail, allant au travail,
rentrant à la maison après le travail, en train de s'amuser, dans les rues, en
train de parler, de rire, de plaisanter, à la maison, dans les aires de jeu,
dans les écoles, les bars, les magasins, les librairies, les églises..."
De la sociologie en images ? Certainement pas. Une "expression
créative, une plongée intérieure et sensible des Nègres, et je crois que seul
un photographe nègre peut le faire".
Le grand livre
de Roy DeCarava est The
Sound I Saw ("Le son que j'ai vu"). C'est un monument de la
photographie, que l'auteur a dans la tête et dans les tripes dès 1956, et qu'il
achève en 1962. Tous les éditeurs le refusent. Il ne sera publié qu'en 2001 par
les éditions Phaidon.
C'est un livre
qui met en tension la vie à Harlem et des photos de jazz. Le montage fait
apparaître un peuple de célébrités et d'anonymes. Surgit une géographie
sensorielle, "là où les enfants et les musiciens jouent chacun à leur
manière, avait-il déclaré au Monde lors de la sortie du livre. J'ai
voulu créer un temps singulier, mariage d'expériences, de lieux, de musique.
Tout se combine avec l'idée que ces gens peuvent vivre ensemble".
L'importance
du gris
Le montage par
doubles pages a la dynamique d'une partition. Exemple : à gauche, l'idée du
musicien avec ses mains et le micro entre ses doigts ; à droite, une femme, la
cigarette entre les doigts, qui agite ses mains et parle. "Le bout des
doigts, expliquait Roy DeCarava, exprime une qualité de musique, alors
que la femme exprime ce qu'elle ressent en écoutant cette musique. Entre eux,
c'est comme une improvisation entre deux musiciens qui finissent par jouer
ensemble et créent ce qui leur appartient."
Il y a du beau
monde dans ce parcours, dont Louis Armstrong,
John Coltrane,
Miles Davis.
Ils ne sont pas identifiés sous les images, on sent juste qu'ils ont libéré le
son et ceux qui l'écoutent. Les matières du cadre sont découpées brutalement,
d'une grande modernité. Le travail sur le tirage est primordial. Non pas du
noir et blanc. Mais des personnages qui émergent de l'obscurité et de la gamme
des gris.
Ecoutons encore
DeCarava : "Je suis un des rares à comprendre l'importance du gris, le
gris exprime ce qui est beau dans la photographie : donner une infinie
variation, une fluidité des tons - comme pour le son - au point de ne plus les
séparer." Lui faisait-on remarquer que ce livre est hors du temps ? Le
photographe corrigeait : "Disons que j'étais en avance sur mon
temps."
Michel Guerrin
Source
09/11/09
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