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Aimé Césaire Précurseur d’une métamorphose ou Tracé d’une aliénation
I. Tracé d’une
aliénation Eléments de définition Puisqu’il en faut une pour ouvrir le débat,
considérons la définition suivante du terme créole, tirée du dictionnaire
Larousse, n. et adj.
d’abord attesté sous les formes hispanisantes crollo (1598), criollo (1643),
puis francisé en créole, en 1670. Il est emprunté à l’espagnol criollo (1590),
lui-même emprunté au portugais crioulo, seulement attesté en 1632 au sens de
« métis noir né au Brésil ». Ce mot est dérivé, avec un suffixe mal
éclairci, de cria, dérivé régressif de criar « élever » (espagnol
criar), issu du latin creare, signifiant « créer ». (…) L’expression
langue créole, attestée en 1688 et reprise au XIXème siècle, est probablement
un emprunt direct au portugais, à en juger par la localisation de la première
attestation relative au créole portugais parlé au Sénégal[1].
Et jusqu’à la fin du XIXème siècle, les créoles étaient considérées comme une
simple altération du français, de l’anglais, du néerlandais, du portugais ou de
l’espagnol. Leur apparition est liée à l’esclavage, réunissant des locuteurs de
plusieurs langues africaines et ceux d’une langue européenne. (…) Guy Hazaël-Massieux, dans son exposé « Une
légitimité du troisième type : la légitimité créole »,
confirme : « D’un mot qui au
départ servait à classer des personnes en croisant le lieu de naissance et
l’origine parentale, on est passé à un adjectif qui peut s’appliquer au
langage, au mode de vie et pour finir à une société et à un modèle
social ». Le créole est aujourd’hui langue nationale aux
Seychelles, à Maurice et en Haïti. Cette définition qui a suscité de très nombreux
commentaires a l’avantage, pour le cas qui nous intéresse, de préciser une
certaine généalogie. En la confrontant de façon arbitraire, aux analyses
de Moreau de Saint-Méry et de l’Abbé Grégoire, nous tâcherons d’exprimer le Tracé d’une aliénation. Des Hommes. Des idées. Médéric Moreau de Saint-Méry, né à Fort-Royal, en Martinique, le 13 janvier 1750 est issu d’une lignée très tôt
inscrite dans la magistrature coloniale. Son père, Bertrand Médéric
Moreau, était substitut du procureur du roi, tandis que son grand-père, Jean
Médéric, fut commis du greffier du Conseil supérieur, puis juge criminel et civil.
Ainsi, Médéric Moreau de Saint-Méry jouissait-il d’une renommée certaine dans
la haute société de la colonie. Et c’est en suivant une voie toute indiquée
qu’il sera nommé au Parlement de Paris en 1771, puis avocat au Cap, à
Saint-Domingue, en 1776. Franc-maçon progressiste et assidu, il figure parmi
les fondateurs des fameux Cercle des Philadelphes[2]
et Club Massiac[3].
Philanthrope, il revendique néanmoins dans ses
ouvrages et prises de position le despotisme légal du régime esclavagiste et la
ségrégation contre les Libres de couleur, affirmant, ou réaffirmant le cas
échéant, le fameux « préjugé de couleur ». Député de la Martinique à
la Constituante, il sera l’une des figures de proue de la controverse qui, en
1791, aboutit à la consécration constitutionnelle de l’esclavage[4]. Médéric Moreau de
Saint-Méry semble avoir toujours été agité entre ses principes familiaux, ses
ambitions réformistes et ses origines créoles. Il meurt, dans une relative pauvreté, le 28 janvier
1819. Il est surtout connu pour sa théorie
arithmétique de l’épiderme ou classification du métissage. Henri Grégoire, dit l’Abbé Grégoire est né à Vého, près de
Lunéville, en région Lorraine, le 4 décembre 1750. Ecclésiastique, issu d’une
famille de paysans pauvres, il sera de toutes les grandes batailles en faveur
des droits de l’Hommes et du Citoyen, de 1789 à 1831, année de sa mort. Dès son premier ouvrage Essai sur la régénération civile, morale et politique des Juifs,
publié en 1789, Grégoire prendra part à tous les débats idéologiques et
politiques de son temps, soit au sein de l’Assemblée Constituante, soit à la
Convention, soit au sein même du Clergé. On doit notamment à l’Abbé Grégoire : De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs
facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, ouvrage publié en 1808, qui fera pendant longtemps office de
référent, suscitant l’admiration des uns contre l’indignation des autres. En
septembre 1801, il est de ceux qui manifestent violemment face à Napoléon
Bonaparte leur opposition à l’envoi de l’expédition Leclerc[5]
contre le nouveau gouvernement de Toussaint Louverture. Calomnié, rejeté par l’Eglise, démuni, mais néanmoins estimé du
peuple, l’Abbé Grégoire meurt à Paris
le 20 mai 1831. Farouches adversaires des querelles législatives
sur les colonies liées à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen,
Moreau de Saint-Méry et l’Abbé Grégoire nous ont légué une somme d’œuvres qui
nous éclairent entre autres, sur les conceptions créoles de leur époque. Médéric Moreau de Saint-Méry et le
« Patriotisme créole » Moreau de Saint-Méry est considéré comme l’un des
plus brillants esprits du Patriotisme
créole du XVIIIème siècle français. C’est en tout cas l’argument du professeur John
Garrigus, associé au département d’histoire de l’Université du Texas. Publié en 1750, par le
juriste créole Emilien Petit, « Le
Patriotisme américain ou Mémoires sur l’établissement de Saint-Domingue »
énonçait l’idée d’une identité créole.
L’ouvrage connu un vif succès dans les colonies et singulièrement à
Saint-Domingue. Emilien Petit produisait là un brillant plaidoyer en faveur
« des réformes politiques longtemps
attendues », et qui pourraient insuffler un « esprit patriotique dans l’âme créole ». Presque vingt ans plus tard, en 1768, le Hollandais Cornélius de Paw[6], publiait « Recherches
philosophiques sur les Américains » et relançait la polémique à propos
de la nature même des Amériques et, par voie de conséquence, sur la nature
physique, mentale et morale de ceux qui y vivaient. De Paw soutenait que les
conditions climatiques américaines, et spécialement l’humidité excessive qui y
régnait, affectaient également les êtres humains… en les affaiblissant. Garrigus signale que
ces recherches suscitèrent l’indignation tenace de l’Américain Thomas
Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, et
de l’historien et homme politique jamaïcain, Brian Edwards, abolitionniste
convaincu. Tous deux réfutaient avec violence les conclusions de de Paw. Moreau de Saint-Méry,
influencé par Petit, n’était pas moins perturbé par tous ces débats. Garrigus
précise : « Etant créole martiniquais, Moreau n’était pas aussi pessimiste
que de Paw au sujet des effets du processus de créolisation, mais il acceptait
le principe que naître aux Amériques affectait le corps et le comportement
humains ». Et si le Patriotisme créole de Moreau souffrait quelque peu
des opinions des théoriciens de la physiologie humaine de son époque, son parti
pris du préjugé de couleur en diminua encore la portée. De l’avis des colons,
les hommes de couleur libres, plus encore que les esclaves, représentaient un
danger pour le maintien de la paix et de la prospérité de la colonie. Le Patriotisme créole reposait donc sur trois bases : une opposition franche
à une administration coloniale « tyrannique » de la Métropole, la
« blancheur » que seuls les patriotes avaient tous en commun et leur
intime conviction que tout compromis sur la citoyenneté des gens libres de
couleur serait ni plus ni moins que fatal à la colonie. La prospérité de l’île
ne s’entendait, pour eux, qu’exclusivement à leur profit et celui de leurs
épigones. Pour beaucoup de Patriotes coloniaux en 1790 et 1791, la peur que les
gens de couleur libres puissent être aussi reconnus comme des patriotes
créoles, vertueux de surcroît, était beaucoup plus forte que la peur d’une
révolution des esclaves, à laquelle, d’ailleurs, personne ne croyait. Tirées des Descriptions, ses quelques définitions
élaborées par Moreau de Saint-Méry pour soutenir ses thèses se passent de
commentaires : - Des créoles blancs : Les Américains qui ont reçu le jour à
Saint-Domingue et qu’on désigne sous le non de Créols, sont ordinairement bien
faits et d’une taille avantageuse. (…) Leur regard est expressif, et annonce
même une sorte de fierté (…). - Des esclaves créoles : Les nègres créoles
naissent avec des qualités physiques et morales qui leur donnent un droit réel
à la supériorité sur ceux qu’on a transportés d’Afrique, et ce fait qu’ici la
domesticité a embelli l’espèce. (…) A l’intelligence, le nègre créole réunit la
grâce dans les formes, la souplesse dans les mouvements, l’agrément dans la
figure, et un langage plus doux et privé de tous les accents que les nègres
africains y mêlent. Accoutumés, dès leur naissance, aux choses qui annoncent le
génie de l’homme, leur esprit est moins obtus que celui de l’Africain. (…). - Des affranchis : Les affranchis sont plus
universellement connus sous le nom de Gens-de-Couleur ou de Sang-mêlés, quoique
cette dénomination, prise exactement, désigne aussi les nègres esclaves. Dès
que la Colonie eut des esclaves, elle ne tarda pas à former cette classe
intermédiaire entre le maître et l’esclave. (…) A ces définitions
suivent la monstrueuse classification du métissage que l’on connaît bien pour
l’avoir souvent critiquée… « Les lois d’après 1769 devaient garantir que
l’identité « créole » reste manifestement blanche. Il ne fut jamais
reconnu que les gens libres de couleur puissent eux-mêmes être créoles »,
confirme John Garrigus. Pourtant, voilà ce que
dit Moreau des « mulâtresses » : - Ce que j’écris en peignant les Créoles blanches lui convient
parfaitement, si on le fait rapporter à l’élégance de formes, à la facilité des
mouvemens. (…) L’être entier d’une Mulâtresse est livré à la volupté, et le feu
de cette Déesse brûle dans son cœur pour ne s’y éteindre qu’avec la vie. (…).
Et la nature, en quelque sorte, complice du plaisir, lui a donné charmes,
appas, sensibilité, et ce qui est bien plus dangereux, la faculté d’éprouver
encore mieux que celui avec qui elle les partage, des jouissances dont le code
de Paphos ne renfermait pas tous les secrets. (…). Enfin, signalons cet
extrait particulièrement éloquent sur le langage
créole : - J’ai à parler maintenant du langage qui sert à tous les nègres qui
habitent la colonie française de Saint-Domingue. C’est un français corrompu,
auquel on a mêlé plusieurs mots espagnols francisés, et où les termes marins
ont aussi trouvé leur place. On concevra aisément que ce langage, n’est qu’un
vrai jargon. D’ailleurs, ces investigations le pousseront même à
publier, dans ses « Descriptions », une version des célèbres
élégies « Lisette quitté la Plaine »
et « Quand cher zami moin va rivé ».
Henri
Grégoire et le créole A l’analyse, l’exégèse de l’œuvre de l’Abbé
Grégoire, se révèle une longue suite de superlatifs, de sorte que la tendance
générale est visiblement à l’apologie. Henri Grégoire est présenté
invariablement comme le « Défenseur de tous les parias de la Terre », définition qu’il
s’accordait d’ailleurs lui-même. Sans vouloir contredire la portée humaniste de
son engagement, force est de constater, confrontée à la culture et à la langue créoles,
les conclusions de l’Abbé Grégoire ne cessent de pêcher. On
signalera, dans un élan d’honnêteté, ses multiples interventions à la
Constituante et à la Convention, en faveur des libertés : émancipation des
Juifs, abolition de la traite et de l'esclavage des Noirs, suppression de la
peine de mort, suffrage universel sans restriction, liberté d'expression,
liberté des cultes et esquisse des relations internationales. Ceci
posé, intéressons-nous quelque peu à sa relation au créole.
Dans
« Grégoire et Haïti : un héritage compliqué », Alyssa Goldstein
Sepinwall, professeure d’histoire à l’Université de Californie, aux Etats-Unis,
présente une vue controversée de l’héritage séculaire de l’Abbé Grégoire. Ainsi
débute-t-elle : « Engagé plus qu’aucun de ses contemporains dans la
cause de l’indépendance haïtienne, et pourtant convaincu que ce peuple avait
besoin de son aide morale pour en avoir tous les fruits, Grégoire occupe une
position tout à fait particulière dans l’histoire de la colonisation ».
Partisan
de la « Régénération », idée très répandue durant toute la période
révolutionnaire - on parlait alors de la régénération pour signifier
amélioration, libération de la corruption et surtout renouvellement social -
Grégoire en proposait une vue nuancée, guidée par les seuls canons du
Christianisme. Dès son essai de 1788, « La régénération physique, morale
et politique des Juifs », il définissait ses orientations.
Cette « Régénération » sera le maître mot des relations que Grégoire entretiendra avec les dirigeants de la nation haïtienne. C’est, en tout cas, ce que l’on conçoit en examinant sa longue correspondance, tout autant avec les personnalités de l’élite noir du Nord que de celles mulâtres du Sud.
Grégoire rencontre Julien Raimond, mulâtre haïtien, à Paris en octobre 1789, en compagnie d’Ogé, de du Souchet de Saint-Réal, d’Honoré de Saint-Albert et de Fleury. Ce sont les députés que la Société des Citoyens de Couleur[7] proposaient à la représentation à l’Assemblée nationale. A la séance de la Société des Amis des Noirs[8], le 11 décembre suivant, Grégoire donnait lecture de son Mémoire en faveur des gens de couleur, manifestant ainsi une maîtrise certaine de la question coloniale à Saint-Domingue et particulièrement à propos du fameux préjugé de couleur.
Sa
correspondance avec Toussaint Louverture est également notoire. Toussaint
sollicitait souvent les idées de Grégoire, notamment en matière d’organisation
religieuse. L’Abbé
ne cessera jamais d’entretenir avec Haïti ces relations, que d’aucuns ont jugé,
avec raison certainement, trop imprégné de paternalisme, voire d’une dynamique
d’ingérence à peine voilée.
Mais,
ce sont ces relations avec Christophe qui nous éclairent véritablement sur ses
opinions liées au créole. En 1819, l’ancien évêque de Blois publie ses Observations sur la constitution du Nord
d’Haïti et sur les opinions qu’on s’est formée en France de ce gouvernement.
Il y dénonce directement, la monarchie de Christophe : « Cette forme de
gouvernement est d’autant plus choquante qu’elle contraste avec les principes
actuellement disséminés dans les deux hémisphères et qui tous les jours, ce
développant avec plus d’énergie, changeront progressivement la face du monde
politique». Le vaudou n’est pas non plus épargné, tandis que sa pratique est
très répandue dans l’île et qu’il est très décrié par les chroniqueurs
européens.
Sur
la question créole, Grégoire sera plus prolifique. Alyssa Goldstein Sepinwall
nous guide : « Même si Grégoire avait des doutes sur certains aspects
de la civilisation européenne, il pensait qu’elle était le seul espoir de salut
pour les peuples non occidentaux. Il n’était pas prêt à voir dans leurs propres
coutumes autre chose que de la sauvagerie. Le seul rôle des Haïtiens était
d’écouter et de suivre ses avis, du moins c’est ce qu’impliquait toute son
attitude ».
Rappelons,
sur le ton de la pertinence, cette phrase de Grégoire, tirée de son Rapport sur la nécessité et les moyens
d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, lu
le 4 juin 1794 devant le Comité de l’instruction publique française : « Ainsi disparaîtront peu à peu les jargons locaux,
les patois de six millions de Français qui ne parlent pas la langue nationale.
Car, je ne puis trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en
politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent
l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés[10] ». Ces extraits, nous l’espérons, soulignant le Tracé d’une aliénation,
mettront en évidence des influences et des dynamiques, dont nous sommes, peu ou
prou, aujourd’hui encore des cautions. Sans nul doute que ces influences, ces
dynamiques ont engagées nos destinées créoles dans des trajectoires dominées, trajectoires dont nous devons envisager au
mieux les enjeux et les perspectives, afin de nous bien situer dans nos
engagements culturels, identitaires et politiques. Il est cependant triste de remarquer que, malgré
toute, ces influences et ces dynamiques guident, de manière inconsciente
peut-être, nos choix individuels ou collectifs. II. Eloge de la
créolité : les débats d’une polémique Cette généalogie
posée, on saisira mieux la complexité dans laquelle nous nous engageons en
abordant le débat de fond : Aimé Césaire, précurseur d’une métamorphose. Osons alors un grand
bon dans le temps… vers l’avant de nous-mêmes. Projetons-nous en 1989, année de
parution de « Eloge de la créolité », signé des noms de Patrick
Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, ouvrage publié chez Gallimard. « Ni Européens,
ni Africains, ni Asiatiaques, nous nous proclamons Créoles, déclaraient dans
leur incipit nos trois auteurs, poursuivant : « cela sera pour nous
une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte
d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine
conscience du monde ». C’est par ces mots, qui auront d’ailleurs produit
un retentissant écho international, que Chamoiseau, Confiant et Bernabé entamaient
le débat de la créolité moderne. Hors d’un examen approfondi, nous noterons
seulement qu’Eloge manifeste un réel tournant dans l’approche de l’identité créole et, certainement plus encore, dans son intellection. Malgré
les diverses critiques qu’il a suscité, ce texte apparaît, invariablement,
comme l’acte de naissance de cette créolité qui aujourd’hui nous porte, au
début de ce XXIème siècle que l’on nous annonce bouleversant pour les humanités
et les identités du monde. Il n’est pas vain de
noter également que, selon nos auteurs, cette créolité, qui s’éclaire de
multiples diffractions, « ne s’adresse pas aux seuls écrivains, mais à
tout concepteur de notre espace, dans quelque discipline que ce soit »,
participant ainsi à « l’émergence, ici et là, de verticalités qui se
soutiendraient de l’identité créole tout en élucidant cette dernière,
nous ouvrant, de ce fait, les tracés du monde et de la liberté ». On aurait tort aussi
de ne pas remarquer la filiation et les nombreuses références à ceux « qui
ont porté étincelles à nos obscurités » : Gilbert Gratiant, Edouard
Glissant, René Depestre, Frantz Fanon, Frankétienne. Bien évidemment, on ne
le sait que trop, le Grand Poète, Aimé Césaire, figure également parmi cette
liste. On y apprend ainsi que « la négritude césairienne a engendré
l’adéquation de la société créole, à une plus juste conscience
d’elle-même ». Que se réclamant « à jamais fils d’Aimé
Césaire », nos auteurs le sacrent, bien mieux qu’un
« anti-créole », un « anté-créole ». Et là même, nous touchons
au coeur du débat ! Aimé Césaire et le créole. Mais poussons encore
plus avant… En 1993, dans le cadre du quatre-vingtième anniversaire d’Aimé
Césaire, deux ouvrages vont marquer l’actualité littéraire martiniquaise. Et
pour cause ! Il s’agit de « Aimé Césaire, le nègre inconsolé »
et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle ». Le premier
est signé Roger Toumson et Simonne Henri-Valmore et le second Raphaël Confiant.
On aura vite saisi que si « Le nègre inconsolé » relevait plus de
l’hagiographie, « La traversée » était comme son antithèse. Mais,
pour nous, le plus intéressant, ce sont ces chapitres où Confiant, pressé de
régler ses propres comptes, revient sur la créolité du père de la
négritude. « Traversée paradoxale », éclaircit les positions, tout au
moins, remarquons le, celles de son auteur. Dans la deuxième partie de son
livre, intitulée « L’homme de tous les paradoxes », Confiant examine
le paradoxe créole césairien. Et il déclare : « Aimé Césaire
entretient un rapport étrange, jamais sérieusement élucidé par la critique,
avec la langue créole ». Il nous propose ainsi ses avis sans appels :
« Quand on interroge l’œuvre littéraire de Césaire, l’occultation totale
de ce qu’on appelle de nos jours la Créolité saute aux yeux », et plus loin :
« Si dans le théâtre césairien apparaissent, ici et là, de manière
décorative, des chants en créole, la rhétorique même de l’auteur est étrangère
à l’oraliture créole dans laquelle il a dû forcément être immergé au cours de
ses premières années ». Délié, Confiant, ne se gêne plus pour parler
explicitement de « refoulement manifeste ». Et, par un jeu d’image
pour le moins saugrenue, par une gymnastique quasiment macabre de l’esprit,
c’est véritablement satisfait qu’il conclue, et note finalement que cette « occultation
totale » est le « résultat d’une inévitable castration »,
et le signe d’un « refoulement du sexuel » chez Aimé Césaire. La polémique
était, pour cette fois, bel et bien lancée. Jean Bernabé, lui aussi
tint à y rajouter ses avis. En 1993, voulant lui aussi fêter le Chantre, il
mêlait sa voix à celle de Confiant dans un article intitulé « Choix de
langue et créativité littéraire chez Aimé Césaire ». Dans cet article,
Bernabé s’appuyant sur une interview de Césaire, datant de 1975, accordée à Jacqueline
Leiner à l’occasion de la réédition de
Tropiques[11],
approfondissait ces conclusions. Les créolistes révélaient, pour l’occasion,
leurs vraies visages. A la question :
« Ecrite en créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public plus
étendu ? », Césaire avait commis l’affront, à en croire Jean Bernabé,
de répondre : (…) Pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions
de base soient résolues. D’abord, la question de la légitimité de la langue.
Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe ». Mal lui en pris
donc, puisque pour Bernabé, là était la preuve que l’approche de Césaire du
créole de cette époque, relevait purement et simplement du « trauma de
l’esclavage et de la colonisation », le technicien rappelant, à qui
voulait l’entendre, qu’il y relevait chez Césaire « un catastrophisme
tragique et irrédentiste en matière d’identité culturelle ». Césaire avait
ainsi, toujours selon Bernabé : « récupéré, voire conquis une langue
de substitution, la langue française, laquelle, dans sa psyché, sembl(ait)e
fonctionner comme un véritable butin de guerre ». Et, le plus
édifiant : « Dès lors, le créole, en tant que langue disparaî(ssai)t
du champ de la conscience créatrice (sinon de l’inconscient) du poète et cela
pour trois raisons : premio, parce qu’il (était)est vécu comme la langue
du compromis, voire de la compromission historique avec le colonisateur, la
langue de la défaite, de la capitulation, de la reddition ; deuxio, parce
que c’(était)est une langue née d’amours ancillaires, voire du viol, une langue
marquée par les stigmates de l’esclavage ; et tercio, parce que
c’(était)est, dans la configuration sociolinguistique de nos pays, la langue
qui occup(ait)e la position basse. Cet article qui a été
reproduit en juin 2008, quelques semaines seulement après les funérailles du
poète, n’avait visiblement que pour unique but de rendre compte, voire, de
réaffirmer la rupture entre les « fils à jamais » et le « Père
fondateur ». Annie Lebrun, grande
amie d’André Breton, spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans un texte publié en
1994 et qu’elle intitulait, solidaire : « Pour Aimé Césaire »,
prenant le contre-pied de ces déclarations, débutait, sans ambages, « Ni
nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste… etc… ». La spécialiste lançait
son pavé dans la mare et affirmait que ces « fils à jamais » n’était
rien d’autres que des parricides, au profit de la créolité. Dans une intervention
prononcée au théâtre municipal de Fort de France, le 1er février
1995, et reprise au centre des Arts de Pointe-à-Pitre le 10 février suivant
titrée : « Aimé Césaire : liberté de langage, langage de la
liberté », elle estimait que : « A l’évidence, ce n’est pas
Césaire qui a changé, ce n’est pas la négritude qui a changé, mais ce sont ceux
qui n’en n’ont plus besoin et qui en sont même gênés pour se placer sur la
scène parisienne ». Elle stigmatisait ensuite Chamoiseau, Confiant et
Bernabé, tous mis ensemble, en resituant judicieusement l’engagement de Césaire
entre négritude et créolité : « Sans la subversion mise en œuvre par
ces renversements, dont Césaire aura su faire du langage le théâtre premier,
jamais la réalité créole n’aurait pu apparaître en tant que telle ». Elle
s’efforçait de remettre les pendules à l’heure, en accordant une fois de plus,
puisque besoin semblait en être, négritude et créolité :
« Encore que l’important soit loin d’être là, dans le peu ou le trop peu
de créolité. Mais devant l’extraordinaire liberté dont Césaire investit tout le
langage, en y faisant revenir avec chaque mot une multiplicité des présences
déniées, anéanties, mutilées ». Puis, elle poursuivait, plus loin :
« Ce degré d’intensité où le moindre frémissement peut provoquer le réveil
de toute la forêt mentale, la langue choisie n’a plus en soi aucune importance,
puisque la sensibilité, revenant violemment à elle-même, suscite une déroute de
tous les modes de pensers habituels, pour ouvrir à bride abattue les grands
chemins d’une liberté inconnue ». S’inspirant de la
polémique suscitée par les créolistes, l’universitaire Jeanne Chiron, également
spécialiste de Césaire concluait, elle, à une « filiation complexe »,
entre les tenants de la créolité et le père de la négritude. Resituant elle
aussi le débat, elle nous en offre une approche originale : « La
polémique se fonde sur une critique réductrice des propos de Césaire,
soigneusement sélectionnés, et est alimentée par une perte de crédibilité
politique et par l’enjeu actuel d’un manifeste littéraire qui ne peut s’opposer
totalement à cette figure tutélaire et ressasse donc les griefs les plus
populistes ». Daniel Delas, professeur à l’université de Cergy-Pontoise, autre
spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans "Aimé Césaire, écrivain créole
?", publié dans le numéro d’août-septembre 1998 de la revue littéraire
Europe nous propose ce jugement médité : « Le projet du poète
Césaire, c’est en forant les mots, en les liant et en les déliant, en les
marronnant à son rythme enragé, en les entrechoquant violemment, de faire
jaillir l’étincelle sans laquelle il n’y a pas d’humanité, créole ou
non… ». La négritude semblait donc pour tous ceux-là lié, et de manière
inévitable, à la créolité. Pour eux, créolité et négritude semble
concomittants, comprenons inséparable… Toutefois, nous sommes
forcé de reconnaître, au profit des créolistes, que «Eloge » et
« Traversée », tout compte fait des articles et autres critiques
qu’ils ont suscité, en actualisant, non seulement, le débat de la
relation d’Aimé Césaire à la créolité, mais également de la négritude
césairienne à la créolité, alimentent tout autant notre littérature que notre
mémoire et, pour reprendre cette formule chère à Edouard Glissant,
« Le Discours antillais ». Posée ainsi, la
créolité nous éclaire de nos diversités, de nos paradoxes et de nos complexes. III.
La parole à Aimé Césaire Voilà maintenant le temps venu pour
nous d’aborder la voix même de celui incriminé. "Aimé Césaire et le créole." Le sujet a
déjà beaucoup fait couler l'encre, comme nous l’avons noté. Il a fait l'objet
de nombreuses recherches et analyses. On citera "Aimé Césaire" de la
spécialiste Lilyan Kesteloot, en 1989, ou encore, comme nous l’avons déjà
présenté, "Une Traversée paradoxale du siècle" de l'écrivain
martiniquais Raphaël Confiant, en 1994. Sous le titre "Négritude et
créolité", Jean Bernabé, a, lui aussi, étudié la question, dans la revue
Europe, numéro d'août - septembre 1998. Dans cette même revue, Daniel Delas, a
aussi exposé son point de vue. Et, c’est sur un ton lapidaire, que dans
"Les créolistes et Aimé Césaire : une filiation complexe",
l'universitaire Jeanne Chiron, interroge : "Césaire, aliéné ?". Ce ne sont là que quelques exemples, et toutes les
conjectures ont été élaborées. Certaines, à l'examen, plus fanatiques que
sincères. Le plus intéressant, c’est tout de même que le Chantre
lui-même a aussi laissé traces de ses relations avec la langue, la culture et
l’identité créoles. Nous l’avons précisé antérieurement, c’est à
l’occasion de la réédition de « Tropiques » en 1978 que,
véritablement, ce débat est lancé, sinon relancé. La polémique suivra, nous
l’avons vu également. Aimé Césaire accordait, en 1975, à Paris, une
interview, à Jacqueline Leiner qui figure en introduction de la réédition de
« Tropiques ». Quatorze numéros de la revue martiniquaise parurent
d’avril 1941 à septembre 1945. Césaire, le fondateur, avec entre autres sa
femme Suzanne et René Ménil, explique que si la revue a d’abord eu un caractère
culturel, le politique a pris le pas, au fur et à mesure que les mois
passaient. « N’oubliez pas que nous étions soumis à la censure, le
culturel pouvait passer, à la rigueur, à condition de faire très attention. (…)
Puis, petit à petit nous nous sommes enhardis. La situation devenant chaque
jour de plus en plus intenable, nous avons dû prendre des positions de plus en
plus politiques. Si brusquement, à la Libération, nous avons cessé de paraître,
c’est parce que, précisément, le combat culturel cédait la place au combat
politique », reconnaît-il. Cette précision peut paraître anodine, mais
elle explique, tout au moins en partie, certains choix, et notamment des choix
de langue.
1941, pour Césaire, c’est l’année de la rencontre
avec André Breton. Voilà ce qu’en dit le Poète, dans cette même
interview : « Je l’ai rencontré, il m’a littéralement fasciné. La
rencontre avec Breton a été pour moi une chose très importante, comme avait été
importante pour moi la rencontre avec Senghor dix ou quinze ans plus tôt. (…)
Breton nous a apporté la hardiesse ; il nous a aidés à prendre une opinion
franche : il a abrégé nos recherches et nos hésitations. (…) Cela nous a
permis de gagner du temps, d’aller beaucoup plus vite, d’aller beaucoup plus
loin… ». Culturelle, la revue abordait des thématiques liées à la flore et
à la faune, au folklore antillais. Ces thématiques nous intéressent au premier
chef, parce qu’elles permettent de mieux appréhender une des positions de
Césaire par rapport à la réalité martiniquaise. Césaire lui-même déclare :
« Nous ne voulions pas faire une revue de culture abstraite, mais autant
que possible, appréhender dans le contexte martiniquais la réalité
martiniquaise, la bien situer. Nous voulions que cette revue soit un instrument
qui permette à la Martinique de se recentrer. (…) ». Et plus éloquent
encore : « Nous pensions qu’un tel programme serait de nature à aider
les Martiniquais à acquérir une certaine conscience d’eux-mêmes ».
« Ecrite en créole, la revue n’aurait-elle pas
atteint un public plus étendu ? », questionne Jacqueline Leiner. Et
Césaire de rétorquer : « C’est une question qui n’a pas de sens, parce
qu’une telle revue n’est pas concevable en créole ». « Ceux qui ne
parlaient pas le créole n’avaient pas besoin de prendre conscience
d’eux-mêmes ? ». Césaire : « Je ne dis pas cela. On a
toujours besoin de prendre conscience de soi. Mais, ni Ménil, ni moi, n’aurions
été capable de l’écrire en créole. C’est tout ! Je ne sais même pas si
c’est concevable ». L’entretien va ensuite nous renseigner sur un certain état de la langue à cette époque :
« Ce que nous avions à dire, je ne sais même pas si c’est formulable en
créole, du moins dans l’état actuel de la langue (…). « Un aspect du
retard culturel martiniquais, c’est le niveau de la langue, de la créolité (…),
qui est extrêmement bas, qui est resté – et c’était encore plus vrai en ce
temps-là – au stade de l’immédiateté, incapable de s’élever, d’exprimer des
idées abstraites. C’est pourquoi je me demande si une telle œuvre était
concevable en créole ». Formulés en 1975, ces arguments, considérés dans
leur contexte, étaient particulièrement courageux. Césaire dit encore :
« Et puis pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions de
base soient résolues. D’abord la question de la légitimité de la langue.
Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe. Le créole restait
uniquement une langue orale, qui d’ailleurs n’est pas fixée. La jeune
génération y réfléchit ».
Jean Bernabé soutiendra sa thèse sur le créole
antillais "Fondal
Natal", Grammaire basilectale approchée des Créoles guadeloupéen et
martiniquais »… en 1983. Et c’est en 1979 que Raphaël Confiant publiera « Jik
dèyè do Bondyé », recueil de nouvelles en créole et, en 1981, « Jou
baré », recueil, cette fois, de poèmes en créole. Donnons
encore la parole à Césaire: « Mon effort a été d’infléchir le français, de
la transformer pour exprimer, disons : « ce moi, ce moi-nègre, ce
moi-créole, ce moi-martiniquais, ce moi-antillais ». Il est dès lors plus
évident, qu’au sein du « centre de réflexion », du « bureau de
pensée » que représentait Tropiques, Aimé Césaire, comme les autres
éléments de son groupe, René Ménil en tête, réfléchissait à la problématique
créole. Et si ce n’est en termes de langue exclusivement, tout au moins ce fut
en termes de culture et d’identité, plus généralement. Dans une
série de confidences faites à Jean Mazel pour son ouvrage « Présence du
Monde Noir », publié en 1975, Césaire explicitait déjà son propos créole.
Traitant des survivances africaines en Martinique, Césaire dit : « A
mes yeux, une des survies africaines les plus inattendues, est bel et bien
cette langue créole, que l’on croit, à
tort, être une sorte de sabir ou de petit nègre ». Plus loin :
« On s’aperçoit qu’il (le créole) s’agit non d’un patois, mais d’une
véritable langue issue du français par les mots, mais d’origine africaine par
la syntaxe, donc par l’esprit ». Pour le chantre, la négritude était
susceptible d’offrir à la créolité un espace de redressement, une force de
régénération. Que l’on se reporte à ces paroles de l’interview à Leiner :
« Je refais une langue qui n’est pas le français. Que les français s’y
retrouvent, ça, c’est leur affaire ! (…) Je ne suis pas prisonnier de
la langue française ! Seulement, j’essaie, j’ai toujours voulu infléchir
le français ». Dans
« Entretien avec Aimé Césaire », paru dans le journal Le Monde en
avril 1994, le journaliste Frédéric Bobin interroge Césaire. « Une
nouvelle génération d’écrivains martiniquais, tels Chamoiseau et Confiant, se
détourne aujourd’hui du concept de la négritude pour lui préférer celui de
créolité. Dans un récent pamphlet (Traversée paradoxale du siècle, pour le
citer), Raphaël Confiant va même jusqu’à vous reprocher d’avoir refoulé le
créole qui est en vous ». Césaire, sûr de lui, répond clairement :
« Mais, ce n’est pas vrai du tout. (…) Je leur apporte un monde :
l’Afrique. Ils m’apportent un monde : La Caraïbe. Vous trouvez que ce sont
les mêmes proportions ? Eh bien non, non, non, ce n’est pas la même chose.
C’est ça qui est réducteur, encore une fois. C’est pourquoi je dis : la
créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un département de la négritude ». On
sait l’accueil qu’a reçu cette dernière formule. Mais Césaire s’en explique
plus loin : « Je suis un créolisant, je suis un créolophone. (…) Je
n’ai jamais oublié que je suis un Nègre, que je suis un Martiniquais, que je
suis créole, que je suis créolophone. (…) Comme je suis un rebelle de nature et
que j’aime contredire, je dis (…), le créole c’est vrai, est une langue
néo-française par certains aspects, mais fondamentalement, elle est très
néo-africaine. Elle est néo-africaine parce que la conjugaison, parce que la
syntaxe, parce que l’accent, tout cela nous vient de l’Afrique. Or ce côté–là
est toujours négligé, toujours dissimulé, toujours occulté, parce que toujours
secrètement méprisé. Voilà mon propos ! ». La parenté, pour Césaire,
était une lapalissade, une évidence… là où d’autres prétendent une rupture.
Négritude
et créolité, selon Aimé Césaire lui-même, ne saurait se départir l’une de
l’autre. Elles forment plutôt une totalité, un ensemble cohérent qui nous
révèle dans notre dimension la plus large, dans notre unité retrouvée :
nègre et créole.
Je me
permettrai pour conclure ce chapitre, une dernière citation. Elle illumine
admirablement la thématique proposée et donne toute sa légitimité à
l’engagement d’Aimé Césaire en faveur de la culture créole et singulièrement de
la langue créole : « Il se trouve que la langue dans laquelle je
m’exprimais, c’était la langue que j’avais apprise à l’école. Et cela ne me
gênait en rien, ne m’a séparé en rien de ma révolte existentielle, et du jaillissement
de mon être profond. J’ai plié la langue française à mon vouloir dire ».
Et comment passer sous silence cette autre sentence : « Une langue
n’est jamais fausse, répétait Aimé Césaire. Le français a dû commencer comme le
créole, puis il a conquis ses lettres de noblesse. Le créole deviendra une
vraie langue au cours de l’évolution de l’histoire ; elle n’est pas
frappée d’une tare originelle. (…) J’ai décidé d’employer le français ;
peut-être à cause de la culture, c’est vraisemblable – mais j’ai voulu
l’employer dans des conditions très particulières ; J’ai voulu mettre le
sceau imprimé, la marque mère – ou la marque antillaise sur le français ;
j’ai voulu lui donner la couleur du créole. En particulier, dans le Roi
Christophe, il y a un langage très particulier, qui se ressent de ses origines
antillaises : ce n’est plus exactement du français ». Ce dernier
extrait est tiré des dossiers hors série du Magazine Littéraire de novembre
1969. IVConclusion En conclusion, il est pertinent de signaler que
pour Aimé Césaire, et de manière fondamentale, la véritable relation s’établit
entre particulier et universel. Lors d’une intervention à l’Université Laval du
Québec en 1972, il déclarait : « Pour libérer la culture et lui
redonner son élan créateur, il faut libérer l’homme, il faut libérer le peuple.
(…) S’il est vrai que l’Antillais francophone est un homme aliéné, un être
aliéné, dépossédé de son être, si l’on pense qu’il y a une discordance profonde
entre la langue officielle qui est le français et la langue vraie, la langue du
peuple qui est le créole (…), si on pense que notre histoire ne nous est pas
enseignée, enfin si on tient compte du fait que l’histoire martiniquaise ne
tient aucune place dans les programmes martiniquais, évidemment on comprend
très bien qu’au bout de tout cela, il y ait un homme aliéné (…). Par
conséquent, la littérature antillaise, pour être valable, que dis-je, pour être
justifiée, ne peut être qu’une démarche de prospection et de récupération de l’âtre ».
Ou encore : « La littérature antillaise sera approfondissement,
recherche, l’approfondissement d’une communion et le rétablissement de l’homme
dans ses appartenances et ses relations fondamentales avec sa terre, avec son
pays et avec son peuple. (…) L’imaginaire d’aujourd’hui sera la réalité de
demain ». Quelle belle leçon de courage pour toutes les
générations successives et quelles forces nous sont transmises là. Aimé Césaire
apparaît dès lors comme le précurseur, le précurseur d’une métamorphose, d’une
métamorphose qui se veut créole, et qui réclame de chacun de nous, de chacun de
nous créole. Et son message : comme une arme miraculeuse qui nous
permet d’avoir la force et la dignité de regarder demain…
[1] En Afrique, on compte six créoles
portugais. Au Cap-Vert, le créole est la langue de la vie quotidienne. Il
existe à São Tomé et Principe, au large des côtes gabonaises, trois créoles
différents : la lungwa santomé ou forro, créole majoritaire de l'île de São
Tomé, le lung'ie, langue des gens de Principe, et la lunga ngola, parlée par
les Angolars, pêcheurs descendants d'esclaves marrons installés sur les côtes
de São Tomé. Dans l'île d'Ano Bom, située plus au sud dans ce même archipel et
qui, peuplée à partir de São Tomé, appartient aujourd'hui à la Guinée
équatoriale hispanophone, le fa d'Ambô présente de nombreuses similitudes avec
le forro dont il est issu. Sur le continent, le kriol est actuellement la
principale langue véhiculaire de la Guinée Bissau ; il est aussi parlé sur la frontière
Nord de ce pays dans la Casamance sénégalaise, en particulier dans la
communauté catholique de la ville de Ziguinchor. « Dictionnaire
étymologique des créoles portugais d'Afrique. Jean-Louis
Rougé. Editions Karthala.
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