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HOMMAGE : POUR M. CAMILLE DARSIERES
Je le faisais d’autant plus volontiers qu’à Antilla, entre autres diatribes
politiciennes, je m’occupais de la rubrique culture, ce qui m’ amenait à me
rendre dans presque toutes les manifestions culturelles qui se tenaient à
Fort-de-France, et que j’avais toujours été fasciné par le fait que, même aux
périodes où ses responsabilités politiques étaient les plus prenantes,
Darsières était toujours présent là où on parlait de littérature, là où on
faisait du théâtre, là où on menait une action culturelle quelconque autour de
la danse, de la musique ou du cinéma... Darsières était là, Darsières écoutait,
Darsières participait... C’était pour ainsi dire le seul élu martiniquais qui se soit, de manière
constante et naturelle, occupé de culture. J’ignore si c’est Jenny sa femme qui
l’y emnenait, ou si c’était le contraire, mais ils étaient tout le temps là,
tous les deux. C’est sans doute pour cette raison que je l’ai toujours considéré de manière
singulière. Différent des autres même s’il était politicien dans l’âme, même
s’il pouvait me déclarer tout de go tout le mal qu’il pensait d’Antilla. Il
était singulier dans la sphère politicienne simplement parce qu’il était
sensible à la culture, qu’il était un homme de culture, et qu’il vivait avec
cela. Et quand, en ces temps d’économisme stérile, un homme politique se
montrait capable d’instituer la culture au centre de sa vie, le moins qu’on
puisse en dire c’est qu’il n’était pas insignifiant. A cela s’ajoutait son
aplomb, sa dureté, ses choix tranchants, une attitude générale qui ne
fréquentait jamais le populisme, qui ne recherchait pas le compromis facile, et
qui me laissait, de manière immédiate, irraisonnée, constante, et même aux
pires instants de nos antagonismes, le sentiment qu’il était un homme d’Etat. Et je me souviens aussi de l’époque où je rencontrais les gens du quartier
Texaco pour écrire mon roman, et combien j’avais été surpris de découvrir à
quel point Darsières avait été proche de ces personnes, qu’il les avait
accompagnées, aidées, soutenues dans leurs luttes, de la manière la plus
professionnelle, désintéressée, mais aussi la plus directement physique ––
toutes choses que j’ai racontées dans mon roman telles qu’on me les a
transmises. Une part de ma fascination lointaine provenait aussi de cela :
c’était un de nos derniers grands avocats –– c’est à dire un actif d’idéal, de
rêve, de compassion, de proximité avec la chose souffrante, de conscience
ouverte sur le pays et sur le monde, avec des convictions au bout desquelles on
place sa peau, son âme, l’essentiel de sa vie. En ces temps très tristes où
nous avions de plus en plus affaire à de simples « opérateurs juridiques »,
voir passer un avocat diffusait un mouvement d’oxygène dans l’air trop
immobile. C’est sur le tard que nos chemins se sont croisés de manière toujours aussi
brève mais un peu mieux cordiales. D’abord, mon étonnement lors d’une
intervention devant les militants PPM durant laquelle j‘avais malmené le
principe d’Autonomie, et où je m’attendais à une levée de bouclier, et mon effarement
de voir Darsières accueillir de manière très attentive cette problématisation,
la discutant, m’invitant à la développer, à revenir l’exposer aux militants de
ce Parti sans aucune fermeture. Et puis enfin, au moment de la préparation du
film Aliker où il a répondu à mes appels téléphoniques, pris le temps de me
transmettre ses documents, orienté mes recherches, donné son avis sur mes
interprétations de l’affaire, me conseillant avec pleine bienveillance.... Une
disponibilité et une écoute qui me furent bien précieuses, et qui me
confortèrent dans ce que je savais sans jamais l’avoir formulé, et qui peut se
résumer ainsi : il se battait comme moi, et comme nous tous, pour la
Martinique, il en avait sa vision, j’en avais la mienne, mais dessous il y avait
la même terre, et le même sang, et le même horizon, tout ce qui fonde, sans
signe et sans démonstration, au plus vif des affrontements, une fraternité
aussi secrète qu’inaltérable.
Patrick CHAMOISEAU |
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