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Contre
la suppression de l’Histoire-Géographie en Terminale Scientifique
Jacques Sapir
On
peut supposer que les pressions des associations de mathématiciens et de
physiciens qui veulent à tout prix conserver à cette terminale son caractère de
« pureté » ont dû être très fortes ces derniers jours. Cela aboutit à
une décision qui privera plus de la moitié des lycéens de Terminale d’un
enseignement tout à fait nécessaire. Cette question ne concerne pas que les
historiens et géographes, même si l’on ne doit pas s’étonner que ces derniers
protestent très vigoureusement. Ancien élève de ce que l’on appelle une
Terminale Scientifique (une Terminale C en l’occurrence), économiste et
spécialiste en recherches stratégiques, je me suis sentis personnellement interpellé
par cette mesure.
Une
mesure démagogique et une politique schizophrène.
Tout
le monde peut comprendre, au vu de ce qu’est un lycéen aujourd’hui, et plus
particulièrement dans une section scientifique avec une spécialisation
renforcée par la réforme, qu’une telle décision va aboutir à la suppression
totale de cet enseignement. Très peu nombreux seront les élèves qui prendront
une telle option. Nous ne devons donc nourrir aucune illusion. Le caractère
démagogique de la mesure est évident dans la mesure où il fait reposer sur les
élèves la décision de prendre ou de ne pas prendre les cours d’Histoire et
Géographie à un moment où la spécialisation de la filière vient d’être
réaffirmée.
Alors
que, aujourd’hui, plus de 50% des élèves ont choisi la Terminale Scientifique,
ceci revient à enlever l’enseignement d’Histoire et Géographie à cette même
proportion. Quand bien même on arriverait dans le cours de la réforme à faire
baisser ce nombre vers le 35%, ceci resterait absolument inacceptable.
Seul
le rétablissement de l’Histoire et de la Géographie dans le cadre de cours
obligatoires peut garantir qu’elles seront suivies par les élèves des
Terminales Scientifiques.
Il
faut alors souligner l’incohérence profonde de cette décision. Elle survient au
moment même où, de la commémoration de l’anniversaire de la mort de Guy Môquet
au grand débat sur « l’identité nationale », en passant par le projet
d’un musée de l’Histoire de France, la question de l’Histoire, mais aussi de la
Géographie (car la conscience nationale s’enracine dans des pays et des
paysages) occupe une place centrale dans notre pays. Contrairement à d’autres,
je ne pense pas que le débat sur l’identité nationale puisse être évité, mais
je pense qu’il doit être soigneusement défini pour éviter les dérapages.
On
se souvient du livre de Fernand Braudel L’Identité de la France, et de la place
qu’il donnait à la fois aux paysages, à leur construction sociale, et à
l’Histoire dans la production d’un sentiment national. La définition de ce
dernier ne saurait renier ce qu’il doit à ces deux disciplines. Dans l’identité
nationale, il y a aussi l’histoire des luttes sociales qui permet de comprendre
la spécificité de chaque culture politique. Ce n’est pourtant pas à un homme de
Gauche que nous devons de nous rappeler de ce que l’histoire du progrès de la
civilisation est aussi celle de la lutte des classes. C’est à François Guizot
que revient l’honneur de la formule, et Marx lui en avait donné crédit. Que
penser d’une histoire qui serait réduite à sa plus simple instantanéité ?
Ou
alors, mais on n’ose croire que tel soit le projet du gouvernement, cela
reviendrait implicitement à faire reposer ce sentiment national, cette
« identité française » sur une couleur de peau ou une religion. Ceci
impliquerait pour le coup une rupture absolument radicale avec ce qui fait
l’essence même du sentiment national en France.
On
peut alors s’interroger sur la logique d’une telle politique qui prétend faire
de la conscience nationale une priorité, qui va même jusqu’à créer à cette fin
un Ministère de l’Intégration, et qui projette de la retirer en réalité à la
moitié des élèves de Terminale. Ce n’est plus de l’incohérence, c’est de la
schizophrénie pure et simple.
Quels
citoyens voulons nous pour demain ?
Au-delà,
les raisons sont nombreuses qui militent pour le maintien d’un enseignement
d’Histoire et de Géographie pour les Terminales Scientifiques.
Dans
la formation du citoyen, ces disciplines ont un rôle absolument fondamental. La
compréhension du monde contemporain, de ses crises économiques ou
géostratégiques, des rapports de force qui se nouent et se dénouent en
permanence entre les nations, implique la maîtrise de l’Histoire et de la
Géographie. Est-ce à dire que, pour le Ministère de l’Éducation Nationale, les
élèves des Terminales Scientifiques sont appelés à être des citoyens de seconde
zone ? Est-ce à dire que l’on n’attend plus d’un mathématicien ou d’un
physicien qu’il soit aussi un citoyen ?
Ou
bien, voudrait-on ici organiser à terme une France à deux vitesses où d’un côté
on aurait de grands décideurs dont la science serait au prix de leur
conscience, et de l’autre le simple citoyen auquel on pourrait laisser ce
savoir si nécessaire car devenu sans objet dans la mesure où ce dit citoyen ne
pourrait plus peser sur les décisions politiques ?
Il
est vrai que l’on peut s’interroger aujourd’hui devant la réduction, sans cesse
croissante, de la démocratie à ses simples formes, qui ont elles-mêmes été
bafouées comme on l’a vu pour le vote du referendum de 2005.
Par
ailleurs, cette décision est en réalité autodestructrice pour notre économie
dont on prétend cependant que l’on veut en pousser l’externalisation.
Aujourd’hui,
dans les formations de pointe, qu’il s’agisse de Polytechnique (Chaire de
management interculturel), des autres Grandes Écoles (École des Mines, École
des Ponts et Chaussées) ou des Écoles de commerce et de gestion (HEC, ESSEC,
SupdeCo, etc...), qui toutes impliquent de la part de l’étudiant une Terminale
Scientifique, l’accent est mis sur la compréhension du monde contemporain. Ceci
nécessite une formation de base en Géographie (humaine, économique et
géopolitique) mais aussi une formation en Histoire afin de fournir les bases de
compréhension des évolutions du monde contemporain.
Ceci
correspond à une demande spécifique des entreprises françaises qui sont de plus
en plus engagées dans un processus d’internationalisation de leurs activités.
Qu’il s’agisse de la question des contrats, ou encore du développement
d’activités à l’expatriation, la connaissance des fondements historiques,
géographiques et culturels de ces sociétés, qui pour certaines sont très
différentes de la nôtre, est absolument indispensable.
L’absence
de ces disciplines, ou la réduction de leurs horaires à la portion congrue,
défavoriseraient considérablement ceux des élèves de Terminale Scientifique qui
ne veulent pas s’orienter vers des activités strictement en liaison avec les
sciences de la nature.
L’Histoire,
la Géographie et la double nature de la Science Économique.
Moi-même,
en tant qu’économiste, je ne cesse de mesurer ce que ma discipline doit à
l’Histoire (pour l’histoire des crises économiques mais aussi des grandes
institutions sociales et politiques dans lesquelles l’activité économique est
insérée) mais aussi à la Géographie avec son étude des milieux naturels et
humains, des phénomènes de densité tant démographique que sociale. Comment
peut-on penser la crise actuelle sans la mémoire des crises précédentes ?
Comment peut-on penser le développement de l’économie russe hors de tout contexte,
comme si ce pays n’avait pas sa spécificité de par son histoire mais aussi de
par son territoire ? Nous savons bien que les processus économiques ne
sont pas les mêmes dans les capitales, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et dans
les régions.
Pourtant,
j’ai fait ma scolarité dans ce que l’on appelait à l’époque une Terminale C, et
je ne regrette pas les mathématiques et la physique, qui m’ont été nécessaires
justement pour faire de l’économie, pour me frotter à la modélisation, et en
mesurer la force mais aussi les limites. Pour dire les choses simplement, si
l’on trouve bien en économie des régularités, qui permettent le calcul, ces
dernières ne sont que temporaires et en réalité elles n’ont de pertinence que
dans un cadre institutionnel précis. Que ce cadre change, et ces régularités
changeront aussi.
L’économie
ne sera jamais une science construite sur le modèle des sciences de la nature,
comme les mathématiques ou la physique ou encore la mécanique. La raison
fondamentale est que l’économie, activité humaine, dépend par trop de la
subjectivité des acteurs et que cette subjectivité change suivant les contextes
mais aussi suivant les changements dans la structure de la « dotation en
facteur » que l’on reconnaît à chaque agent.
Michal
Kalecki, un grand économiste polonais qui fut l’égal de Keynes, disait qu’il y
avait deux erreurs qu’un économiste pouvait un jour commettre. La première
était de ne pas calculer, et la seconde était de croire en ce qu’il avait
calculé ! Ceci me semble bien résumer la double nature de la science
économique. Les calculs que l’on peut faire n’ont de pertinence que temporaire
et limité, pour tout dire contextuelle. Mais cela ne veut pas dire que dans un
contexte donné ils n’aient pas de pertinence.
On
voit donc bien que si l’Économie n’est pas bien sûr le simple prolongement de
l’Histoire et de la Géographie, elle perd toute pertinence à ne pas se nourrir
à ces deux disciplines, et ceci de plus sans que cela soit exclusif d’autres
disciplines comme l’Anthropologie ou la Sociologie. L’économie est donc
fondamentalement une science sociale, mais une science sociale impliquant le
recours étendu à des calculs comme instruments et cela sans que jamais on
puisse cependant y voir une « nature » propre de l’économie. À ce
titre, ceux qui prétendent vouloir trouver dans les mathématiques la clé de la
scientificité de la science économique errent gravement, à la fois en tant
qu’économistes et en tant qu’épistémologues.
Il
faut donc arrêter cette mesure avant qu’il ne soit trop tard, et pour cela susciter
le mouvement de protestation le plus important et le plus large possible. Le
Ministère doit impérativement réintégrer l’Histoire et la Géographie parmi les
matières obligatoires en Terminale Scientifique !
Source
23/11/09
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