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Les entreprises confrontées à la montée de l'islam
Un tiers des sociétés se disent préoccupées par les revendications de leurs salariés à l'égard du port du voile, des jours fériés et de la prière.«La gestion de
l'Aïd est un véritable casse-tête», raconte le manager d'un réseau de
transport. «La moitié de mes chauffeurs de bus sont musulmans. Quand ils demandent
tous à s'absenter ce jour-là, comment fait-on pour assurer 100 % du service ?» Pour anticiper
ces tensions, certaines entreprises distribuent maintenant un calendrier de
toutes les fêtes religieuses à leurs chefs d'équipe. Tandis que d'autres
s'opposent systématiquement aux «absences pour motif religieux». «Chaque
entreprise bricole une place pour Allah. Si les salariés musulmans sont
nombreux, ils dictent la norme. Sinon, c'est très aléatoire», résume
l'anthropologue Dounia Bouzar, qui publie aujourd'hui les résultats d'une vaste
enquête dans le monde du travail. (Allah a-t-il sa place dans l'entreprise ?
Albin Michel). Un livre pédagogique où l'on regrette l'anonymat des managers
qui racontent, au quotidien, la montée des revendications. Un tiers des entreprises
françaises se disent préoccupées, principalement en Ile-de-France, mais aussi
dans le Nord-Est et le Sud-Est de la France, dans les secteurs du commerce, des
services et du BTP, selon les résultats d'un sondage Ifop d'avril 2008.
«Peut-on licencier une salariée qui se met à porter le foulard ?» questionnent
souvent les responsables, lorsqu'ils font appel à Dounia Bouzar pour procéder à
un audit. Ou encore «les grandes fêtes de l'islam doivent-elles être
considérées comme des jours fériés ?». Pour orienter les entreprises, La Haute Autorité de lutte contre les
discriminations et pour l'égalité (Halde) avait émis un avis en mars
dernier. En substance : les demandes religieuses peuvent être refusées uniquement
lorsqu'elles pénalisent le service. Un règlement intérieur sera invalidé par la
justice s'il interdit le foulard sans motif réel. Depuis, l'association
IMS-Entreprendre pour la cité, qui réunit autour de Claude Bébéar de très
grandes entreprises, a tenu, elle aussi, à éclairer le sujet avec un guide. Car
les demandes débordent désormais le milieu ouvrier. «Dans la banque, où le
nombre de cadres est important, on constate une montée des revendications
d'ordre religieux. Et dans l'automobile et le BTP, la question gagne les sièges
administratifs», assure Benjamin Blavier, d'IMS. Cette nouvelle visibilité
alimente la crainte d'une surenchère. «D'ici peu, tout le monde va arriver avec
des kippas, des croix et afficher des Christ de partout dans les bureaux»,
pronostique un DRH à Dounia Bouzar. «Si je tolère la moindre demande, cela va
prendre de l'ampleur», s'inquiète-t-il. Le foulard
reste très mal perçu
Si les
angoisses sont largement partagées, les règles appliquées sur le terrain
varient très largement. Paradoxalement, le
ramadan, quoique très visible, «est plutôt bien accepté dans l'entreprise»
où il fait figure de tradition culturelle, affirment Lylia et Dounia Bouzar.
Dans le BTP, «les DRH sont surtout préoccupés par le risque d'accident car les
salariés qui ne se nourrissent pas sont plus affaiblis. Ils aménagent le plus
souvent les horaires lorsque leurs salariés pratiquants sont nombreux»,
expliquent les auteurs. Dans la grande distribution, des «pauses longues» sont
prévues à la rupture du jeûne et non à midi. «Le restaurant d'entreprise reste
ouvert plus tard et propose de la soupe halal, du lait et des fruits, une sorte
de smic vital quoi», témoigne un responsable. Cependant, certains cadres
d'origine maghrébine regrettent une communautarisation au faciès : «Je suis
athée. Pourtant, on me propose systématiquement de sortir plus tôt», s'insurge Faycal.
«C'est comme si l'on disait : aujourd'hui on commémore la montée de Jésus au
ciel donc nous finirons tous à 15 heures.» Si le ramadan
est toléré, la prière dans l'entreprise hérisse en revanche la plupart des
salariés et des dirigeants. Symboliquement, prier au travail apparaît comme un
acte «prosélyte». «Les prières, c'est à la maison», répètent la plupart des
personnes interrogées. «Il est hors de question qu'il prie pendant que les
autres bossent», juge un responsable. Tandis qu'ailleurs, une salariée
s'enflamme : «Pourquoi on le laisserait prier alors que l'on m'a refusé un
aménagement d'horaire pour aller chercher mon enfant à la crèche.» Dans les
grandes entreprises, des salles de prière ont cependant vu le jour. Notamment
dans l'industrie automobile. Un constructeur français a même aménagé des
vestiaires. À l'inverse, une grande marque japonaise «fait signer au salarié un
engagement de ne pas pratiquer sa religion sur son lieu de travail» au mépris
du droit, affirme Dounia Bouzar. Quant au foulard, il reste très mal perçu. Sauf
pour les postes subalternes, les entreprises aimeraient le proscrire. Mais la
jurisprudence ramène «à des critères de droit commun», rappelle
l'anthropologue. «Le simple contact avec la clientèle ne permet pas d'interdire
le foulard.» Il faut démontrer qu'il contrarie les règles de sécurité, qu'il
peut heurter les convictions de l'entourage ou encore qu'il nuit aux
performances ou à l'intérêt commercial. Des règles de gestion générales, qui
valent pour les revendications religieuses.
Cécilia Gabizon
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