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Le fichage
"ethno-racial" pratiqué par des bailleurs et des sociétés françaises
Ils ont classé leurs
salariés en fonction de la couleur de leur peau, attribué à leurs locataires
des codes renvoyant à leurs origines "ethniques", accolé à
des intérimaires blancs la mention BBR (bleu-blanc-rouge): dans le domaine de
l'emploi et du logement, certaines entreprises françaises pratiquent –
discrètement – le fichage ethno-racial. Dans un rapport rendu public mercredi 4 novembre, Samuel Thomas,
vice-président de l'association SOS-Racisme et président de la Fédération des
maisons des potes, dresse l'état des lieux de ces pratiques discriminatoires. Depuis 1978, le
fichage ethno-racial est interdit par la loi, mais ce texte est rarement
appliqué : malgré de nombreuses plaintes, la première condamnation a été
prononcée… le 27 octobre 2008. Ce jour-là, la société Daytona, un cabinet de
recrutement d'hôtesses d'accueil et d'agents de vente, a été condamnée à 20 000
euros d'amende, dont 15 000 avec sursis, pour avoir classé ses 5000 vacataires
en quatre catégories : 1 pour les Blancs, 2 pour les Maghrébins, 3 pour les
Noirs et 4 pour les Asiatiques. Malgré cette
décision symbolique, beaucoup de procédures restaient enlisées au parquet ou à
l'instruction. Pour donner une nouvelle impulsion à la lutte contre le fichage
ethnique, le délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français
d'outre-mer, Patrick
Karam, a signé, le 13 novembre 2008, une convention avec SOS-Racisme, afin
de rechercher les pratiques de "fichage territorial ou ethnique et les
discriminations à l'embauche qu'elles pourraient entraîner ou qu'elles
sous-tendent". Cette
convention a permis à SOS-Racisme de relancer des procédures qui n'avançaient
plus. "Le soutien du délégué interministériel a été décisif car
c'était la première fois que l'Etat nous apportait son aide, explique
Samuel Thomas. Nous avons reçu une subvention de 20 000 euros et, surtout,
nous avons pu, dans les courriers que nous adressions aux procureurs ou aux
juges, nous prévaloir de ce soutien et indiquer que nous agissions dans le
cadre d'une convention avec l'Etat. Les magistrats ont accordé beaucoup plus
d'attention à nos démarches !" Forte de cet
appui, l'association a relancé les procédures, fait appel des non-lieux,
contesté les classements sans suite. Dans l'affaire de l'OPAC de Saint-Etienne,
qui avait mis en place un fichier ethnique de locataires, SOS-Racisme s'est
ainsi appuyé sur la convention pour contacter une à une toutes les victimes du
fichage afin qu'elles se constituent partie civile lors de l'audience. Lorsque
le procès s'est ouvert, le 18 novembre 2008, trente d'entre elles se sont
présentées devant le tribunal de Saint-Etienne afin d'obtenir réparation. Les faits
étaient connus depuis 2005. Cette année-là, la mission interministérielle
d'inspection du logement social avait constaté que l'OPAC classait les
habitants en trois catégories : Maghreb, Afrique, Asie. Le plan stratégique se
fondait sur ces données pour gérer la répartition des nouveaux arrivants,
estimant ainsi, en 2002, qu'il était "possible d'infiltrer sur
certains bâtiments quelques familles étrangères de petite taille"… Le
3 février 2009, l'OPAC a été condamné à une amende avec sursis. La convention a
aussi permis de relancer l'affaire des agences immobilières Mil'Im, qui
classaient les propriétaires en quatre catégories: 1 (aucune exigence sur
l'origine ethnique du locataire), 2 (n'accepte que les Européens), 3 (n'accepte
que les Français de métropole) et 4 (accepte les Français de "couleur"
uniquement s'ils sont antillais). L'agence d'Amiens a été condamnée en 2008
mais la convention a permis à SOS-Racisme de porter plainte contre les 330
propriétaires classés "3" qui acceptaient uniquement des
locataires français et métropolitains. Dans les autres
agences Mil'Im, beaucoup de magistrats butaient sur le déchiffrage des codes.
En 2008, l'agence de Strasbourg avait ainsi bénéficié d'un non-lieu car la CNIL
ne parvenait pas à décoder les mystérieux numéros attribués aux propriétaires.
Il a fallu attendre le procès en appel de l'agence d'Amiens, en février 2009,
pour que Mil'Im communique à la justice un document baptisé "Démarche
qualité" qui offrait la grille de lecture du logiciel. C'est en
s'appuyant sur cette note que SOS-Racisme a pu, grâce à la convention, demander
au parquet de revenir sur le non-lieu prononcé à Strasbourg. La convention a
aussi permis de mettre au jour de nouvelles affaires. SOS-Racisme a ainsi découvert
que sur le site Internet du cabinet de recrutement Huxley, les candidats
résidant en France et postulant à des postes dans l'Hexagone devaient cocher
une case sur leur origine ethnique, optant pour "Black caribbean",
"Black other", "Asian" ou "White".
Quant au site européen de recrutement de Nissan, il demandait aux candidats
d'indiquer s'ils venaient de "France"...ou de Guadeloupe, de
Martinique, de Guyane ou de La Réunion. Malgré l'aide de la convention,
SOS-Racisme affirme avoir du mal à faire aboutir ces affaires. "La
Commission nationale informatique et libertés, l'inspection du travail et les
autorités judiciaires se montrent peu enclines à apporter une réponse
répressive aux pratiques dénoncées", estime le rapport. Surcharge de
travail, difficulté à réunir des preuves, méconnaissance de la législation:
beaucoup de procédures judiciaires finissent par s'enliser. En 2007,
SOS-Racisme avait signé une convention sur la formation des magistrats avec le
ministère de la justice mais, selon l'association, elle n'a jamais eu lieu. "La
lutte contre le fichage de données “ethno-raciales” ne pourra être efficace
qu'avec la mise en place d'une véritable politique pénale répressive et par la
mobilisation de tous les acteurs concernés", conclut le rapport. Anne Chemin
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