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"Tout allait trop vite"
Ce matin-là,
ses collaborateurs l'attendaient dans une salle de réunion. Ne la voyant pas
arriver, ils se dirigent vers son bureau. En chemin, ils voient une fenêtre
ouverte, avec une chaise placée devant. En se penchant, ils aperçoivent le
corps de leur directrice gisant une dizaine de mètres plus bas. Celle qui se
définit comme "une miraculée, parce qu'encore vivante" est
tombée sur un buisson qui a amorti sa chute. Elle est restée consciente. Elle
prononce alors ces paroles : "La RGPP (révision générale des
politiques publiques) m'a tuée." Un mois après
son geste, Catherine Kokoszka, en convalescence dans une maison de santé de la
région parisienne, en explique les raisons dans un long texte diffusé par son syndicat, le Syndicat de la
protection judiciaire de la jeunesse-Union nationale des syndicats autonomes
(SPJJ-UNSA). Le texte est rendu public alors que la ministre de la justice et
des libertés, Michèle
Alliot-Marie, devait rencontrer, jeudi 5 novembre, l'ensemble des cadres
territoriaux de la PJJ, une administration en pleine crise d'identité, une
administration en détresse, en charge de la jeunesse en détresse. Son geste,
ses explications entrent en résonance avec des suicides sur d'autres lieux de
travail. C'est cette
crise d'identité qu'ausculte Catherine Kokoszka, qui veut prendre la parole,
parce qu'elle a "failli mourir de ne plus pouvoir penser" : "Qu'en
faire ? Penser ce passage à l'acte, le parler ou l'enfouir dans les limbes de
l'oubli ? Je souhaite, pour ma part, que la discussion s'installe dans une
administration en pleine mutation. Sa richesse réside dans les femmes et les
hommes investis dans la mission éducative de l'institution et qui risquent de
partir s'ils ne sont pas pris en considération. La perte alors pour les jeunes
et les familles sera immense. L'hémorragie a déjà commencé. Que sera alors la
PJJ, une illusion ?" La protection
judiciaire de la jeunesse est née au lendemain de la seconde guerre mondiale,
en même temps que l'ordonnance de 1945 qui régit la délinquance des mineurs, et
qui doit être remplacée par un nouveau code pénal des mineurs, plus répressif,
qui devrait être présenté à l'été 2010. Catherine Kokoszka en cite d'ailleurs
le préambule - appelé à disparaître - dans son texte : "Il est peu de
problèmes aussi graves que ceux qui accompagnent la protection de l'enfance,
et, parmi eux, ceux qui ont trait au sort de l'enfance traduite en
justice." Au centre de
son travail, il y a les enfants qu'elle veut sortir "des voies de
garage", parce qu'elle refuse "que la crise sociale laisse
les jeunes dont nous nous occupons sur le carreau". La majorité des
cadres de la PJJ est constituée d'anciens éducateurs, qui ont fait des études
de sciences humaines et gravi les échelons de l'institution. C'est le cas de
Catherine Kokoszka, éducatrice depuis 1980, avant d'être directrice
départementale dans la Creuse et en Corrèze, puis à Paris depuis 2006. En même temps,
Catherine Kokoszka assume sa fonction de directrice, engagée dans la réforme de
l'Etat à laquelle elle souscrit ("Je suis une fonctionnaire d'Etat,
serviteur mais pas servile, loyale mais pas courtisane"), mais aussi
attachée aux valeurs éducatives de ce travail particulier sur la jeunesse
délinquante. "Que devient notre mission éducative ?",
s'interroge-t-elle avec angoisse. C'est ce "conflit de loyauté qui
(l)'a fait passer de l'autre côté du miroir". Elle décrit ce
tiraillement entre ces deux exigences qui devenaient pour elle inconciliables :
"Ma tâche est de diriger un département, de mettre en oeuvre les
consignes de mon administration. Or mes idéaux, ma conception de la République,
du bien commun, de l'intérêt général, des missions de la PJJ, m'ont paru de
plus en plus en complète contradiction avec ce qui m'était demandé. Non pas
parce que ces consignes me paraissaient déraisonnables, mais parce que
l'accélération des transformations en un temps trop court mettait à mal la
mission éducative de l'institution et produisait de la maltraitance
institutionnelle. La machine infernale poursuit son chemin sans se soucier des
humains que sont les professionnels." Elle applique
les consignes, avec zèle, comme le lui reprochent les syndicats. Quand le
gouvernement décide de concentrer la PJJ sur les mineurs délinquants et de ne
plus s'occuper des jeunes en danger (les enfants placées par un juge dans un
foyer pour échapper à des violences familiales, par exemple, désormais pris en
charge par les conseils généraux), elle l'applique, en se heurtant parfois
durement à des juges des enfants opposés à ce changement. Elle se sent
alors abandonnée par son administration : "Ceux qui nous dirigent et
donnent les ordres nous laissent sous la mitraille. Je rêve de cette époque
peut-être mythique où le général, brandissant son épée, conduisait ses troupes.
J'ai parfois l'impression, de mon modeste poste de directrice départementale,
d'être un pion sur un échiquier, à qui l'on donne des consignes orales et non
écrites, ce qui est en contradiction avec le droit administratif." Les réformes
s'enchaînent, le projet stratégique national de la PJJ intervient en même temps
que la RGPP. Il faut supprimer des postes, restructurer des services, aller
vite, sans toujours comprendre, sans pouvoir expliquer, parce que "ce
qui va trop vite rend fou et détruit". Son cas n'est pas isolé : "Chaque
directeur départemental est dans son coin à se débrouiller comme il peut. Un
étrange climat règne, où celui qui se sent en fragilité perçoit déjà le
prédateur intéressé par le poste." Face à ces
tensions contradictoires, rien ne semble fait pour accompagner les personnels :
"Quelle programmation, quelle évolution ont été prévues par les
échelons stratégiques pour éviter le mal-être, pour ne pas dire la maltraitance
des personnels qui ne savent plus où nous allons ? Les congés maladie, longue
maladie, longue durée, le burn-out, le surmenage se multiplient. Quand va-t-on
arrêter la casse ? Car cette souffrance rejaillit obligatoirement sur les
prises en charge des mineurs et l'accompagnement des familles." Même si les
gestes suicidaires sont toujours complexes et ne peuvent se résumer qu'à une
seule explication, Catherine Kokoszka a fait une analyse scrupuleuse des
raisons professionnelles de son passage à l'acte : "J'ai failli mourir
parce que je passais ma vie à mon travail, certaine de soutenir les valeurs
éducatives de l'institution. J'ai failli mourir de la surdité d'une institution
qui n'entendait pas que tout allait trop vite, si vite que nous ne pouvions
plus suivre." Alain
Salles TEMOIGNAGE
PARTICIPATION A UNE REFLEXION COLLECTIVE Par Catherine Kokoszka-Garbar Directrice Départementale de la Protection Judiciaire de la Jeunesse de Paris |
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