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Héritiers du P. d’Alzon, le règne de Dieu pour
intuition
Près de 200 ans après la naissance de leur fondateur, les
assomptionnistes (propriétaires du groupe Bayard, qui édite «La Croix»)
invitent toujours à chercher Dieu à l’œuvre dans le monde
Statue
du P. Emmanuel d'Alzon dans la cour du lycée des Oblates de l'Assomption qui
porte son nom à Nîmes (Photo : Assomption).
«Je ne voyais pas ce qu’était la spiritualité du Règne, alors je suis allé
poser la question au maître des novices ! » Le P. Vincent Leclercq,
assomptionniste de 40 ans, raconte en riant cette anecdote de ses années de
noviciat, il y a dix ans, quand on l’interroge sur la spiritualité de sa
congrégation.
S’il est – relativement – facile de définir la spiritualité ignatienne ou dominicaine,
il est plus difficile en effet de dire en quoi consiste la spiritualité des Augustins de l’Assomption
qui ont gardé pour devise celle de leur fondateur, le P. Emmanuel d’Alzon : Adveniat
regnum tuum (d’où leur logo ART), « que ton règne vienne ».
Prendre cette devise au XIXe siècle, c’était afficher la volonté de «
contrecarrer les mouvements athées et anticléricaux et rétablir Dieu dans ses
droits » – selon l’expression du P. Hervé Stéphan, ancien supérieur général
(1975-1987).
Travailler à l’avènement du règne de Dieu
En ce début de XXIe siècle, il s’agit
davantage de « voir comment Dieu est présent et actif dans la vie du monde
d’aujourd’hui », explique Vincent Leclercq, enseignant de théologie morale et
bioéthique au Theologicum de la Catho de Paris et conseiller spirituel de la
conférence Olivaint (plus ancienne association étudiante de France).
Certes, toute spiritualité est forcément engagée. Mais « la spiritualité du
Règne porte une attention spéciale à l’articulation entre action et contemplation,
entre Évangile et besoins du monde », poursuit le P. Leclercq, en relisant son
parcours au sein de l’Assomption. Médecin de formation, il a travaillé trois
ans à Boston sur la vulnérabilité, pour un doctorat de théologie morale. Lui
qui a soigné et accompagné de nombreux malades du sida, dans le cadre de ses
études de médecine et de sa coopération civile au Bénin, voulait « réfléchir
théologiquement à nos pratiques avec les plus vulnérables, les plus pauvres.
Jésus a besoin d’eux pour nous montrer qui il est ».
Une manière de redire aujourd’hui les intuitions prophétiques du P. Emmanuel d’Alzon qui conseillait, en 1868, de travailler
à l’avènement du règne de Dieu : dans les âmes, « par la pratique des vertus
chrétiennes et des conseils évangéliques », et dans le monde, en faisant aimer
le Christ. Car c’est bien pour faire advenir le Règne en soi et autour de soi
que le P. d’Alzon, alors vicaire général du diocèse de Nîmes et supérieur du
collège de l’Assomption dans cette ville, fonde une nouvelle congrégation de
religieux. Il les appelle Augustins de l’Assomption (AA), en fidélité à saint
Augustin et à la Vierge Marie, gardant le nom du collège dans la chapelle
duquel, à Noël 1850, il prononça, avec quatre amis, ses vœux religieux pour un
an.
«Affirmer les droits de Dieu pour donner sens aux
droits de l’homme»

Cet objectif de faire advenir le Règne de
Dieu, c’est-à-dire d’«accompagner et valoriser les chemins de foi dans un monde
complexe», selon les mots du P. Leclercq, ne peut être séparé de la seconde
devise des assomptionnistes, un peu plus tardive : Propter amorem Domini
Christi («à cause de l’amour du Christ»).
Cet amour du Christ, le P. d’Alzon en avait fait le cœur de sa spiritualité et
la source de son activité apostolique. « Je veux Dieu de toutes les puissances
de mon âme et de tous les élans de mon cœur », écrivait-il. Et Dieu sait si les
élans de son cœur, impétueux et passionné, furent nombreux ! Originaire des
Cévennes – région qui le met en contact, dès son enfance, avec le
protestantisme –, ce prêtre diocésain se veut très tôt défenseur des valeurs
catholiques.
« Sur les pas de son maître Félicité de Lamennais, il comprend la nécessité
pour l’Église d’entrer dans le mouvement de démocratisation et de liberté qui
secoue alors l’Europe », écrit Robert Migliorini, frère assomptionniste et
ancien journaliste à La Croix. La conviction du P. d’Alzon est qu’il
faut, pour participer à l’évolution de la société, « affirmer les droits de
Dieu pour donner sens aux droits de l’homme ».
«Envoyés sur tous les fronts»
D’où les quatre grandes missions qu’il
assigne, à partir de 1845, aux Augustins de l’Assomption. L’éducation d’abord,
par le biais notamment des petits séminaires (les alumnats) et des orphelinats
; il s’est beaucoup intéressé aux contenus des programmes et fut nommé au
Conseil supérieur de l’instruction.
La presse ensuite, pour former des chrétiens capables de prendre des
responsabilités et de participer aux débats de société : après avoir créé la Revue
de l’enseignement chrétien (1851) et Pèlerin (1873), il crée en 1880
La Croix Revue qui deviendra en 1883 le quotidien La Croix.
L’engagement pour l’unité des chrétiens, dans son désir de « ramener à Rome les
frères séparés et de convertir la Russie orthodoxe », l’amène à rechercher le
dialogue et à développer les missions de l’Orient.
Enfin, les pèlerinages de groupes dans les principaux sanctuaires mariaux :
même si la congrégation n’est pas spécifiquement mariale, elle a indéniablement
contribué à développer la dévotion à la Vierge Marie en organisant à Lourdes
(depuis 1873), avec l’association Notre-Dame-de-Salut, le Pèlerinage national
du 15 août. « Notre fondateur se plaignait déjà d’avoir plus d’œuvres à porter
que de religieux dans les premières communautés », sourit le P. Lucas Chuffart,
assistant général à Rome, en soulignant que les assomptionnistes, aujourd’hui
comme hier, sont « envoyés sur tous les fronts ».
Esprit œcuménique, doctrinal et social
Outre l’amour du Christ, le P. d’Alzon
nourrissait un grand amour pour l’Église. Ayant accompagné en 1869 son évêque,
Mgr Plantier, au concile Vatican I, le P. d’Alzon resta fasciné par le
Saint-Siège. « Travailler pour Rome, quelquefois sans Rome, jamais contre Rome
», répétait-il avec son sens de la formule. Par ses « œuvres généralices » (comme
on disait à l’époque), l’Assomption se donne donc vocation de servir « les
intérêts généraux de l’Église ».
Ainsi marquée par l’amour du Christ et de l’Église, la spiritualité
assomptionniste l’est aussi par un esprit œcuménique, doctrinal et social. Ce «
triple esprit » agit comme trois critères qui doivent animer toutes les œuvres
de la congrégation. Triple encore sont les qualités que le fondateur attendait
de ses fils spirituels : franchise (« Dites ce que vous êtes sans
arrière-pensée »), hardiesse (« Qu’importe si certains vous traitent de
téméraires ») et désintéressement (« Rejetez les mesquines et personnelles
considérations »). Quant à la règle de vie des Augustins de l’Assomption, elle
peut se résumer en charité fraternelle et humilité.
Au-delà de cette double devise, il ne faut pas oublier que le P. d’Alzon fut un
vrai maître spirituel, notamment pour Marie-Eugénie Milleret, la fondatrice des religieuses de
l’Assomption canonisée en 2007. Lui qui commençait ses journées par deux heures
d’adoration et qui avait fait l’expérience de la souffrance physique et du
dénuement moral (à 44 ans, une grave méningite le cloue au lit plusieurs mois)
savait résolument mettre « à l’école du Christ » les âmes qui s’adressaient à
lui.
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