![]() |
![]() |
|
|
Condamné à mort en Arabie saoudite pour avoir dit la bonne aventure au Liban Al-Aïn (vallée de la Bekaa) Envoyée spéciale Condamné
à mort pour "sorcellerie", Ali, ressortissant libanais de 46 ans, n'a
plus que quelques jours à vivre au fond d'une lointaine geôle d'Arabie
saoudite. Au Liban, sa famille est sous le choc face à la sentence, "démesurée,
incompréhensible", et tente désespérément de trouver un sens au
scénario cauchemardesque qui a mené Ali au pied de l'échafaud. Originaire
d'Al-Aïn, un village chiite du nord du Liban, Ali Hussein Sbat
est marié et père de 4 enfants. Il avait trouvé
du travail à Beyrouth, au sein d'une petite chaîne de télévision câblée
baptisée "Shéhérazade", diffusée au Liban et dans la région. Devant
la caméra, il recevait des appels téléphoniques de téléspectateurs à qui il
"prédisait" l'avenir. Travail, santé, amour, les problèmes qui lui
étaient exposés trouvaient une issue heureuse ou une parole d'encouragement. En 2008,
Shéhérazade ferme ses portes et Ali se reconvertit dans les plantes
médicinales. Au printemps de la même année, il part en pèlerinage dans les
lieux saints chiites, en Iran puis en Arabie saoudite, à La Mecque. Le 7 mai
2008, il faisait la sieste dans un hôtel de Madinat
Al-Mounawara saoudien, dernière étape avant son retour au Liban, quand la
police des moeurs saoudienne vient le tirer de son lit. Ali disparaît pendant
un temps, avant de réapparaître à la télévision saoudienne. "Parce
qu'il est chiite" Il est filmé,
pieds et poings liés, "avouant" avoir pratiqué de la
"magie". Le verdict rendu par la cour de Madinat
Mounawara est tombé le 9 novembre 2009. Ali Hussein Sbat est
jugé coupable de "sorcellerie", de "mécréance", d'insulte à
l'islam et violation de la charia (loi islamique) pour ses activités télévisées
à Shéhérazade et condamné à la peine capitale. Comment ce
ressortissant libanais, n'ayant par ailleurs jamais exercé sur le sol saoudien,
a-t-il pu se retrouver dans une telle situation ? "C'est parce qu'il
s'appelle Ali, pense son frère Mehdi. Il est chiite avec un nom chiite
et il avait un visa iranien sur son passeport." Les tensions au
Proche-Orient entre communautés chiites et sunnites seraient, selon ses
proches, une des explications. En Arabie saoudite, le bras de fer qui se joue
entre le roi Abdallah et certaines autorités religieuses pourrait en être une
autre. "En tout cas, c'est politique", murmure-t-on dans la
famille du condamné. Al-Aïn, le village
d'Ali, se situe à 35 kilomètres au nord de Baalbeck dans la vallée de la Bekaa.
Sur les murs, le visage de l'ayatollah Khomeiny veille, sévère, sur une
population pieuse et modeste. Entre montagnes, petits vergers et routes
défoncées, le temps semble avoir suspendu son vol. Mais pour les proches d'Ali,
il s'est mué en compte à rebours mortel. Ils avaient trente jours pour faire
appel du verdict. Le 19 novembre, il n'en restait déjà plus que 20. "Nous
avons regardé sur Internet, raconte Mehdi, le frère. Les châtiments pour
actes de magie ne dépassent pas les peines de dix ans de prison." "Une
main coupée, peut-être...", suggère le père. Tous se sentent
abandonnés par le député local qui a promis son soutien le jour des élections,
le 12 juin, mais qui ne s'est plus manifesté depuis, alors que l'ambassadeur du
Liban en Arabie saoudite n'a toujours pas rendu visite à Ali en prison. Consulté, le
cheikh Abdel Amir
Qabalan, plus haute autorité religieuse chiite du Liban, a estimé que les
activités d'Ali relevaient de "l'aide psychologique" pour des
gens en "manque d'espoir", et non de la "magie"
ou d'autres activités contraires à l'islam. L'avocate libanaise May Khansa, connue
pour accepter les dossiers des plus déshérités, dénonce un "procès sans
avocat pour un acte qui ne relève tout au plus que de l'escroquerie",
les "tortures infligées à Ali pendant son interrogatoire" et
le prix, "un million de dollars, réclamé par les avocats
saoudiens" pour entreprendre une procédure en appel. Cette étrange
affaire embarrasse les autorités libanaises, elles-mêmes divisées entre
sunnites et chiites, alors que l'Arabie saoudite est un "parrain" très
influents au Liban. Le ministre libanais de la justice, Ibrahim Najjar,
affirme avoir fait "le nécessaire". Opposant déclaré à la
peine de mort, il précise être dans l'incapacité de se prononcer sur un dossier
relevant d'une justice étrangère. "Je respecte la justice saoudienne et
la charia, souligne-t-il, mais en tant que juriste, je remarque que la
sorcellerie n'est plus ici qu'un vulgaire délit. Il ne viendrait à l'idée de
personne au Liban de condamner à mort une diseuse de bonne aventure. Ce serait
ridiculement perçu." Cécile
Hennion source |
|