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En mémoire de tous les esclaves
La loi
Taubira-Delannon, votée par les députés en mai 2001, avait pour but de faire
reconnaître l’esclavage comme crime contre l’humanité. Cette loi est
sérieusement contestée par quelques historiens ; on la trouve partiale et
partielle, elle manque de nuances 2. Toujours est-il
qu’il était nécessaire de faire un travail de mémoire en souvenir des anciens
esclaves et de montrer le caractère tragique de l’esclavage tel qu’il a été
pratiqué par les occidentaux, notamment par la France. C’est la raison pour
laquelle le Président Jacques Chirac a retenu la date du 10 mai pour « honorer
le souvenir des esclaves et commémorer l’abolition de l’esclavage. » Il a
su envoyer des signes forts en direction des populations issues des
départements outre-mer. C’est une date importante puisqu’elle est de nature à
poser le problème de l’esclavage tel qu’il a été pratiqué pendant trois
siècles. C’est une reconnaissance aussi pour la communauté noire. Guerre
des mémoires ? Il y a à
distinguer entre mémoire et histoire. Si on suit les travaux de l’historien
Pierre Nora qui a longuement réfléchi sur la dualité histoire/mémoire, on se
rend compte que la mémoire c’est le souvenir d’une expérience vécue ou
fantasmée. Et à ce titre elle est portée par des groupes vivants. Elle est
ouverte à toutes les transformations et déformations successives. L’histoire
est, au contraire, une construction toujours problématique et incomplète de ce
qui n’est plus mais qui a laissé des traces 3. Et à cet égard, la
France est malade de sa mémoire. Il y a véritablement une guerre des mémoires.
La colonisation a fait son temps, mais la mémoire des colonisés et la mémoire
de ceux qu’il faut bien appeler les colonisateurs, même s’ils ne sont que leurs
descendants, sont restées des mémoires vives. Aux manifestations des anciens
Pieds Noirs, aux revendications des anciens Harkis, répondent aujourd’hui les
protestations des « Indigènes de la République ». Protestations également
relayées par des représentants d’associations noires de France 4. Ces associations se
réunissent autour d’un même combat, celui de la discrimination. Même s’il
rejette la démarche communautariste, le conseil du CRAN veut mettre en valeur
la culture afro-antillaise. On ne peut oublier que l’histoire des Antilles a
été façonnée dans les douleurs de l’esclavage. Selon la formule présidentielle,
la République reconnaît tous ses fils. La France a la chance de former une
société multiculturelle, et pour ma part je ne pense pas qu’on se dirige vers
du communautarisme. Il faudra seulement prendre en compte les revendications
des uns et des autres, leur donner leur juste place, entendre des populations
qui crient leur exclusion. Les émeutes des banlieues ont exprimé un malaise et
un mal-être social. Il faut que le pouvoir puisse entendre ça. Il l’a entendu
et il vise à mieux traiter ces différentes populations. Il nous faut, les uns
et les autres, nous reconnaître fils et filles de la République, indépendamment
de notre origine sociale ou de la couleur de notre peau. Il serait mal venu de
céder à l’esprit communautariste ou à un repli identitaire. Le
combat des chrétiens Les chrétiens
ont combattu pour l’abolition de l’esclavage. Ce fut l’une des raisons pour
lesquelles j’ai souhaité consacrer un mémoire de maîtrise à Guillaume de
Félice, resté dans les oubliettes de l’Histoire. Cet homme du XIXème siècle
était pasteur de l’église réformée de Bolbec, en Seine Maritime, non loin du
port négrier du Havre ! Conscient des difficultés que les esclaves
rencontraient, il s’est engagé courageusement. Il a combattu avec détermination
le régime esclavagiste en vigueur dans les colonies françaises. Plusieurs
raisons expliquent son engagement abolitionniste. Son grand-père
encyclopédiste, Fortunatus Barthélémy de Félice, d’origine italienne émigré en
Suisse et de nationalité helvétique, s’était déjà engagé contre la traite négrière
au XVIIIème siècle. Guillaume est parti de Suisse avec son père qui s’est
installé en France en 1804, à Lille. Autre raison à son engagement : Sa
foi. Il était pasteur et il a compris que la Bible, au final, condamne
l’esclavage. Certes, les patriarches avaient des esclaves, mais il faut
distinguer plusieurs formes d’esclavages. Et l’esclavage tel qu’il a été
pratiqué au XIXème siècle n’a rien à voir avec l’esclavage tel qu’il était
pratiqué par Abraham. C’est au nom de ses convictions religieuses que Guillaume
de Félice se lance dans le combat abolitionniste. Victor Schoelcher lui-même,
celui que la République a consacré comme le père de l’abolition de l’esclavage,
l’appelait « notre maître à tous ! » Il reconnaissait en lui, à
travers ses travaux, un abolitionniste convaincu et respecté. Guillaume de
Felice a entretenu une longue correspondance avec les abolitionnistes anglais
qui ont obtenu gain de cause en 1833 – la France abolira l’esclavage en 1848.
Le pasteur a écrit un livre retentissant à son époque : « Abolition
immédiate et complète des esclaves. Appel aux abolitionnistes ». Son ouvrage
sera soutenu et financé par les Anglais. Il le distribuera au Parlement et
Alexis de Tocqueville en aura un exemplaire. C’est cette brochure qui va fonder
sa notoriété. On n’en
a pas fini Les descendants
d’esclaves, un peu à la manière des juifs survivants de la Shoah, ont refoulé
leur lointain passé. Moi-même, je n’ai jamais entendu parler de l’esclavage
dans mon enfance. Un philosophe a dit que le bourreau tue deux fois : la
deuxième fois c’est par le silence. Une page de l’histoire était occultée. On
n’en parlait pas. Est-ce une douleur qu’on refoulait ? Je veux bien le
croire. Mais il y a eu aussi de la part de l’Etat français une politique visant
à faire oublier cette tragédie. Et c’est aujourd’hui que l’on voit un réveil
chaotique de cette mémoire longtemps occultée. De là à tomber dans le
victimisme, il y a un pas qu’il faudrait se garder de franchir. Le Martiniquais
Frantz Fanon disait qu’il refusait d’être esclave de l’esclavage. Nous devons
faire face à notre passé, l’assumer, mais aussi nous insérer au sein de la
République et partager ses valeurs. La tentation est grandissante d’une
mauvaise utilisation de l’histoire. Elle est censée reposer sur des faits et il
faut les analyser avec une certaine distance, sans s’en servir pour demander
farouchement des comptes à la nation. Et puis il y a des formes d’esclavage
aujourd’hui qui méritent la mobilisation des chrétiens. Exploitation d’une
main-d’œuvre enfantine, prostitution, enfants enrôlés de force dans des guerres
injustes, etc. Le commerce et l’asservissement sexuels des mineurs constituent
une forme d’esclavage contre laquelle nous devons lutter de toute notre force. Propos
recueillis par Farid SERGY Notes: Tiré du n°227
de la revue Certitudes |
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