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Katrina:
rendez-moi ma Nouvelle-Orléans
Avant que les digues cèdent, la ville était déjà marquée par la nostalgie et une profonde tristesse. Katrina a juste amplifié la souffrance.Il y a 4
ans, l'ouragan Katrina engloutissait la Nouvelle-Orléans. Katrina s'est abattu
sur la côte sud des Etats-Unis le 29 août 2005, faisant plus de 1 600 morts en
Louisiane et au Mississippi, et plus de 40 milliards de dollars de dommages.
L'ouragan Rita a suivi moins d'un mois plus tard, tuant à son tour 11 personnes
et ajoutant des milliards de dollars de dégâts supplémentaires. Plus d'un
million de personnes avaient été déplacées et des centaines de milliers ne sont
toujours pas rentrées à la Nouvelle-Orléans tandis que des quartiers entiers de
la ville ont disparu, rayés de la carte. Voici le
témoignage de Tereza Witz, dont la famille est originaire de la
Nouvelle-Orléans. Elle est journaliste et dirige la rubrique culturelle du site
dédié à la communauté noire américaine The Root qui appartient à Slate group. Quand j'ai
appris que les digues avaient cédé, j'ai immédiatement décidé d'y retourner.
Mais il y avait toujours une raison de retarder le voyage; toujours un
empêchement de plus. En bref, je me trouvais des excuses. La Nouvelle-Orléans
est la ville de mes ancêtres. Mais elle et moi, ça n'a jamais été très facile.
J'ai finalement fait le voyage en voiture, il y a deux ans. C'était l'été. Je
suis passée devant la vieille maison de mes grands-parents, abandonnée depuis longtemps,
sans la reconnaître. Cette grande bâtisse de style «double-shotgun»,
tous ces étés passés à courir dans le jardin. Sortis de ma mémoire. Même dans
Uptown, sur la rive est, loin du quartier de Ward Nine, Katrina avait sévit:
ses vents avaient attaqué la maison familiale, arrachant les clôtures,
décrochant les volets, écrasant le garage. D'un seul revers de main rageur, cet
ouragan avait balayé mon passé. Quand je pense
à la Nouvelle-Orléans, je conjugue tous les verbes à l'imparfait. J'ai pris
cette habitude bien avant Katrina. L'ouragan m'a simplement permis de mettre le
doigt sur le vrai problème. Entre les visites de cimetières et la «Marie
Laveau's House of Voodoo», la Nouvelle-Orléans a toujours été fermement ancrée
dans le passé. C'est d'ailleurs ce qui attire les touristes et les fêtards du
Mardis-Gras: cette bouffée d'exotisme, de décadence nostalgique. Laissez les
bons temps rouler*. «Let the good time roll». Quoi qu'il arrive. Mais derrière
cette façade d'entrain nostalgique se cache un indéniable malaise doublé d'une
une profonde tristesse. Katrina n'a fait que multiplier cette souffrance. Par
dix. Ses habitants
aiment à répéter que la Nouvelle-Orléans n'est pas la ville située le plus au
sud des Etats-Unis, mais bien celle située le plus au nord des Caraïbes; il y a
du vrai dans cette plaisanterie. (Lors d'un voyage à Cuba il y a quelques
années, j'avais été envahie par une impression de déjà-vu: la Havane et ses
bâtiments en ruine ressemblait tellement à la Nouvelle-Orléans! C'en était
étourdissant). La Nouvelle-Orléans n'est pas vraiment une ville américaine, et
pourtant, c'est la ville américaine par excellence: une ville américaine du
temps des colonies. La
Nouvelle-Orléans, pour reprendre l'expression (en argot local) du fils d'un
ami, est «beaucoup* weird» [très étrange]. Cette ville est «beaucoup*» de
choses: trop vieille, trop pauvre, trop riche, trop noire, trop française, trop
mélangée, trop divisée (classes sociales, couleurs de peau), trop nerveuse,
trop compliquée, trop belle. Elle est une survivance du passé de notre pays. Avec un peu de
chance, elle pourra devenir notre avenir. Le passé deviendra alors un prologue.
Mais avant toute chose, nous devons reprendre possession de cet héritage. Le
revendiquer. Reconnaître qu'il mérite avant toute chose de survivre. Pour ma part,
j'ai toujours eu du mal à accepter cette partie de mon histoire. J'ai grandi à
New-York et à Atlanta; étant enfant, la Nouvelle-Orléans me paraissait trop
gothique, trop bizarre ; trop «Autre». Chaque été, nous sautions dans un
avion (ou nous nous entassions dans la voiture familiale) afin de nous rendre
dans la ville natale de mon père. Je trouvais l'endroit désespérément vieillot:
les gens parlaient avec un drôle d'accent, l'eau du robinet sentait bizarre et
un nombre incalculable de statues de saints ensanglantés encombraient le salon
de ma grand-mère - ce qui se passe de commentaires. (Je ne parlerai même pas de
l'absence de climatisation.) Mon grand-père,
le père de mon père, n'avait appris à parler anglais qu'à 19 ans. Docteur en
médecine, il avait été frappé de cécité peu après ma naissance; il avait alors
plus de 80 ans. Mes souvenirs se ressemblent tous: un homme silencieux et
effacé, assis dans un fauteuil; il ne prononçait pas un mot, sauf quand je le
saluais d'un «Bonjour, papy». Ces paroles le ramenaient à la vie; il hochait
alors la tête, me tapotait la main et me parlait de sa voix douce et chaude, à
l'accent créole prononcé: « bonjour, ma chérie, oui, oui... ». Ma
grand-mère, dont j'ai hérité du prénom, me traînait à la messe tous les
dimanches; parfois même pendant la semaine. J'ai appris à jouer sur le vieux
piano droit de ma tante Doris; j'ai nagé dans le Lac
Pontchartrain avec mes cousins, et j'ai mangé un bon paquet de tamales et
d'huitres po' boy maison. En grandissant,
j'ai appris à apprécier, à aimer - à adorer - cette partie de mon
héritage. A savourer les petits détails qui faisaient de la Nouvelle-Orléans
une ville unique. Le barman de l'Acme Oyster House, dans le Vieux carré
français, par exemple. A chaque fois que j'étais de passage en ville, il me
regardait de haut en bas et me disait: «Vous parlez pas comme les gens d'ici,
mais à vous regarder, on dirait bien que vous êtes du coin.» Et tous ces gens
qui, en entendant mon nom de famille, pouvait me dire de quelle paroisse ma
famille était originaire. Puis vint
Katrina. Je me souviens
de la panique; vouloir que le téléphone sonne enfin; ne pas pouvoir appeler à
cause des problèmes de réseau; ne pas savoir si la famille avait pu ou non se
réfugier hors de la ville. Et puis la colère, en voyant les eaux frapper la
cité; la rage insurmontable et incrédule. L'improbable impotence du
gouvernement. Je me souviens de Jesse Jackson, qui comparait l'intérieur du
Convention Center à «la coque d'un bateau négrier» ; et les
universitaires, qui appelaient la ville «Bagdad-sur-Mississipi». La colère et
la douleur sur le visage des reporters, à la télévision; leurs efforts pour
tenter de comprendre l'incompréhensible. Comment cela pouvait-il arriver ici?
Nous arriver à nous? Aux nôtres? Les opposants à
la réforme du système de santé ont beau hurler leur désaccord dans les débats
publics: si Katrina a prouvé une chose, c'est bien que nous avons besoin d'un
gouvernement fort à nos côtés. A l'heure où
j'écris ces lignes, j'apprends que ma cousine vient de mourir. Elle était la
dernière matriarche de la famille. Inez Wiltz Narcisse était le lien qui me
rattachait au passé de ma famille; la seule personne en mesure de me parler des
nombreuses branches de notre arbre généalogique, des esclaves aux maîtres
blancs; on pouvait toujours compter sur elle pour raconter une blague salace ou
deux (en créole) aux réunions de famille. Elle avait depuis longtemps quitté la
Louisiane pour Houston au Texas, mais elle était restée la gardienne de notre
famille et de notre culture. Elle a quitté
cette terre juste avant le quatrième anniversaire de Katrina. Je trouve que
c'est plutôt ironique. Quel avenir
pour la Nouvelle-Orléans? Je n'en ai pas la moindre idée. Tant de personnes
parties; tant de personnes qui ne reviendront jamais. S'il fallait résumer
toute cette douleur, toute cette nostalgie en une chanson, je choisirais
«Why?», d'Annie Lennox ; la version de John Boutte. Je m'inquiète
pour la Nouvelle-Orléans. J'espère qu'elle ne deviendra pas une ville-musée,
cantonnée au Vieux carré français et à Uptown; une ville qui aurait oublié
l'authentique étrangeté du quartier de Ward Nine, cet «Autre» local. Quoi qu'il
arrive, la maison de mes grands-parents échappera à ce funeste destin. Leur
quartier est devenu «très chic*» ; il grouille de clubs de yoga et de
galeries d'art, d'antiquaires et de restaurants BCBG. Les immeubles poussent
comme des champignons ; le terrain de la maison familiale a pris beaucoup
de valeur. Nous ne le vendrons pas, en dépit des coups de fil des promoteurs
immobiliers, des voisins qui se plaignent de l'état lamentable des lieux, et des
querelles familiales autour de l'héritage. Cet automne, ma cousine Bernadette
va commencer à rénover notre - sa - maison ; elle va tenter de redonner
vie à ce que Katrina a voulu détruire, de la clôture au garage en passant par
les volets. Cela me réconforte. Le simple fait que ce projet existe est un
miracle en soi (et vous seriez d'accord si vous connaissiez toute l'histoire). La
Nouvelle-Orléans sera-t-elle le théâtre d'un petit miracle de famille? Si oui,
tous les espoirs sont permis. Teresa
Wiltz Traduit par
Jean-Clément Nau |