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Une
histoire qui fait encore trop mal
Grâce à
une réforme pionnière aux Etats-Unis, le Mississippi s'apprête à imposer à
l'école l'enseignement de l'histoire des droits civiques. Un sujet qui reste
douloureux, relate The Christian Science Monitor.

Au
Mississippi, rares sont les enfants qui ont entendu parler d'Emmett Till, ce
jeune Noir de 14 ans lynché par une foule blanche en 1955. L'événement
avait galvanisé le mouvement pour les droits civiques dans cet Etat du Sud. Ils
n'ont pas entendu parler non plus du Freedom Summer de 1964, lorsque
1 000 bénévoles sillonnèrent la région pour inscrire les électeurs
noirs sur les listes électorales. Ils ne savent rien de ces citoyens ordinaires
qui ont surmonté tant d'obstacles pour contribuer au changement.
Ces écoliers vont bientôt apprendre ce pan de l'histoire : dès l'automne
prochain, tous les épisodes de ce combat seront enseignés dans toutes les
écoles publiques.
Voilà qui met un terme à une culture du silence vieille de plusieurs décennies.
Par ici, on n'aime guère se souvenir de ces nuits d'attentats et d'explosions
dans les églises, du bruit des fusils que l'on armait dans les ténèbres alors
que des citoyens patrouillaient dans les rues et autour des lieux de culte dans
l'espoir d'enrayer les violences. On n'aime pas se souvenir de la peur et de la
méfiance - entre Noirs et Blancs, mais pas seulement.
"Les gens n'en parlent pas, c'est simple, reconnaît Jacquelyn
Martin, une militante noire des droits civiques. Ils ne comprennent pas que
la guérison commence en partie par la parole."
En faire une matière étudiée dans les écoles constitue "un changement
très marquant", assure Chauncey Spears, spécialiste des programmes
scolaires. "Car comment avoir un programme d'enseignement solide
lorsque même les élèves brillants ont une connaissance aussi limitée de leur
propre histoire ?"
L'enseignement des droits civiques s'imposera à tous les élèves du Mississippi,
de la maternelle à la terminale. Dans les petites classes, les écoliers liront
des livres comme I Love my Hair ! afin que soient abordés des
concepts de différence comme la couleur de peau ou la texture des cheveux. Les
plus âgés plongeront plus avant dans l'œuvre de ces citoyens ordinaires qui
façonnèrent le mouvement des droits civiques et dans les effets de cette lutte
dans tout le pays.
Mais comment explorer ce territoire dans un Etat où cette partie de l'histoire
est encore toute fraîche ?
Dès que la question a surgi, le corps enseignant s'est naturellement tourné
vers la classe de Vickie Malone, au lycée de McComb. Il y a trois ans, quand
elle a commencé à enseigner le programme "Local Cultures", alors
facultatif, à ses terminales, elle n'avait aucune idée de ce qu'allait devenir
ce cours. Elle voulait simplement que ses élèves entendent toutes les voix de
l'histoire, tant les noires que les blanches, dans un climat de compréhension.
Son cours ressemble plus à un séminaire universitaire qu'à un cours de lycée.
Les élèves se retrouvent autour d'une table pour discuter de questions que même
leurs parents et grands-parents (qui pour certains participèrent à la lutte
pour les droits civiques dans un camp ou l'autre) auraient sans doute du mal à
aborder.
Lors d'un cours le mois dernier, ils se sont penchés sur le thème des
différents points de vue, et chacun devait écrire un poème selon deux angles
afin de regarder les choses à travers les yeux d'un autre.
Susan Glisson, qui dirige l'institut William Winter pour la réconciliation
raciale de l'université du Mississippi, consacre beaucoup de temps à réfléchir
à ce sujet et à analyser les actions de l'Etat du Mississippi et ses résultats.
Les zones de progrès voisinent encore avec de lourds obstacles [notamment celui
des inégalités sociales qui touchent les Afro-Américains].
"Il y a comme un canal qui conduit directement les gamins de l'école à
la prison, estime-t-elle. Ajoutez à cela la crise économique, le
terrorisme, la peur des guerres à l'étranger, le premier président
afro-américain, et vous avez une situation potentiellement explosive. Cela nous
impose à tous d'être plus vigilants que jamais."
Selon le Southern Poverty Law Center, les groupes haineux et l'extrémisme sont
en progression de 50 % aux Etats-Unis depuis 2000. Dans le cadre du projet
Klanwatch, cette association à but non lucratif surveille l'activité de
900 groupes de ce genre actifs actuellement, dont 22 au Mississippi, et
près de 400 concentrés dans les autres anciens Etats sécessionnistes que sont
le Texas, la Louisiane, l'Alabama, l'Arkansas, le Tennessee, la Géorgie, la
Floride, la Virginie et les deux Caroline.
Tensions
encore vives
Sur
fond de
pauvreté persistante dans cet Etat du sud des Etats-Unis, le nouveau
programme
ravive bien des blessures jamais refermées. D'autant qu'au niveau
fédéral, des
inégalités persistantes entre Blancs et Afro-Américains sont à nouveau
constatées. Ainsi, malgré la politique de discrimination positive menée
par les
Etats-Unis depuis trente ans dansl'éducation et l'emploi en vue de
gommer les
inégalités raciales, le nombre de jeunes Noirs obtenant de bons
résultas aux examens avait reculé en 2000 par rapport à 1990. Les
tensions restent vives. A McComb, la ville pilote du programme
d'enseignement de l'histoire des droits civiques, un éditorialiste
local craignait ouvertement que le nouveau programme ne distille un
message où "les Blancs seraient présentés comme des méchants et les Noirs des gentils"...
Carmen K. Sisson
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