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Cameroun, Sorcellerie: En exil dans son propre pays

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Accusés de sorcellerie, des Camerounais sont chassés de leurs communautés et traqués de village en village, jusqu’à ce qu’ils rencontrent quelqu’un qui préfère les croire, eux, plutôt que la rumeur. Témoignage d’un vieil homme de 90 ans, désespéré par tant d’acharnement. La sérénité de Joseph Pia Njome, un Camerounais de 90 ans, est subitement troublée par la visite d'Odette Singue, sa nièce. Après quelques minutes d’échanges, le vieillard baisse la tête, fond en larmes et implore le ciel : "Qu’attend la mort pour venir me prendre ? Qu’ai-je fait au bon Dieu pour errer ainsi de village en village." Odette vient de lui annoncer la décision du chef de la communauté de Balondo, située à environ 150 km au nord-est de Douala, dont le vieil homme est originaire, d’envoyer une délégation à Ndoungué, le village où l’homme, accusé de sorcellerie s’est réfugié. Cette fois-ci, le chef n'obtiendra pas son renvoi.

En décembre 2008, ce vieillard et un co-accusé avaient dû quitter leur village. Le chef traditionnel et les populations locales les accusaient d’avoir, par la sorcellerie, éliminé un fils de la communauté. Le défunt, enseignant à Douala, était décédé un mois plus tôt, dans un accident de moto. Sur ordre du chef, les villageois s’étaient alors cotisés pour dépêcher une délégation dans la région du Nord-Ouest où, d’après la rumeur, se trouveraient les meilleurs voyants et marabouts du pays. Au retour des émissaires, le chef avait organisé une réunion publique au cours de laquelle le verdict était tombé : mort par lapidation ou exil à vie pour les sorciers que le défunt avait désigné. "Comme tous les autres, j’avais cotisé et assisté à cette réunion. La solution de l'exil du coupable avait été retenue après le débat. J’étais loin d’imaginer que c’était moi qu’elle visait", se rappelle douloureusement Joseph Pia Njome.
 
Expulsion sur expulsion

Quarante-cinq minutes sont alors données aux présumés coupables pour quitter les lieux. Leurs amis et voisins d’hier, sur le point de brûler tous leurs biens, sont stoppés dans leur élan sur ordre du sous-préfet, alerté par téléphone par un villageois. Selon Joseph, celui-ci aurait demandé que les accusés soient punis mais sans porter atteinte à leur intégrité physique, ni à leurs biens.
 
Les accusés, qui n’ont jamais vécu en dehors de leur village depuis leur naissance et ne sont pas préparés à l’exil, tentent de résister. Ils proposent de financer une nouvelle consultation des devins en présence de plusieurs témoins. Proposition refusée. Ils saisissent alors les autorités, notamment les gendarmes, qui se seraient contentés de leur demander de l’argent (10 000 Fcfa soit 15 € qu’ils n’avaient pas) pour payer leur déplacement dans ce village uniquement accessible à moto ou à pied.
Sentant leurs vies menacées, les prétendus sorciers quittent leur village le lendemain sans espoir de retour. Joseph Pia Njome est recueilli par des proches dans le village voisin de Nkongnine. Informé, le chef de Balondo avertit son homologue qui à son tour expulse le vieil homme.
 
"Libre de garder qui je veux chez moi"

L'un des parents de Joseph, habitant Ndombeng ( 20 km plus loin), accepte alors de l’accueillir, mais le chef de ce village s’y oppose. Il est enfin hébergé par quelqu'un qu'il ne connaît pas à Ndoungué, une localité voisine peuplée de gens venus de diverses régions du Cameroun. Là aussi, le chef demande son renvoi. Sans succès cette fois. "Je suis libre de garder qui je veux chez moi à partir du moment où ce n’est pas un brigand et n’est pas poursuivi par la justice. Pour moi, cet enseignant, qu’on accuse mon protégé d’avoir tué, est mort par accident comme des milliers de personnes chaque année sur les routes de ce pays", soutient Jean-Claude Tchouli, qui héberge l’exilé. Pourchassé lui aussi, le second accusé, réfugié d'abord à Baressountou, à environ 13 km de sa terre d’origine, a été contraint de partir pour une destination inconnue. Ses enfants ont en effet pris soin de taire le lieu où il réside.

Les familles des mis en cause subissent elles aussi railleries, insultes et menaces. "Un jour, se souvient Odette Singue, qui considère son oncle comme son père, quelqu’un a fait croire que je le cachais. Ma case a été encerclée par les villageois prêts à l’incendier. J’ai dû les supplier et les prier d’entrer pour constater qu’il n’en était rien".

Face à tant de souffrances et d’acharnement, le vieil homme appelle aujourd’hui la mort de ses vœux. Mais à l'idée qu'il ne sera alors même pas en paix, le désespoir le gagne : "J’ai appris que ma dépouille ne serait pas autorisée à être inhumée dans mon village. Tout cela pour une faute que je n’ai pas commise !"
 
La sorcellerie punie par la loi
 
Les peines sanctionnant les délits et les crimes liés à la sorcellerie sont inscrites noir sur blanc dans le Code pénal camerounais depuis 1967. L’article 251 stipule qu’"est puni d’un emprisonnement et de deux à dix ans et d’une amende de 5 000 à 100 000 Fcfa (8 à 150 €, Ndlr) celui qui se livre à des pratiques de sorcellerie, magie ou divination susceptibles de troubler l’ordre ou la tranquillité publics, ou de porter atteinte aux personnes, aux biens ou à la fortune d’autrui, même sous forme de rétribution." Les violences et voies de fait exercées au cours d’une pratique de sorcellerie, magie ou divination, et ayant occasionné la mort sont punies de l'emprisonnement à vie.

De nombreuses personnes accusées de sorcellerie croupissent dans les prisons camerounaises dans l'attente d'un jugement qui tarde souvent, en raison de la difficulté à apporter la preuve de ce genre de pratiques.


Charles Nforgang



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