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Des
citoyens au rabais, les juifs séfarades en Israël
Invitation
à lire : Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les
juifs orientaux en Israël, La Fabrique, Paris, 2006, 124 pages, 8 euros.
Qui sont les
victimes du sionisme ? Les Palestiniens évidemment. Mais sont-ils les seules
victimes de ce mouvement colonial ? A cette question, Ella Shohat répond
clairement par la négative, en affirmant que le sionisme a aussi produit ses victimes
juives (1). Universitaire d’origine israélienne, Shohat enseigne depuis de
nombreuses années à New York. En Israël, à l’exception de cercles très
minoritaires, elle a, depuis toujours, été complètement ostracisée par le monde
universitaire et intellectuel.
Sans constituer
une autobiographie, l’essai de Shohat raconte aussi son histoire à elle –
femme, juive arabe, et de surcroît antisioniste –, ainsi que celle de ces
nombreux Israéliens qui, nés dans la culture arabe, n’ont jamais pu, pour cette
raison, être reconnus comme de véritables membres de la communauté nationale
israélienne, à plus forte raison de ses élites.
Le mouvement
sioniste est né, au début du XXe siècle en Europe, comme une tentative de
réponse à l’antisémitisme. Ses idéologues et ses pionniers ont tous été les
enfants de la culture européenne, coloniale et moderniste, y compris de son
racisme envers tout ce qui n’était pas européen. Désirant faire émigrer les
communautés juives du monde arabe – par besoin d’une main-d’œuvre habituée aux
travaux difficiles et pas beaucoup plus chère que la main-d’œuvre arabe
indigène, ou pour réaliser le rêve d’un « retour » des communautés juives vers
leur patrie historique –, les dirigeants sionistes n’ont jamais su considérer
ceux qu’ils nommaient leurs « frères des communautés orientales » comme de
véritables égaux.
Certaines des
communautés juives les plus anciennes du monde, tels les Juifs d’Irak ou du
Yémen, ont été véritablement manipulées pour venir renforcer le jeune Etat, la
direction sioniste n’hésitant pas à utiliser des méthodes terroristes pour
faire fuir les Juifs de leurs pays, comme dans le cas de la communauté juive
irakienne dont est issue Shohat.
Si certains
dirigeants sionistes n’ont jamais caché leur racisme antiséfarade, la majorité
d’entre eux avaient plutôt un regard paternaliste, promettant une place égale
aux nouveaux immigrants juifs arabes, après une période de socialisation et
d’adaptation à la modernité, ashkénaze comme il s’entend. Victimes d’un
déracinement qu’ils ne désiraient pas, les Juifs arabes immigrés en Israël
sont, pour l’auteur, des réfugiés. Certes privilégiés par rapport aux réfugiés
palestiniens, mais réfugiés quand même, et victimes d’une discrimination
structurelle et d’un racisme plus ou moins déclaré.
Cet essai a été
publié, en anglais, dans la revue new-yorkaise Social Text, en 1988, au moment
où, en Israël, la seconde génération de ces victimes juives du sionisme
commençait à remettre en question l’hégémonie ashkénaze, d’abord dans le champ
politique puis dans le champ culturel. Pourtant, ce n’est qu’en 2001 qu’il a
été traduit et publié en hébreu… par le Centre d’information alternative – une
organisation de la gauche radicale – et la jeune maison d’édition Kedem,
spécialisée dans la publication d’auteurs juifs arabes. C’est-à-dire encore
dans la périphérie de l’hégémonie culturelle israélienne.
Pourtant, au
moment où ce texte fondateur est enfin publié en Israël, il n’est plus
totalement isolé. Des écrivains comme Sami Shalom Chetrit, des chercheurs comme
Yehuda Shenhav, des cinéastes comme David Ben Chetrit (2) sont enfin reconnus à
leur juste valeur et commencent à trouver leur place. Ils portent tous un
regard extrêmement critique sur les fondements racistes de la société
israélienne, et, pour la plupart, remettent en question le sionisme aussi pour
ce qu’il a commis à l’encontre de ses victimes palestiniennes.
Michel
Warschawski
Journaliste, animateur du Centre
d’information alternative (Israël).
Notes
(1) Ella Shohat, Le sionisme du point de vue de ses
victimes juives. Les juifs orientaux en Israël, La Fabrique, Paris, 2006, 124
pages, 8 euros.
(2) Dont le dernier film, Dear Father, consacré aux officiers et soldats
objecteurs de conscience, a été présenté en avant-première à Paris, début
novembre 2006
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