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Guinée, une dictature ordinaire


Par le colonel Jean-Louis DUFOUR  

Jean-Louis DUFOUR

LES Guinéens avaient cru aux promesses du capitaine Moussa Dadis Camara. Ils ont été déçus! Le chef de la junte, président d’un Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) fondé par lui-même, avait annoncé, à la fin de décembre 2008, en prenant le pouvoir, ses projets et son ambition. Au terme d’une période de transition, il comptait offrir à ses concitoyens la démocratie, un régime que la Guinée, cette ancienne colonie d’Afrique occidentale française (AOF), n’avait jamais connu. La transition était prévue pour être courte puisque les élections présidentielles devaient se tenir en décembre 2010. 

L’échéance choisie correspondait au terme normal du président Lansana Conté, s’il n’était décédé le 23 décembre 2008, après être demeuré vingt-quatre ans au pouvoir.

Indépendante depuis septembre 1958 et le «non» de Sékou Touré au referendum sur la Constitution de la Ve république qui prévoyait l’instauration d’une «Communauté», sorte de «Commonwealth» à la française, la Guinée, en un demi-siècle a connu seulement trois chefs d’Etat. Une telle stabilité génère parfois une saine gestion des affaires publiques propice au développement économique. Cependant, cette longévité peut être aussi la marque, au mieux, de potentats incompétents, au pire de dictateurs brutaux.

A Conakry, le 28 septembre, anniversaire de la fameuse consultation voulue par Charles de Gaulle, le pouvoir a choisi de faire couler le sang. Au Stade «du 28-septembre», la troupe a tiré sur les manifestants venus protester contre l’intention du capitaine Dadis Camara de se présenter aux prochaines élections présidentielles, contrairement à ses promesses. Selon l’ONU, 157 personnes au moins auraient été tuées. On parle d’exactions sans nom, de viols très nombreux, de blessés par centaines (1200?). Drame et gâchis sont consommés. Pour ce pays riche de ses ressources minières, sombre est l’avenir.

Tout avait pourtant bien commencé. L’engagement public du capitaine Camara, plusieurs fois réaffirmé, de ne pas se présenter aux élections, légitimait le coup de force tout en montrant au peuple le désintéressement de son nouveau maître. Aussi, pendant un temps, sa popularité fut grande. Un président provisoire et honnête, fut-il issu d’un coup d’Etat, les Guinéens n’en avaient jamais rencontré! D’un coup, l’air était devenu plus frais. Des arrestations de corrompus notoires intervenaient. La lutte contre les trafiquants de tout poil semblait avoir été engagée. Dans les semaines suivant son avènement, Dadis Camara annonçait même que les élections seraient avancées à la fin de 2009(1) et il réitérait sa volonté de ne pas s’y présenter.

Hélas, en neuf mois, le «président» Camara n’a rien changé. La Guinée est toujours un pays «maudit»(2) . Sa pauvreté est écrasante. Il n’y a toujours pas d’électricité la nuit. Les dirigeants semblent aussi corrompus que pouvaient l’être les précédents. De plus, l’armée ne parait pas être commandée. Or, ces dernières années, habitude avait été prise de protester ouvertement dans les rues comme un moyen de faire pression sur le gouvernement. Celui-ci laissait faire. Le 28 septembre, 50.000 Guinéens se sont répandus dans Conakry en criant des slogans. Que les militaires aient outrepassé ou non leurs instructions, la première manifestation d’importance à marquer l’hostilité de la foule vis-à-vis du nouveau pouvoir a été réprimée de manière abominable. Plus que le mécontentement populaire, la junte a sans doute redouté de voir les désordres gagner les installations d’extraction et de transformation de la bauxite ainsi que celles destinées à son exportation.

Le minerai d’aluminium constitue en effet la principale ressource du pays. Il en est le premier exportateur mondial et son sous-sol abrite 30% des réserves de la planète (40% pour l’Australie). C’est dire le rôle majeur joué par la Guinée sur le marché de ce métal, indispensable à l’industrie. Ceci n’empêche pas la Guinée, même s’il n’est pas le seul en Afrique noire, de servir aussi de plaque tournante entre l’Amérique du Sud et l’Europe pour divers trafics, drogues et armes, au premier chef. Cependant la bauxite, sous forme brute ou raffinée sur place pour obtenir de l’alumine, représente 60% de recettes d’exportations de la Guinée (80 % si l’on y ajoute l’or et le diamant) et 20% de son produit national brut. Il existe trois centres principaux d’extraction du minerai, tous situés dans la partie occidentale du pays, à Sangaredi, Fria et Kindia, ces trois localités étant reliées par voie ferrée à un port, Kamsar au nord pour la première, Conakry au sud, pour les deux autres. Il existe donc deux moyens, quasi complémentaires, pour agir sur le pouvoir: manifester dans la capitale et arrêter les exportations de bauxite et d’alumine. C’est ce qui s’est produit en janvier 2007. Une grève, destinée à contraindre le président Conté au départ, avait suspendu tout transport de minerai entre Sangaredi et Kamsar, amputant de moitié les recettes de la Guinée. Le pouvoir avait fini par consentir à la nomination d’un Premier ministre acceptable et accepté par l’opposition, Lansana Kouyaté, lequel, d’ailleurs, n’avait pas réussi à s’imposer.

Aujourd’hui, le pouvoir incarné par le capitaine Dadis Camara a montré qu’il pouvait ne pas hésiter à tirer sur la foule. Cette brutalité n’est pas allée sans une hypocrite compassion. Camara s’est dit ému et choqué. Il a visité les blessés. Il a suggéré une enquête internationale sous l’égide des Nations unies. Il a proposé de former un gouvernement d’union nationale. Sans doute, le capitaine Camara espère-t-il aboutir à un compromis semblable à celui de janvier 2007. Et il pourrait y parvenir! Cependant, la principale menace à l’encontre du pouvoir en place à Conakry n’est pas tant le peuple misérable des bidonvilles que l’émergence au sein de l’armée d’une autre faction, décidée à remplacer par la force la junte actuelle et en prenant appui sur l’exaspération populaire.

Faute de renoncer solennellement à se présenter à l’élection présidentielle, les jours du président autoproclamé de la Guinée sont peut-être comptés. Sauf si, bien sûr, le pouvoir se révèle capable de se défendre par les armes. Une chose est sûre, les malheurs du peuple guinéen ne sont pas encore terminés…



(1) Elles devraient maintenant avoir lieu le dimanche 31 janvier 2010.
(2) Editorial intitulé «Guinée maudite», Le Monde, 1er octobre 2009.





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