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Lamine
BA, ancien ministre : « Nous devons préserver la dignité de notre
pays »
Consultant
de l’Internationale libérale en mission à Haïti et présentement en Allemagne,
l’ancien ministre Lamine Bâ jette un regard critique sur la situation
politico-sociale du pays. Très acerbe sur certaines questions qui agitent
aujourd’hui le landerneau libéral, il dit ses vérités sans ambages.
Lamine
Bâ a eu un parcours atypique, puisque vous avez occupé plusieurs postes
ministériels où vous n’avez guère duré. Aujourd’hui, vous n’êtes pas dans le
cercle rapproché du président. Comment s’explique cette carrière en
dents-de-scie ?
J’ai
eu la chance d’entrer au Pds très jeune, en 1979. J’étais alors élève en classe
de Première au lycée Van-Vo (Lamine Guèye) qui était fréquenté par les enfants
des dignitaires de l’ancien régime. Cela veut dire que je côtoyais le monde de
l’opulence, pour un enfant qui vient de la banlieue. Le fossé social a vite
sauté sous mes yeux et m’a conduit à se rapprocher de celui qui contestait le plus
Senghor, c’est-à-dire Me Wade. Je me suis jeté à l’eau. Mais en politique, il
faut savoir nager (rires). Depuis cette date, je nage en évitant toutes formes
d’obstacles. Je peux dire que de 1979 à maintenant, j’ai eu la chance de
n’avoir jamais quitté le bateau Pds, parce que je me sens profondément libéral
et que je ne changerais pas. C’est ma philosophie : j’ai une obsession
pour la liberté, principe sur lequel repose le libéralisme. Ensuite, je me sens
profondément humaniste, tolérant et je crois que la dignité humaine n’a pas de
valeur. Et ce sont des principes, en tout cas, de la philosophie libérale.
S’ajoute à cela l’affection que j’ai toujours eu pour le Secrétaire général du
Pds, Me Abdoulaye Wade. Quant à mon parcours politique, j’avoue qu’il n’a
jusqu’ici été pas de tout repos parce que, comme je l’ai dit, je me sens comme
un poisson dans les profondeurs d’un océan où on peut rencontrer toutes sortes
de prédateurs (rires). Cela ne m’empêchera cependant pas de poursuivre mon
idéal démocratique ; même si les illusions peuvent à un moment ou un autre
s’envoler.
Comme
lors des locales du 22 mars où votre liste n’a pas pu remporter les Parcelles
assainies que vous convoitiez ?
Lors
des locales, mes illusions ne se sont pas envolées. Au contraire, je suis fier
d’avoir alerté, d’avoir dit « non » quand il le fallait. Je
n’accepterai jamais de faire partie de ces conseillers qui trompent le
président Wade. Le 22 mars, je ne suis pas allé aux locales pour remporter une
mairie, mais pour dire « non », après avoir alerté plusieurs fois
pendant des années. J’ai toujours voulu attirer l’attention de mes collègues du
Comité directeur sur le danger qui guette notre parti. En dernier recours, j’ai
dû faire une liste pour aller aux élections locales, pour ne pas participer à
ce désastre, parce que les gens semblaient aveuglés. Ils ont fait de mauvaises
investitures. A travers tout le pays, on a écarté de grands responsables. On
les a même humiliés pour mettre des copains, des comparses, etc.
Le
Pds est le seul parti qui est capable d’échanger un technicien de surface (un
éboueur), contre un professeur de physique nucléaire, pour prendre une
allégorie extrême. Ce parti est capable de mettre en selle des personnages très
atypiques et colorés à la place de grands cadres et intellectuels à la
compétence avérée. Alors que dans tous les grands pays, l’on s’appuie sur les
oligarchies au sens positif du terme. Un pays doit être dirigé par les
meilleurs et les plus honnêtes de ses fils et filles. C’est pour ça qu’on a
créé des universités et des grandes écoles. Je ne suis pas d’accord avec le
président Wade lorsqu’il dit que les cadres se sont désengagés de la politique.
Qui les a détournés de la politique ? Ce sont ceux-là qui promeuvent les
médiocres au détriment des compétences. Je suis d’accord que la politique, ce
n’est pas seulement l’affaire des cadres. Mais quand même, l’appareil d’Etat,
les administrations locales, les programmes de développement doivent être
conduits par des cadres. De plus, dans les partis, il n’y a souvent jamais
d’alternance interne, jamais de démocratie interne. C’est le suivisme aveugle
qui est de règle alors que le propre d’un intellectuel, c’est d’abord de
raisonner, d’avoir la liberté de dire « non » quand il n’est pas
d’accord.
Mais
est-ce que vous ne pensez pas que c’est ce franc-parler qui fait que des gens
ne veulent pas que Lamine Ba soit près du président ?
Certainement !
Mais dès l’instant que je suis à coté des Sénégalais, c’est déjà bon. Car à ce
pays, que nous devons tout. Mon engagement politique, c’est pour le Sénégal. Je
suis certes un inconditionnel du président Abdoulaye Wade, un de ses
disciples ; et si l’on m’en éloigne, je souffrirai certainement de la
rupture affective, mais je demeurerai toujours fier d’être proche du peuple. C’est
ça le plus important. Ce pays nous a tout donnés : la vie, la santé,
l’éducation, la dignité. Nous devons travailler à préserver la dignité à ses
fils et à en faire autant, sinon plus pour les générations futures. C’est vrai,
j’ai été trop marqué par le pays où j’ai été formé, c’est-à-dire l’Allemagne,
où le patriotisme à un sens et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, c’est l’un des
pays les plus développés de la terre. Parce que ce sont des gens qui aiment
leur pays. Je suis Pds, j’aime bien le Pds, mais franchement je préfère le
Sénégal. C’est clair.
Justement
le Pds parle de reconstitution et même de création du Pdsl. Comment
analysez-vous l’opportunité de ce grand parti ?
Il
fallait dès le départ, après l’élection du président de la République, mettre un
programme de gouvernement essentiellement basé sur le programme fondamental du
parti. C’est Wade qui a été élu, il y a eu une coalition certes, mais c’est
autour d’un programme libéral. Il fallait consolider les libéraux au sein du
gouvernement pour en faire de grands hommes d’Etat au bout de dix ans. Cela n’a
pas été fait. Les libéraux étaient plutôt comme des journaliers devant le port.
Tantôt vous êtes là pour six mois, tantôt là pour un an. Vous entrez et vous
ressortez sans savoir pourquoi. Sur la base de délations, de petites combines
politiques. Pour dire que la première erreur, c’est le manque de consolidation
des libéraux dans l’appareil administratif.
Deuxièmement,
il fallait faire un congrès et avoir des secrétaires généraux-adjoints du
parti, à dignité égale, au lieu de mettre en place des numéros deux dotés de
tous les pouvoirs et qui, malheureusement, s’en sont servis autrement, suivant
leurs propres intérêts. Troisième erreur : on a voulu animer le parti par
le système du jeu des tendances avec le fameux théorème de Senghor :
Tendance A contre Tendance B contre Tendance C, en neutralisant les présumés
ambitieux, pour promouvoir les médiocres. Cela a donné naissance à des
courants, des contre-courants et à la transhumance mal-maitrisée. Ainsi, nous
avons acquis de nouvelles habitudes, avec de nouveaux compagnons et voisins.
Ces courants, contre-courants et alizés ont crée quelque part des cyclones qui
risquent de générer un tsunami politique pour, pour parler en naturaliste. Les
informaticiens diraient que notre logiciel a pris un virus. Cela fait penser,
aujourd’hui, à la nécessité de créer un nouveau parti. Mais pourquoi créer un
nouveau parti ? Est-ce qu’on a créé un nouveau Parti communiste
chinois ? C’est toujours le même Pcc qui a fait la révolution de 1949 qui
règne sur la Chine. Le Parti libéral japonais est toujours le même. Le Parti
libéral canadien règne depuis deux siècles. Je crois qu’il faut harmoniser les
apports nouveaux, intégrer les nouveaux militants. Il faut tout le temps faire
une restructuration. Créer un nouveau parti, c’est bien, mais changer de
comportement c’est mieux. Il faut arrêter de faire du parti une marre aux
crocodiles où les gens se cachent à longueur de journée. Les gens font des
intrigues ou se battent pourquoi ? Finalement on en oublie le Sénégal..
Voilà mon problème avec le Pds.
Le
président appelle l’opposition au dialogue, quelle est votre perception de ce
dialogue ?
Le
dialogue n’a rien à voir avec les projets de société, les programmes de
gouvernement. Evidemment, les socialistes peuvent apporter une contribution en
matière d’idées, puisqu’ils se considèrent, eux, comme les seuls à avoir le
monopole du cœur, du partage. Alors que le libéralisme, ne l’oublions pas, est
une idéologie sociale avant tout. Cela dit, je crois que le gouvernement doit
gouverner et l’opposition s’opposer. S’opposer de façon républicaine c’est déjà
dialoguer, en faisant des propositions alternatives pertinentes. Ce n’est pas
seulement critiquer sans argumentaire. Au bout du compte les Sénégalais
pourraient se rendre compte que l’opposition est suffisamment outillée pour
mériter leurs suffrages et revenir aux affaires. J’ai beaucoup de respect pour
de grands responsables comme le doyen Moustapha Niasse, Abdoulaye Bathily. Ce
sont de grands patriotes, de grands Sénégalais, mais, dans le cadre du dialogue
politique, il faudrait qu’ils fassent davantage des propositions dans l’intérêt
du pays (...) Du côté du pouvoir, certains de nos responsables jouent avec le
feu. Ils ne se rendent pas compte qu’au-delà même des positions occupées dans
l’appareil d’Etat et des avantages sociaux qui en découlent, c’est le
développement du Sénégal qui risque d’être hypothéqué, si nous ouvrons la porte
du retour aux socialistes. Nous sommes sur la rampe du développement, la voie
de l’émergence. On ne peut pas prendre le risque de retourner au moyen âge, par
nos petits comportements, nos petites mesquineries, notre ingratitude et notre
manque de loyauté. Casser le parti au pouvoir, c’est remettre le pays entre les
mains des socialistes et freiner l’élan du Sénégal. Je suis convaincu que le
socialisme n’est pas une philosophie de développement.
Est-ce
qu’on peut ranger, parmi ces propositions, les conclusions des assises
nationales ?
J’ai
une position très claire sur les assises et je ne varie pas là-dessus. Le
Sénégal avait choisi en 2000 un parti, un programme et un homme. Nous savons
donc, ce que nous devons faire. Est-ce que nous sommes en train de le
faire ? Est-ce que nous pouvons le faire comme nous le souhaitons et comme
les Sénégalais le souhaitent ? Voilà les bonnes questions auxquelles nous
devons répondre : par des infrastructures pour relancer l’économie, la
construction d’écoles, de dispensaires, de logements sociaux, trouver une
solution durable à la crise énergétique, prendre en charge les préoccupations
des populations. Globalement, les assises peuvent faire des propositions pour
enrichir notre programme ; mais elles ne peuvent pas être une boussole
pour le pouvoir - avec tout le respect que j’ai pour certaines grandes
personnalités de la Société civile, comme le doyen Ibrahima Fall, le doyen
Amadou Makhtar Mbow qui y ont pris part.
Comment
vous voyez 2012, après le brûlot publié par Latif Coulibaly, les inondations,
les problèmes énergétiques ainsi que d’autres problèmes qui ne manqueront pas
d’être évoqués, puisqu’on a comme l’impression que le dialogue n’aura plus
lieu ?
Je
ne peux pas commenter un livre que je n’ai pas encore lu. Mais tout ceci montre
que le Sénégal est un pays démocratique. Ce que je peux dire, c’est qu’il faut
oser regarder dans le miroir, accepter ses rides et ses tares. C’est la seule
façon d’envisager sérieusement un changement. Le Pds doit changer s’il veut
rester encore au pouvoir. Vous direz que c’est un franc-parler. Le problème,
c’est que je ne peux pas concevoir, après avoir perdu les grandes villes du
pays, que l’on continue à crier à tous les carrefours qu’on a gagné. Ça, je ne
le comprends pas. Perdre les élections locales, ce n’est pas si grave pour un
grand parti comme le Pds. Dans l’opposition, combien de fois nous sommes nous
relevés de débâcles électorales. Il faut tout simplement savoir rebondir,
reconnaître ses erreurs et repartir sur un bon pied. Mais si l’on s’entête à ne
pas vouloir reconnaître qu’on a perdu les locales, cela veut dire qu’on n’est
pas prêt à changer. Comme s’ils s’étaient passé le mot, tout le monde répète
comme un disque rayé : « nous avons gagné ». Le président Wade
n’était pas en jeu, ce n’est certes pas lui qui a perdu ; mais notre parti
a perdu les grandes villes, le Fouta, le Baol, le Ndiambour, le Cayor. Il faut
savoir reconstruire à partir des erreurs qu’on a commises. Si nous le faisons,
avec une reprise en main réelle, une gestion honnête des questions d’inondation
et d’énergie, avec une bonne administration du parti et une animation
permanente de ses structures, avec des leaders respectables et respectés, alors
nous pourrons envisager l’avenir avec espoir. Si nous faisons le contraire,
franchement moi, je ne vois pas d’issue. Le Sénégal est un pays devenu très
démocratique, c’est le président Wade qui a permis le renforcement de notre
passion démocratique et de notre compréhension de l’importance de la carte
d’électeur, notre conscience citoyenne, la multiplicité des médiats, le débat politique
avec l’implication de la Société civile, des intellectuels. Il n’y a aucune
autre solution sinon prendre en charge tout de suite et maintenant les
préoccupations des Sénégalais pour espérer avoir leurs suffrages en 2012. Je ne
veux pas parler de pleine lune en pleine éclipse.
Et
si on reparlait du Pdsl ? Aminata Tall a récemment fait une sortie ;
d’autres aussi. On parle du retour à la maison du père d’Idy et de
Macky... ?
Aminata
Tall est une grande militante. Moi je l’appelle la Jeanne d’Arc du parti. Elle
s’est beaucoup battue au moment où beaucoup de femmes cadres n’ont pas osé
s’engager en politique. Je sais qu’elle a beaucoup de respect pour le président
de la République, Me Abdoulaye Wade avec qui elle a cheminé depuis plus de 25
ans. Je ne crois pas qu’elle tienne des propos dans l’objectif de faire mal ou
de détruire le parti. Elle fait partie également des personnes qui disent les
choses telles qu’elles sont. Elle ne fait pas dans la langue de bois. Je crois
qu’il faut l’écouter et prendre en compte certaines de ses propositions. Elle
ne quittera pas le Pds. C’est une grande militante. Pour le retour des autres
qui ont eu à occuper des fonctions de Premier ministre, président de
l’Assemblée nationale, je crois que c’est très souhaitable. Quand une famille
éclate, il faut souhaiter sa réunification. En bon libéral, j’aurais souhaité
que tous les libéraux restent ensemble pour toujours. Il y a eu des erreurs. Il
va falloir vraiment ouvrir les portes à tout le monde, mais vraiment dans une
fraternité sincère. Il faut qu’on soit honnête, loyal et que l’on se retrouve
pour travailler dans l’intérêt exclusif du Sénégal. Au nom de la patrie, on
devrait se retrouver par ailleurs pour éviter le retour des socialistes et
mettre en avant le patriotisme et l’engagement politique au service de nos
compatriotes qui souffrent beaucoup par ces temps.
Propos recueillis par Fara
SAMBE et Aly DIOUF
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