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La chasse
gardée des Aborigènes
La décision du gouvernement du Queensland de classer une
partie de ce territoire du nord-est du pays rencontre l’incompréhension des
populations locales qui y voient un frein à leur développement
Située au nord-est de l’Australie, la péninsule du cap York est depuis
plusieurs mois l’objet d’une bataille rangée entre les populations aborigènes
qui y vivent et les associations environnementales qui militent pour sa
protection. À l’origine du conflit, la décision prise en avril dernier par le
gouvernement du Queensland de classer une partie importante de ce territoire,
afin d’en limiter le développement industriel et agricole.
L’annonce a d’abord été saluée par le pays, avant que les Aborigènes du cap ne
lancent une polémique sans précédent en Australie depuis les grands conflits
fonciers du début des années 1990. « Encore une fois, le gouvernement cherche à
nous déposséder de nos terres et avance des raisons écologiques, alors que mon
peuple en prend soin depuis la nuit des temps », s’insurge le très médiatique
leader aborigène Noel Pearson. Sous-entendu, cela n’arriverait certainement pas
sur des terres administrées par des Blancs.
Aussi étendue que la Grande-Bretagne, cette région, qui s’étire vers le nord
depuis Cairns, est l’un des derniers espaces vierges de la planète. Ses
quatorze millions d’hectares renferment l’une des biodiversités les plus
riches, qui aujourd’hui encore n’a pas fini de révéler tous ses secrets. « Un
véritable jardin botanique », selon Lyndon Schneiders de la Wilderness Society,
dont l’équilibre n’a pu être altéré par les quelques mines d’or et de bauxite
ou les élevages qui s’y sont implantés. Selon les statistiques fédérales,
seules 14 000 personnes vivent dans cette région, aux trois quarts aborigènes.
La colère des populations indigènes
Depuis plus de vingt ans, la Wilderness
Society veut faire classer ce paradis terrestre au patrimoine mondial établi
par l’Unesco. Elle a très activement participé aux travaux menés par le
gouvernement travailliste du Queensland, qui ont abouti en 2005 au « Wild River
Act ». Cette législation reconnaît le caractère unique de tout l’écosystème de
la péninsule, suivant le cours de dix-neuf « rivières sauvages » à préserver.
C’est le classement officiel des trois premières d’entre elles qui provoque
depuis avril dernier la colère des populations indigènes de ce coin
d’Australie.
En cause, les limites qu’imposerait le « Wild River Act » à toute expansion
économique dans la région. « Sans possibilité d’assurer notre propre
développement, nous sommes condamnés à percevoir une aide sociale à perpétuité,
avec tous les dégâts que ce type d’assistanat induit dans nos communautés »,
explique Noel Pearson. Lorsque l’ensemble des rivières et de leurs systèmes
aura été classé, près de 80 % du cap sera alors placé sous protection, alors
que les populations aborigènes de la région doivent déjà faire face à un taux
de chômage record.
« C’est un peu comme si le gouvernement leur disait : “Prenez-vous en main,
mais laissez-nous le contrôle des terres.” C’est politiquement et socialement
irresponsable », estime le sénateur fédéral Bill Heffernan, qui a porté le
débat jusqu’à Canberra. Sans suite pour l’instant. La décision appartient de
toute façon au Queensland qui, par la voix de son ministre des ressources
naturelles Stephen Robertson, insiste pour rappeler que « certaines activités
économiques pourront toujours être autorisées, à condition qu’elles respectent
la législation mise en pratique ».
Des explications tardives
Du côté de la Wilderness Society, accusée par
les Aborigènes « de prendre en otages les populations du cap », les
responsables ont d’abord été surpris avant de tenter aujourd’hui d’expliquer
leur démarche. « L’objectif est d’interdire des développements destructeurs
pour l’environnement, comme la mise en place de barrages ou de systèmes
d’irrigation. Pas de limiter les projets agricoles ou aquacoles de petite
taille, que les Aborigènes souhaiteraient développer à l’avenir », précise
Lyndon Schneiders, qui gère ce dossier délicat pour le compte de l’association
environnementale.
Un éclaircissement qui arrive aujourd’hui trop tard, alors que les communautés
estiment être mises devant le fait accompli. La consultation, organisée en
novembre 2008 et brandie depuis comme alibi démocratique par le gouvernement et
les écologistes, a été qualifiée de « farce » par la Commission des droits
aborigènes, saisie du dossier. « Moins de 3 000 personnes ont pu formellement
donner leur avis », a comptabilisé l’organisme fédéral dans son compte rendu.
Bien moins que les chiffres avancés par Stephen Robertson.
« Le principal problème pour la Wilderness Society, c’est qu’ils ont cru avoir
fait le plus dur en convainquant le gouvernement et ils ont oublié de demander
l’avis des Aborigènes », regrette Rodney Accoom, maire de la petite communauté
de Lock hart River, installée sur la côte est de la péninsule. S’il félicite le
gouvernement d’avoir sorti du texte les activités traditionnelles de son
peuple, il redoute « les paperasseries désormais nécessaires aux communautés
pour simplement avoir le droit d’utiliser leurs terres ancestrales ».
Une « étrange » conversion à l'écologie
Comme beaucoup d’Aborigènes de la région,
Rodney Accoom n’est pas fondamentalement opposé à la mise sous protection du
cap, il trouve juste « étrange » que le gouvernement cherche à leur imposer des
restrictions « alors que le pays s’est développé pendant deux siècles, sans tenir
compte des questions d’environnement ». Un constat toujours d’actualité, même
sur le cap York.
Le gouvernement du Queensland a en effet autorisé, en 2007, la compagnie
minière Chinalco à démarrer son vaste projet d’extension sur la mine de bauxite
d’Aurukun, près de la petite ville de Weipa. « Comme par hasard, quelques mois
seulement après avoir exclu cette zone du “Wild River Act” », s’agace encore
Noël Pearson. « Si nous en sommes là, c’est d’ailleurs parce que nous n’avons
pas les moyens de payer des lobbyistes auprès du gouvernement, comme les
Chinois l’ont fait », reprend le leader aborigène.
Malgré l’exaspération des habitants du cap, le processus promet de suivre son
cours et une dizaine de rivières devraient bientôt être à leur tour classées
dans les prochains mois. « Si tel est le cas, c’est une nouvelle insulte pour
les populations noires et blanches qui vivent depuis des siècles dans la région
pour assurer leur subsistance », déclare Marcia Laughton, professeur d’études
aborigènes à l’université de Melbourne.
À commencer par la dizaine d’éleveurs présents sur les vastes étendues de
l’intérieur du cap York. Débarqué depuis plus de trente ans, Cameron
Quatermaine y fait paître ses 3 000 têtes de bétail. Lui aussi est contre la
nouvelle législation. « Tout fonctionnait parfaitement jusqu’à maintenant, dans
l’intérêt de chacun et cela n’a en rien dégradé l’environnement du nord de
l’Australie. Alors pourquoi est-ce que le gouvernement a décidé d’agir de la
sorte ? », demande le fermier, chapeau de cow-boy vissé sur le crâne. Une
question que se pose aujourd’hui la grande majorité de la population du cap
York.
Olivier
CASLIN, à cap York (Australie)
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