|
|
Dans le
Panchir, la colère couve contre Hamid Karzaï
"Si Karzaï est réélu avec des fraudes, les gens vont s'y
opposer. Il y aura sûrement des violences." L'homme qui lance la mise en garde n'est pas un
jeune fier-à-bras. La quarantaine respectable, Nazar Mohammad
aide sa femme, apparemment malade, à grimper la rocaille vers le village de
Koraba, accroché à flanc de colline.
Dans le creux
de la vallée, la rivière Panchir dégorge ses flots d'un vert profond, bouillant
d'écume sur les saillies rocheuses. Koraba ouvre sur un pays à part, défilé de
gorges nues trouant la chaîne de l'Hindou Kouch,
bastion de feu Ahmed chah Massoud, le "Lion du Panchir", qui tint
tête à la fois aux Russes et aux talibans.
L'Afghanistan
attend toujours l'annonce des résultats définitifs du scrutin présidentiel du
20 août - prévue pour le 17 septembre, mais la date demeure incertaine.
Une simple
visite dans le Panchir donne une idée du risque de déraillement du processus
électoral si le président sortant, Hamid Karzaï,
devait être reconduit dans des conditions jugées frauduleuses.
Située à 150 km
au nord de Kaboul, la vallée du Panchir est le fief électoral d'Abdullah Abdullah,
principal rival de M. Karzaï. Panchiri par sa mère, M. Abdullah fut le
secrétaire particulier du commandant Massoud. Un passé qui pèse lourd dans les
esprits. La région vit toujours dans le culte du héros disparu, assassiné le 9
septembre 2001, deux jours avant le 11-Septembre. Les portraits du chef de
guerre s'étalent partout ; sur les vitres des voitures, le pisé des maisons, le
métal des containers dont les épiciers font leur échoppe. Des drapeaux noirs
fichés dans la pierre témoignent d'un deuil qui ne finit pas. La mémoire est
là, exsudant de ces carcasses de chars soviétiques laissées en bord de route,
chenilles rouillées, canon tordu, héritage à ne pas toucher.
Nazar Mohammad
fait asseoir sa femme sur un rocher et ouvre la paume de sa main. Elle est
griffée de cicatrices. "C'était une roquette russe, dit-il. J'ai
été soigné par des médecins français." C'était il y a une trentaine
d'années, mais le stigmate explique bien des choses aujourd'hui. Comme tout le
monde au village, Nazar Mohammad a voté en faveur du candidat Abdullah,
l'héritier de Massoud. Le seul nom de Karzaï lui arrache une moue dédaigneuse. "En
sept ans, il n'a rien fait pour nous, grimace-t-il. On n'a toujours pas
d'hôpital dans la région. Le plus proche est à deux heures à pied."
Subitement, un sexagénaire coiffé d'un calot blanc se mêle à la conversation.
Il proclame un brin solennellement : "Si Karzaï ne respecte pas les
règles, nous le combattrons comme nous avons combattu les Russes."
Deux kilomètres
plus loin, le village de Zamankoor étale ses logis de glaise sur les berges de
la rivière. L'humeur n'y est guère différente. Assis devant son épicerie, où le
portrait de Massoud trône au milieu des pâtes, friandises et canettes de
Coca-Cola, Farid égrène les griefs des villageois. "Nous avions demandé
la construction de digues pour nous protéger des crues. Rien n'a été fait,
se plaint-il. Le résultat, c'est que trois personnes ont été emportées par
les flots en un an, et que de nombreuses maisons ont été détruites. Nous avions
aussi demandé des activités économiques créant des emplois. Rien n'a été fait.
Conséquence, la jeunesse du village est oisive."
Dans les zones
pachtounes de l'est et du sud de l'Afghanistan, cette désillusion jette de
nombreux villageois dans les bras des talibans. Dans le Panchir tadjik, il n'en
est pas question. La permanence des clivages ethniques dresse une limite à leur
expansion, car ils restent perçus par les Tadjiks comme le simple véhicule de
l'hégémonisme des Pachtounes.
Désenchantement
Ce désenchantement
ambiant radicalise les esprits, nourrit une crise de confiance à l'égard de
tous ceux qui incarnent la "reconstruction" post-2001, y compris la
communauté internationale. "Nous espérions tant de l'arrivée des
étrangers en Afghanistan, soupire Farid. Nous avons été déçus."
Les villageois n'en sont pas à se dresser contre l'OTAN, mais ils réservent
toute leur hargne à M. Karzaï. Evoquant l'impact de son éventuelle réélection
frauduleuse, Farid reste évasif : "On verra..."
A ses côtés, Mohammed Big,
barbe blanche, front ceint d'un épais turban et bague de lapis-lazuli au doigt,
ne s'embarrasse pas de la même prudence. "Bien sûr qu'il y a un risque
de violence", lance-t-il en posant à terre son sac de maïs. Comme s'il
énonçait une vérité d'évidence. Cette fébrilité laisse de marbre Ghulam Gilani.
Le vieil homme est un vétéran du djihad anticommuniste, qui lui faucha la jambe
gauche. Sa bravoure lui valut de devenir un célèbre commandant de Massoud dans
la zone de Jabul
Saraj, juste à l'entrée de la vallée du Panchir.
Prothèse
enchâssée au genou, il claudique aujourd'hui dans les allées de son vaste
jardin, bienheureux au milieu de ses massifs de fleurs. A l'ombre d'une
tonnelle coiffée de grappes de raisin, il câline son petit-fils, dont il
s'occupe en l'absence du père, chauffeur de taxi à Londres. Le guerrier à la
retraite en a trop vu pour se payer de mots. Les menaces de violences qui
flottent dans la vallée du Panchir ? Il n'y croit pas vraiment. "En cas
de réélection controversée de Karzaï, dit-il, il peut toujours y avoir
un noyau dur de supporteurs d'Abdullah qui cède à la violence. Mais cela n'ira
pas loin. Le gros de la population ne suivra pas. Les gens ont connu tant de
combats dans le passé. Ils sont fatigués de la violence."
Excès
d'optimisme ? Quand le vétéran parle de foyers et non d'incendie, il faut bien
écouter car il connaît son affaire. Il la connaît aussi bien que sa colonie de
pommiers qu'il flatte amoureusement avant l'arrivée du froid.
Frédéric
Bobin
Source
14/09/09
|
|