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A Hollywood, les Noirs sont à la
mode
VOYAGE DANS
L'AMERIQUE D'OBAMA (5) - Notre périple se poursuit à Hollywood, la mythique
usine à rêves californienne. Cent cinquante mille acteurs s'y battent chaque
jour, prêts à tout pour obtenir du succès, et rester dans la course.
La vie n'est
pas équitable, mais parfois elle prend des détours cocasses pour corriger le
tir. «Il est arrivé quelque chose d'important dans la culture de ce pays :
c'est devenu à la mode d'être Noir», explique Razor, un géant profilé
Schwarzenegger. Comme tous les malabars, Razor est d'une délicatesse extrême.
Il explique, d'une voix douce, qu'à Hollywood ces deux dernières années, on ne
voulait plus faire tourner les comédiens noirs. L'élection d'Obama fait
basculer les tendances : «Personne dans ce pays, dit-il, ne colle d'aussi prêt
aux modes que les gens du cinéma et de la télé. Alors, les producteurs se
demandent maintenant quels rôles donner aux Noirs.»
À 47 ans, Razor
est accroché à son rêve : le haut de l'affiche. Pour le moment, on le confine à
de petits rôles de méchant ou de rigolo. Il fantasme : «J'aimerais jouer un
médecin ou un avocat», dit-il. Une promotion sociale, en quelque sorte, dans
l'usine à enchantements de la planète.
Au Beverly
Hills Hotel, le palace de Hollywood où Howard Hugues avait pris pension pendant
trente ans, les responsables cravatés des studios farfouillent les «business
plans» qui hantent leurs existences et nous regardent boire de la bière en ne
touchant pas à leurs verres d'eaux minérales. Ils semblent indisposés par mon
copain Razor. Est-ce son parfum bon marché ? Ou ses colliers de perles noires
et ses croix de verre ? Les dames du lieu n'ont pas les timidités de ces
crustacés : deux charmantes blondes viennent demander à mon nouvel ami (et pas
à moi) des précisions sur son identité. Ça le fait mourir de rire. Son rire
fait exploser ce bar ultrasnob. Chacun se retourne : est-ce Eddie Murphy ?
Pas de filet
de sécurité. Pas de seconde chance.
La veille, tout
à ma découverte de Hollywood, j'avais déjeuné dans un autre restaurant très
tendance, le Villa Blanca, avec une jeune femme appelons-la Emma. Elle est la
maîtresse en titre de l'une des immenses stars de la ville. Bien qu'originaire
d'une obscure bourgade du Kentucky, cette Emma est spectaculairement belle et
excitante. Elle a perdu son côté rural, au fil des ans, en défilant pour les
grands couturiers d'Europe. Chacun, à la «Villa Blanca», sait avec qui elle
passe ses nuits, et vient la saluer (on fait semblant de s'étreindre à
Hollywood, en essayant de ne pas se toucher). Emma confesse parce que je suis
un étranger de passage qu'elle est maintenant reléguée dans une aile déserte de
la villa de la star, en attendant l'expulsion définitive. Je promets de ne rien
répéter. Une célébrité vient l'embrasser en lui disant : «Comment ça va, depuis
la dernière fois ?» Emma confie qu'il n'y a jamais eu de «dernière fois»,
qu'elle n'a jamais rencontré cette personnalité, mais qu'il veut décrocher un
rôle dans un film où il jouerait en duo avec son amant, histoire de relancer sa
carrière. Me voilà emberlificoté dans les figures consacrées des flagorneries
infinies des comédiens, dans ce monde de baisers d'oiseaux-mouches, de
trahisons permanentes, de féeries artificielles, lemonde des «people».
Emma, après
s'être enquise avec une exquise courtoisie de mes lieux de résidence bref de
l'état de mon patrimoine , se confesse maintenant. Sur un ton tragique mais
charmant , elle explique qu'il est fort difficile de trouver un amant sérieux
au milieu de ces beaux jeunes gens aux exigences exclusives. Elle en a
l'expérience. Elle s'est fiancée quatre fois déjà, et elle a rompu, «parce que
tout le monde ici veut tout, tout de suite». Hypocritement, je compatis. Elle
m'explique ses plans d'avenir. «Moi, dit-elle, je suis une femme authentique !»
(le Botox a laissé sur sa bouche peinte d'un rouge éclatant une trace de
seringue obsédante). Elle souhaite donc conclure sa carrière à Hollywood par un
riche mariage d'amour. Il ne lui reste que quelques jours pour capitaliser sur
sa liaison avec l'acteur célèbre et trouver un pigeon. Elle songe également à
publier ses Mémoires.
Grâce à Emma,
je comprends la quintessence de Hollywood. C'est «you're hot, you're
cold». Si vous ne blindez pas votre
bonne fortune dans la seconde qui suit, vous serez enterré. Pas de filet de
sécurité. Pas de seconde chance. Si vous ratez une marche, vous serez piétiné.
Ce n'est pas une métaphore.
«Tout est
difficile si vous n'avez pas de succès»
Vous serez
piétiné par les 150 000 artistes (il y a autant de psy et d'avocats) qui, en
ville, sont répertoriés par les 300 grosses agences de comédiens. Des acteurs
qui attendent jour et nuit un appel pour un rôle. Même le plus modeste. Celui
d'«un flic de 40 à 50 ans, un raté». Ou celui d'«une femme de ménage nettoyant
une classe de maternelle». Ce sera payé 769 dollars par journée de tournage.
Une chance sur 150 000 de décrocher le rôle.
Vous serez
piétiné par les 70 000 scénaristes qui chaque année envoient leurs histoires
aux studios.On en garde 400 par an, avant de tourner autant de films. On
parlera d'une trentaine d'entre eux dans la presse. Une vingtaine d'acteurs se
distingueront. Ils ne seront plus que quelques-uns à décrocher un Oscar.Deux ou
trois films rapporteront des fortunes. «L'avenir est un miracle», disait
l'acteur David Carradine.
Hollywood,
c'est cette course des spermatozoïdes vers la lumière, ce miracle. Évidemment,
lemythe de l'égalité révèle ici sa dimension farce. Les hommes qui ont eu la
hardiesse de brasser la fantaisie et l'argent, de jeter des fortunes au vent,
de fabriquer autre chose que des savons ou des aspirateurs, c'est-à-dire des
Rudolph Valentino ou des Douglas Fairbanks, sont des démons. Il faut un culot,
une inspiration et un cynisme absolus pour trouver, inventer un John Wayne, un
homme, un vrai, un homme libre, qui peut se déplacer dans les grandes largeurs,
avec son code moral, celui auquel il s'est toujours tenu sans jamais accepter
de compromis, avant de s'installer dans la prairie avec la fille qu'il a
choisi. Personne n'imagine Wayne finir dans un lit d'hôpital surélevé, avec
quinze tuyaux branchés dans le nez. Oui, il a fallu de la folie et du génie pour
l'inventer, ce mythe de l'homme libre ! C'est lui qui fait accepter des vies
ordinaires à des milliards d'humains. C'est lui encore qui fait rêver à
l'Amérique.
Dans le monde
du cinéma, ce n'est pas à leur naissance que les humains sont inégaux. Mais c'est
au cours de leurs vies que le destin les attrape. Tony Scotti, qui a produit
Alerte à Malibu (personne n'en voulait) avant de construire un empire et de
revendre son entreprise 800 millions de dollars en 1997, le dit justement :
«Tout est difficile si vous n'avez pas de succès.» C'est épouvantablement exact
: rien n'est plus étrange, surnaturel, que le succès. Beverly Hills, Santa
Monica et Hollywood, avec leurs brumes radieuses, leurs pelouses admirables et
leurs sycomores monumentaux, avec leurs avenues en rondeurs se prélassant entre
d'immenses palmiers et des végétations hirsutes, racontent ce goût nonchalant
et heureux des élus de la chance. Leur grâce flotte dans l'air, sans se mêler
ni se fondre avec l'autre monde.
Le règne
absolu de la téléréalité
L'autre monde
n'a que les sortilèges du mal. Il est âpre, sordide. Un monde de chacals.
«Lorsque Marlon Brando se mourait dans la misère, en 2004, le producteur Mike
Medavoy est venu lui faire signer un papier par lequel tout ce qui s'appelait
Brando lui appartiendrait», raconte un réalisateur. Il ajoute : «Pour trente
mille dollars, les gens sortent les couteaux.» La règle, c'est de cogner fort
et de viser bas.
Dans le
processus de fabrication des programmes de TV qui inondent la planète, c'est
maintenant le règne absolu de la téléréalité, au point que les grandes chaînes
se forgent de nouvelles identités pour suivre le mouvement. Ces spectacles en
direct ont pris une importance phénoménale : lors de la finale d'«American
Idol» («La Nouvelle Star»), cent millions d'Américains téléphonent à la chaîne
pour voter. Ils ont été un peu plus nombreux, 132 millions, à se déplacer pour
installer Barack Obama à la Maison-Blanche.
Deux programmes
se distinguent actuellement. Le premier s'intitule «To catch the predator»
(pour capturer le prédateur). Il rassemble les journalistes vedettes de la télé
nationale. Le principe est simple : il s'agit de traquer en direct les
pédophiles. Dans ce but, une jeune fille de 18 ans se fait passer pour une
enfant de douze ans et, sur l'Internet, elle «allume» des détraqués sexuels. Un
soir, elle annonce à sa future proie que ses parents étant sortis, elle attend
le bonhomme. L'homme arrive, en général devant une villa cossue. La jeune fille
quitte le salon, pour dit-elle, se mettre «en petite tenue». Et à ce moment, le
PPDA américain bondit dans le salon, interpelle le vicieux, et hurle : «Vous
saviez qu'elle avait douze ans ! Que faites-vous là ?» L'homme s'effondre. Lors
de l'épisode que j'ai vu, le vicieux était un rabbin qui s'écriait : «J'ai perdu
ma synagogue ! J'ai perdu mes enfants !» en se roulant sur le sol, alors que la
police, surgissant dans un formidable concert de sirènes, le mettait en joue.
Le public adore.
Autre concept :
on déniche un habitant d'un quartier pauvre, qui a rendu des services à sa
communauté. En général, ses jours sont comptés, car il est atteint d'une
maladie incurable. Arrive la télé. On installe le quidam à l'hôtel pendant une
semaine, puis on le ramène chez lui ; un grand camion masque le palais
construit pour lui, en sept jours, à la place de sa bicoque qui a été rasée.
Dès qu'il entre dans sa luxueuse demeure, les sponsors lui offrent toutes les
machines et les écrans dont il a toujours rêvé. Il pleure, l'Amérique pleure.
On se quitte en pleurant. On ne dit pas si les voisins pillent la maison
lorsque le héros meurt.
Le miroir
grossissant d'une Amérique repue et traumatisée
On tourne
quarante minutes de ces feuilletons en un à trois jours, les réalisateurs sont
surnommés les «traffic cops» (les agents de la circulation), car ils n'ont plus
le droit de s'adresser aux comédiens. C'est le privilège exclusif des
scénaristes. S'ils n'obéissent pas, ils sont virés. Dans ces studios où les
financiers ont confisqué les pouvoirs des créatifs, les feuilletons racontent
les mésaventures des «Femmes de soldats» partis en Afghanistan ou en Irak. Un
réalisateur chevronné le constate: «Hollywood est le miroir grossissant d'une
Amérique repue et traumatisée, qui après la conquête de l'Ouest et celle de
l'espace, est à court d'imagination. Elle se replie sur son réel.»
Razor s'en
moque bien, car, dit-il, «les rôles pour les acteurs ethniques se sont
énormément ouverts». «Il y a La Mecque, il y a Hollywood !», ajoute-t-il dans
une fulgurance, alors que nous marchons ensemble vers le carrefour de Sunset
Boulevard et de Beverly Drive pour prendre quelques photos. Des touristes se
précipitent, photographient Razor, parce qu'il est photographié. Devant des
murs roses et un ciel bleu d'ange, un bel acteur leur envoie des baisers ! Les
touristes battent des mains, comme des enfants. C'est un conte pour grandes
personnes. Mais les voitures klaxonnent ! Circulez !
C'était une
fraction de seconde Hollywood, un mirage. Rien de tangible. Les petits trucages
de nos mille et une nuits, dans un décor d'azur. Razor sourit. Et il enlève son
t-shirt, fait admirer ses muscles. N'est-il pas au pays de Superman ?Mais comme
souvent, la réalité, soudain, écrase Hollywood. Dans le Los Angeles Times, je
tombe sur un article annonçant que Bernie Madoff vient d'être condamné à 150
ans de prison pour avoir volé 65 milliards de dollars. La cupidité, toujours.
Je m'embarque pour New York
François Hauter, à Hollywood
source
17/07/09
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