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Saint
Louis, mémoire à vif
Surtout ne pas se fier à l'allure du personnage :
gilet rouge élégant, regard excessivement doux et politesse inébranlable. Dred
Scott est un obstiné, têtu jusqu'au dernier degré. Esclave, fils et petit-fils
d'esclaves, l'homme ne sait ni lire ni écrire, il ne possède rien. Mais il
s'est fait à l'idée que son entêtement était l'unique arme pour modifier la loi
et accéder à cette maudite liberté que les Blancs lui refusent.
Dred Scott a le
soutien de ses proches. Des avocats l'entourent. Sa femme surtout, Harriet,
forte et déterminée elle aussi, ne le quitte pas d'une semelle. Il est là,
debout, sûr de lui, de son droit, de la justesse de son intuition, loin
toutefois d'imaginer en cette journée printanière de 1846 qu'il est sur le
point de faire vaciller le pays tout entier en gravissant les marches du vieux
palais de justice de la ville de Saint Louis, dans le Missouri.
Onze années de
procédures, d'appels et de controverses seront nécessaires. Onze longues années
pour finalement entendre la Cour suprême des Etats-Unis lui refuser le statut
auquel il aspire. Dans son arrêt du 6 mars 1857, la haute juridiction affirme
en substance que les Noirs ne sont que des objets de propriété, totalement
inaptes à devenir citoyens. Dred Scott est consterné, la communauté noire de la
ville en colère. Très vite, les Etats du Nord réagissent et font part de leur
profond mécontentement, creusant encore un peu plus le fossé avec les Etats du
Sud.
C'est
l'étincelle. Le jeune Abraham Lincoln, originaire de l'Illinois voisin et
anti-esclavagiste convaincu, est élu de justesse président de l'Union trois ans
plus tard. La Confédération se forme dès février 1861, quelques semaines à
peine après son investiture. La guerre de Sécession (1861-1865) va entraîner la
mort de plus de 600 000 hommes et installer un traumatisme collectif dans la
plupart des onze Etats du Sud toujours palpable, dès qu'il y est question du
problème racial.
"C'est
la malédiction de Saint Louis",
lâche d'un ton entendu, fervent mais sobre, Lynne Jackson.
Arrière-arrière-petite-fille du couple Scott, cette ancienne administratrice
d'un cabinet d'avocats a choisi ce même vieux palais de justice pour évoquer
leur mémoire, leur impact aussi, l'influence qu'ils ont eue au fil du temps sur
cette ville installée exactement au coeur du pays, dans laquelle ils ont vécu,
eux et tous leurs descendants jusqu'à Lynne.
Elle a la
cinquantaine, un visage déterminé et une faconde intarissable, comme un
engagement pris sur ce mythe qu'est l'Amérique. Lynne parle du Missouri, de la
politique, de l'élection euphorique d'Obama. Elle montre les lourds classeurs
qu'elle a apportés, remplis de ses documents anciens, de ses photos, de ses
interventions répétées dans les classes de Saint Louis, de ces enfants blancs
ou noirs, du public ou du privé, mais toujours surpris par le récit du combat
de ses aïeux. "Un jour, un garçon d'à peine 11 ans, blanc de peau et
visiblement très ému, m'a dit que l'affaire Scott ressemblait à celle d'un
divorce, non pas entre une femme et un homme, mais entre Blancs et Noirs."
Elle ajoute : "Cette
histoire est une bombe curative, une pommade thérapeutique, qu'il faut répéter,
répéter sans cesse partout ici, dans cette vieille ville de Saint Louis à
l'héritage si lourd." Depuis deux ans seulement, une exposition
permanente est consacrée à Dred Scott dans l'enceinte de ce vieux palais. Mais
aucune statue, aucun monument n'ont été érigés. Les tentatives avortées ont
convaincu Lynne de la brutalité de ces lois invisibles et elle gronde contre "cette
ségrégation qui n'a pas disparu, ni dans les têtes ni dans les
comportements".
Lynne parle de
sa ville comme d'un miroir du pays, peut-être l'agglomération où les divisions
entre les communautés sont les plus prononcées. "Mes parents ont été
les premiers à franchir Natural Bridge Avenue et Kingshighway Boulevard -
comprendre les premiers à quitter un quartier noir pour s'installer dans un
quartier réservé aux Blancs . Depuis, les choses n'ont pas beaucoup
évolué."
Ces mots
entendus ici et là, répétés comme un écho sans fin partout ailleurs en ville,
rappellent, comme le soulignent les historiens locaux, que les relations
raciales ont été ici plus complexes qu'ailleurs. Cité industrieuse, enracinée
dans un Etat frontalier qui autorisait l'esclavage, ni vraiment de l'Ouest ni
de l'Est, formidable axe de circulation et mélange curieux de culture rurale,
sudiste et urbaine à la fois, Saint Louis est une ville puzzle. "Une
compilation de plusieurs Etats, remarquablement moyenne et bien difficile à
caractériser", pour David Robertson, professeur à l'université Missouri-Saint
Louis.
Pendant
l'affaire Dred Scott, un habitant sur vingt était afro-américain, dont deux
tiers esclaves. Aujourd'hui, ils représentent 54 % de la population. Libres
mais occupant quasiment les mêmes maisons, les mêmes quartiers. Comme figés par
le temps, celui d'un passé qui ne passe pas.
Avec la grande
migration du début du XXe siècle, Saint Louis voit grossir chaque jour sa
population noire. Par train, voiture ou bus, tout au long de cette Route 61 qui
n'en finit pas de nourrir la métropole de son flot d'individus quittant le Sud.
Des dizaines de milliers y passent avant de bifurquer vers Chicago, Gary,
Indianapolis, Pittsburg ou Detroit. Beaucoup s'y installent, investissant ces
espaces urbains qui leur sont réservés : East Saint Louis, sur l'autre rive du
fleuve Missouri, à l'Est, avec ses gigantesques usines pourvoyeuses de
main-d'oeuvre, les Monsanto, Aluminium Ore ou Big River Zinc ; The Ville, au
nord, le quartier de la classe moyenne noire, premier lieu où il fut possible
de devenir propriétaire, d'ouvrir boutique et d'envoyer les enfants au lycée. "Le
meilleur des deux mondes", selon Floyd Council, bibliothécaire du
quartier. C'est là que vécurent les parents de Lynne Jackson. Là que le ragtime
prit son essor, au Rosebud Cafe de Tom Turpin. Que Josephine Baker dansa dans
la rue. Et que Chuck Berry fit ses premiers pas.
Les émeutes
raciales de 1917 d'East Saint Louis, les plus violentes de l'histoire des
Etats-Unis, ont fini par convaincre les Blancs qu'il fallait mieux vivre entre
soi. Appliquant la doctrine sudiste separate but equal ("séparés
mais égaux"), certes à mots couverts et de façon moins intense que dans le
Sud.
La
déségrégation des années 1950 et 1960 se déroulera dans le calme. Saint Louis
ne connaîtra pas les émeutes de Birmingham, Selma, Los Angeles et Detroit. Mais
les frontières raciales, ces "lignes de couleur", ces "color
lines", dont parlait l'intellectuel touche-à-tout et activiste
afro-américain W.E.B. Du Bois dans son ouvrage Les Ames du peuple noir,
resteront gravées dans le bitume et les consciences. Comment oublier qu'il a
fallu attendre 1966 pour que le public noir du vieux stadium de baseball ne
soit plus séparé des spectateurs blancs par ce que l'on appelait le "grillage
à cochons" ?
Rouler
aujourd'hui dans ces quartiers noirs accolés à ceux des Blancs est une
expérience étrange et solitaire. Un puzzle aux allures de damier où les maisons
abandonnées et les rues quasi désertiques succèdent aux parcs proprets,
habitations insouciantes et centres d'affaires ou universitaires animés. La
ville a perdu un demi-million d'habitants en cinquante ans, mais le décor n'a
pas changé, seulement vieilli.
Encore
maintenant, le Delmar Boulevard rappelle que cette artère du centre-ville
séparait, il n'y a pas si longtemps, les maisons occupées par les Noirs, au
nord, de celles occupées par les Blancs, au sud. Le quartier The Ville n'est
plus qu'un lointain souvenir d'une élite noire. Et East Saint Louis un champ de
ruines. Ravagé par une crise industrielle qui n'a laissé dans son sillage
qu'une ville fantôme, polluée par les usines pétrochimiques, fréquentée
exclusivement la nuit pour ses discothèques et maisons closes.
Seul le
minuscule quartier huppé de Central West End se donne des airs d'intégration
aux terrasses des cafés. Mais pas de couple mixte. Même sur le parcours de golf
voisin de Forest Park, les bourgeoisies blanche et noire s'extasient le
week-end devant le green impeccable, séparément.
"Il
faudra du temps", glisse
Stefan Bradley, jeune professeur d'histoire afro-américaine. Tête de sprinteur
malicieux, lunettes fines, il reconnaît que l'élection de novembre n'a pas été
suivie de changements structurels. Lui-même affirme avoir encore dans ses cours
des étudiants afro-américains bénéficiant des deseg, ces programmes de
déségrégation datant des années 1970 pour le transport scolaire. "Oui,
du temps, insiste-t-il. Prenez les commentaires des internautes sur le
site du quotidien local St. Louis Post-Dispatch après l'annonce d'un crime et
vous aurez un aperçu du racisme ambiant." Depuis peu, il dit éprouver
le désir de visiter ce sud du pays qu'il ne connaît pas. "Pas le nord,
non, si j'en avais même le courage, j'irais vivre à La Nouvelle Orléans."
Lynne Jackson,
elle, veut rester. Pour les même raisons. Elle rappelle que son arrière-arrière-grand-père
fut finalement libéré par la volonté de son seul maître, qui changea d'avis peu
après la décision de la Cour suprême. Une liberté que Dred Scott ne goûta que
quelques mois, succombant à la tuberculose en 1858. Dix ans avant que le 14e
amendement de la Constitution annule l'arrêt qui porte son nom.
Sa dépouille
repose au cimetière Wesleyan de la ville. Selon la tradition, des pence portant
l'effigie de Lincoln fleurissent sa pierre tombale. Harriet, sa femme, est
enterrée au cimetière Greenwood, à une dizaine de minutes en voiture. Sa tombe
a été érigée en mai. Quelque cent trente-trois années après son décès. "Peu
importe qu'ils soient séparés, dit Lynne Jackson. Elle a enfin un chez
soi."
Nicolas
Bourcier Saint Louis (Missouri) Envoyé spécial
Source
14/08/09
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