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La
Nouvelle-Orléans, mère nourricière

photo : Judy N
Difficile d'imaginer plus banal que ce carrefour de La
Nouvelle-Orléans. Juste deux routes résolument perpendiculaires, rongées tout
le long par une couche de graisse urbaine qui n'en finit pas d'étendre sa
marque. Mêmes bruits, mêmes odeurs que n'importe quel carrefour, mêmes câbles
électriques dans ce bleu du ciel impuissant à étouffer la rumeur d'un
embouteillage sans fin. Ces voitures toujours trop grandes, surtout en temps de
crise. Et puis cette station-service Quicky's, qui ressemble à toutes les
stations-service du pays, avec ses lumières étranges et son café marronnasse.
Tout est là, dûment homologué.
Dehors,
pourtant, flotte un vent nouveau. Une brise légère à peine perceptible, mais
qui finit par vous saisir, comme par surprise. On vous sourit. L'écrivain
nigérian Ben Okri avait appelé cela, en pleine campagne présidentielle
américaine, "l'ange du changement". Comprendre une bouffée
d'air frais et d'espoir, malgré les pesanteurs du moment. Barack Obama a
remporté l'élection voilà plus de neuf mois et c'est l'homme de la rue qui
donne l'impression de respirer.
Ayant soulevé
l'ensemble des Etats-Unis pour porter le premier candidat afro-américain à la
Maison Blanche, ce souffle nouveau a pris sa source ici. C'est dans ce Sud
profond marqué au fer rouge par l'Histoire qu'il a trouvé son inspiration, sa
force, son envol. Au ras du bitume de ce décor ordinaire. C'est certain.
D'un côté,
Broad Street, ses quartiers consumés par la violence et l'ennui, loin des
sirènes du Mississippi. De l'autre, Tulane Avenue, avec dans le dos ses tours
d'affaires, ses maisons écorchées et ses monumentales brasseries couleur feu,
l'une en ruine, l'autre convertie en logements sociaux.
Devant soi, le
point de départ de la Highway 61, les tout premiers centimètres carrés
d'asphalte de cette route qui relie d'un trait presque rectiligne le sud au
nord du pays, le golfe du Mexique à la frontière canadienne, coupant les
Etats-Unis en leur centre. Quelque 1 400 miles - 2 300 kilomètres -, entre la
poussière et les magnolias, la folie des villes et la solitude ensoleillée de
l'immense campagne. Une "route continent" renvoyant l'image d'une
Amérique tragique et sensuelle, froide, fière et honteuse à la fois, mélangeant
le passé et le présent, les Noirs et les Blancs, les riches et les pauvres, les
progressistes et les conservateurs.
L'auteur
américain Steven Laffoley avait écrit un jour que la Route 61 raconte à elle
seule l'histoire des Etats-Unis. Est-ce un hasard, d'ailleurs, si ici même, à
une dizaine de mètres de ce croisement de La Nouvelle-Orléans, dans une ruelle
aujourd'hui disparue et remplacée par un centre pénitentiaire à la laideur
choisie, le génialissime Louis Armstrong a poussé son premier cri ? Un hasard
si, à l'autre extrémité de cette même route, là-haut, au bord du lac Supérieur,
dans la ville de Duluth, Minnesota, le non moins génialissime Bob Dylan à lui
aussi vu le jour ? Lui, le songwriter de Highway 61 Revisited,
qui sait, peut-être mieux que quiconque, que rouler sur cette route, c'est
comprendre le pays.
C'est elle,
cette longue autoroute qui a vu partir de ce Sud imbibé de racisme et de misère
4 à 5 millions de Noirs pendant plus de la première moitié du XXe siècle.
D'abord en train et en bus, puis en voiture, ils ont suivi cette voie, avec
d'autres, direction les grandes villes du Nord pour y trouver du travail et
parfois de la dignité, bousculant en profondeur, dans ce que les historiens
appellent la "grande migration", les relations raciales qui
prévalaient jusqu'alors.
Detroit,
Cleveland, Minneapolis, Saint Louis et surtout Chicago, ses quartiers est,
ouest et sud, ce fameux South Side, où Barack Obama, alors qu'il était
animateur social, a pris conscience, au contact de ces hommes et de ces femmes,
qu'il n'était pas seul avec ses "luttes particulières", comme
il l'écrit dans son autobiographie Les Rêves de mon père. Que la couleur
de peau, la signification de la communauté afro-américaine ne désignait pas seulement
le lieu où l'on était né ou la maison où l'on avait passé son enfance.
Al Harris, lui,
a grandi ici, dans les années 1940, à deux "blocs" du croisement de
Broad et Tulane. Un temps où le quartier était encore surnommé Battlefield, le
"champ de bataille". "Mais attention, on se cognait à mains
nues, non pas avec des flingues comme aujourd'hui", explique-t-il.
Aucune nostalgie, aucun regret dans ses propos. Grand gaillard à la voix rauque
de crooner, il dit seulement que la pauvreté de l'époque était peut-être plus
supportable, "puisqu'on n'était pas conscient d'être pauvre".
Contrairement
aux membres de sa famille, Al Harris n'a pas quitté La Nouvelle-Orléans pour un
avenir meilleur, excepté quelques mois, en 2005, contraint par Katrina, le
cyclone qui a failli rayer la ville de la carte. Il dit avoir travaillé tôt,
dans la vente et le marketing. Milité dans les mouvements locaux pour les
droits civiques. Connu aussi son heure de gloire, ici même, dans le business
musical. "Mon père était le coiffeur d'Armstrong",
rigole-t-il.
Lui se souvient
de ces musiciens, instrument à la main, descendant la rue Perdido pour aller
jouer un peu plus loin, en bordure du quartier français, dans ces rues à
l'atmosphère électrique, souvent incendiaire, ouvertes à la nuit et à toutes
les audaces, haut lieu du sexe, de la gaieté, du blues et du jazz. Une époque
où déjà les Buddy Bolden, Jane Alley, King Oliver, Jelly Roll Morton et Sydney
Bechet avaient tracé le sillon au légendaire Eagle Saloon, bloc de pierres et
de briques à l'ancienne, toujours debout sur South Rampart Street, mais fermé
depuis des lustres.
Aujourd'hui, Al
Harris a choisi de consacrer son temps à l'Eglise, "comme beaucoup
d'entre nous". Chaque semaine, il participe à la vie cultuelle de la
très ancienne Saint Augustine Church, une des premières églises catholiques
pour Noirs érigée en 1841. Un des premiers lieux du pays aussi où Noirs et
Blancs se sont assis côte à côte pour la prière du dimanche matin.
"La
Nouvelle-Orléans, c'est ça",
affirme Kevin Mercadel, ancien de l'école de Saint Augustine, parti un temps
dans le Nord, poussant jusqu'à Harvard et son cursus d'histoire
africaine-américaine avant de revenir ici même comme un des responsables de
l'Association de préservation historique de la ville. Il explique :
"Principal centre d'acheminement des esclaves, cité de l'extrême Sud
encore et toujours ségréguée dans ses quartiers, mais capable de faire jaillir
des espaces de liberté bien à part."
Il faut se
rendre à cette place du Congo, non loin de là, qui balançait chaque soir au son
des tam-tams de nouveaux arrivants africains. Imaginer ces vieilles églises et
maisons de louanges (praise houses) devenues alors les foyers de la vie
sociale noire. Toutes ces réunions où l'esclave se sentait partiellement soustrait
à la domination blanche. Là, comme le note si justement le poète et auteur
dramatique Amiri Baraka - anciennement LeRoy Jones -, que les premières
harmonisations instrumentales du jazz semblent avoir eu comme origine
l'arrangement des voix du choeur de ces lieux de culte noirs installés dans les
faubourgs de la ville.
La
Nouvelle-Orléans est hantée, dit-on. Histoires et légendes créoles, noires,
blanches et aujourd'hui hispaniques : William Faulkner, qui y a habité,
n'avait-il pas écrit que "le passé n'est pas mort. Il n'est même pas
passé" ? Avec ses codes et ses douleurs, sa violence originelle et
tragique. Kevin Mercadel dit : "Ici, chaque couleur de peau donnait un
statut différent. Je me souviens de certaines soirées où un bout de carton en
papier recyclé était punaisé à la porte. Selon que l'on était plus ou moins
foncé par rapport à ce papier, on pouvait entrer ou non."
Il est tard. Le
monde plonge dans l'obscurité et les trois hommes n'en finissent pas de
savourer la nuit qui vient. Il y a Edward, 46 ans, naufragé volontaire, né dans
le fin fond du Missouri, et venu s'échouer ici en 2005, peu après les ravages
de Katrina, pour aider à reconstruire la ville et ses épaves, comme il dit.
James, ancien du Vietnam, à la voix grave, teintée par l'émotion et la pudeur,
quasi inaudible. Et Rainier, plus jeune, informaticien originaire du Nicaragua
et fier de son bolide garé juste là, devant la terrasse de L'Outerbanks, café
déglingué aux odeurs de bière et de crawfish, ces écrevisses écarlates,
bouillies au poivre et au beurre.
Un Blanc, un
Noir, un Latino. Trois hommes assis chacun sur son trône comme des Rois mages.
Ce soir, la ville leur appartient. Et leur ressemble. Un miroir de l'Amérique
par le bas. Edward affirme qu'il ne la quittera pas. Rainier dit ne pas savoir.
James, lui, reste silencieux. Il évoque brièvement les espoirs qu'il a grâce au
nouveau président. Pose sa bière. Lève la tête. Il regarde droit devant lui.
Avec la Route 61 pour horizon. Comme une invitation au voyage. Les yeux clos,
on entendrait presque Louis Armstrong chanter What a Wonderful World.
Nicolas
Bourcier
11/08/09
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