|
|
Les Noirs,
premières victimes de la récession
Une
partie de l’Amérique blanche se dit lésée par la politique d’Obama. Mais, comme
le rappelle l’essayiste Barbara Ehrenreich, le chômage et les saisies
immobilières touchent en priorité les Africains-Américains.

photo : Zouhair Ghazzla
Qu’obtient-on
quand on conjugue la pire crise économique depuis la Grande Dépression et le
premier président noir ? Une montée du ressentiment des Blancs à l’égard des
Noirs, vaguement camouflée en révolte populaire. Un article publié sur le site
Internet de la chaîne de télévision Fox News a lancé la théorie selon laquelle
la réforme du système de santé serait une tentative dissimulée d’octroyer des
réparations pour l’esclavage : les Blancs paieront l’addition, et, en vertu
d’un mécanisme occulte, les Noirs bénéficieront de tous les soins. Dans ce
genre de fantasme, le président Obama est un dictateur, et une pancarte qui
circule dans les milieux des tea parties* anti-impôts et anti-réforme du
système de santé le représente en sorcier africain avec un os dans le nez et
des plumes sur la tête. Quand on voit son quotidien empirer – comme les
classes moyennes blanches en font l’expérience depuis plusieurs années –,
il n’est que trop tentant de se dire que c’est parce que quelqu’un vous marche
sur les pieds.
Pourtant, les Blancs ont beau éprouver du ressentiment, ce sont les Noirs qui
sont le plus durement touchés par la récession ; ils connaissent un taux de
chômage et de saisies immobilières disproportionné. Et ils n’étaient déjà pas
particulièrement bien lotis au départ. Au début de la récession, 33 % de la
classe moyenne noire était menacée de déclassement, selon une étude de
l’université Brandeis et du centre de recherche indépendant Demos. De fait, on
pourrait même dire que les Noirs ont déjà vécu leur récession. C’était entre
2000 et 2007, période durant laquelle leur taux d’emploi a diminué de 2,4 % et
leurs revenus de 2,9 %. Durant ces sept années, un tiers des enfants noirs
vivaient au-dessous du seuil de pauvreté et le taux de chômage des Noirs était
près de deux fois supérieur à celui des Blancs, même chez les diplômés du
supérieur. C’était la récession des Noirs. Ce que nous vivons actuellement
ressemble davantage à une dépression. Nauvata et James, un couple
d’Africains-Américains d’âge moyen résidant dans le Maryland (ils ont demandé à
ce que leur nom de famille ne soit pas mentionné), ne s’étaient pas encore
remis de la première crise quand la deuxième a frappé. En 2003, Nauvata a perdu
son travail d’employée administrative payé 25 dollars l’heure chez
l’assureur santé Aetna et s’est retrouvée en 2007 à gagner 10,50 dollars
l’heure chez un loueur de voitures. James a conservé son travail d’agent de
maintenance, mais le couple ne gagnait pas assez pour prétendre à autre chose
qu’à des prêts dits “prédateurs”. Ils ont acheté à crédit des meubles de salle
à manger pour un montant de 524 dollars [358 euros] et étaient encore en
train de rembourser les traites au magasin Levitz quand celui-ci a mis la clé
sous la porte et que le montant de leur dette, rachetée par plusieurs
créanciers successifs, s’est mis à augmenter sans raison apparente. Au final,
le couple aura dépensé 3 800 dollars [2 600 euros] pour se
défaire de cette dette et pour engager un avocat afin de revoir leurs
conditions de crédit. Pour ce faire, ils ont dû renégocier leur emprunt
hypothécaire auprès de plusieurs organismes. Aujourd’hui, ils sont menacés de
saisie.
Un grand nombre de Blancs issus des classes moyennes ou populaires ont suivi le
même parcours : un licenciement ou une réduction du temps de travail, puis le
piège des crédits, des dettes toujours plus importantes et enfin la saisie immobilière.
Mais les Noirs frappés par la crise ont un handicap supplémentaire. Longtemps
discriminés à l’emploi ou pour l’attribution de prêts, ils sont moins
susceptibles que les Blancs d’avoir des proches fortunés ou des comptes en
banque bien garnis pour les aider en cas de coup dur. En 2008, seuls 18 % des
Noirs et des Latinos possédaient un compte épargne retraite, contre 43,4 % des
Blancs.
Les africains-américains piégés par la pensée positive
Dans American Casino, un nouveau documentaire sur la crise des subprimes, des
Noirs jouissant d’une bonne situation – un professeur de lycée, un
psychothérapeute, un pasteur – racontent qu’ils ont perdu leur maison
après avoir vu exploser les mensualités de leur crédit. Les gens ne parlent pas
volontiers de leurs déboires avec leurs emprunts. Ils se sentent humiliés et
ont l’impression d’avoir été le jouet de forces mystérieuses et lointaines. “Je
ne suis vraiment pas fier de moi”, reconnaît le professeur dans American
Casino.
Même ceux qui s’y connaissent un peu ont tendance à s’en vouloir. C’est le cas
de Melonie Griffiths, 40 ans, qui conseille désormais les ménages pour
leur éviter la saisie et l’expulsion au sein de l’association City Life/La Vida
Urbana de Boston. Melonie s’en veut d’avoir eu la “naïveté” de faire
confiance à l’organisme de crédit qui lui avait dit, en 2004, de ne pas
s’inquiéter du montant élevé de ses mensualités car son emprunt allait être
renégocié “d’ici deux ou trois mois”. Le prêteur a alors disparu, et
Melonie Griffiths s’est fait exproprier. Quand elle s’est enfin décidée à
raconter ses déboires, elle a découvert qu’elle n’était pas la seule dans son
cas. “C’est une histoire très courante par ici”, explique-t-elle.
Les établissements de crédit immobilier comme Countrywide ou Wells Fargo se
sont mis à cibler les acquéreurs issus des minorités pour la simple et bonne
raison que, pendant des décennies, les Noirs s’étaient vu refuser des prêts par
préjugé racial et qu’ils constituaient donc un marché tout trouvé pour les
emprunts hypothécaires à taux extravagants du milieu des années 2000.
Countrywide, qui se targuait d’être l’usine à rêve des défavorisés, diffusait
des publicités montrant des femmes noires futées persuadant leurs maris de
signer des contrats de prêt. S’il y a un facteur culturel qui prédispose les
Noirs à se faire avoir par les prêts risqués, il est largement partagé par
l’ensemble de la population américaine : c’est le penchant pour la “pensée
positive” et l’optimisme injustifié, qui prend la forme théologique de “l’évangile
de la prospérité”.
Joel Osteen, pasteur blanc d’une méga-église qui attire
40 000 fidèles tous les dimanches, dont deux tiers de Noirs et de
Latinos, aime raconter comment il a succombé lui-même aux appels de Dieu
– transmis par sa femme – pour déménager dans une maison plus grande.
Selon Jonathan Walton, professeur de théologie à l’université de Californie à
Riverside, des pasteurs comme Osteen ont rassuré les gens en les amenant à
raisonner de la sorte : “Dieu a voulu que la banque ne tienne pas compte de
ma solvabilité et me permette d’accéder à la propriété.” Si les Noirs ont
commis une erreur collective au milieu des années 2000, cela a été d’embrasser
la culture blanche avec trop d’enthousiasme et d’abandonner l’action collective
prônée par Martin Luther King au profit de l’accomplissement personnel défendu
par [le pasteur et psychologue] Norman Vincent Peale. Mais il n’était même pas
nécessaire de souscrire un emprunt douteux pour être balayé par la crise du
crédit, puis par la récession. Le taux de chômage atteint aujourd’hui 15,1 %
chez les Noirs, contre 8,9 % chez les Blancs. D’ici à 2010, estime Lawrence
Mishel, président de l’Economic Policy Institute, 40 % des Noirs auront connu
des périodes de chômage ou de sous-emploi.
La crise alimente le ressentiment des blancs
Résultat : les Noirs sont frappés par une seconde vague de saisies
immobilières liée à la perte de leur emploi. Willett Thomas, une femme de
47 ans qui habite Washington, nous raconte qu’il y a encore un an elle
pensait qu’elle “[avait] trouvé le moyen de réaliser [son] rêve”. Elle
avait un travail, était propriétaire de sa maison et possédait également un
bien immobilier en location à Gainesville, en Floride, ce qui lui donnait la
souplesse de se consacrer à mi-temps à sa carrière d’écrivain. Puis elle est
tombée malade, a perdu son emploi et a commencé à accumuler les retards dans
les remboursements de son emprunt hypothécaire. Ses locataires de Floride ont
eux aussi rencontré des problèmes financiers et ont cessé de payer leur loyer.
Aujourd’hui, Mme Thomas décroche un entretien par semaine et met
régulièrement son CV à jour, mais elle ne parvient pas à trouver du travail. Sa
résidence principale a été saisie.
Même si, à droite, beaucoup ont la sensation que les Noirs ont raflé des
avantages, ces derniers sortiront de cette récession encore plus défavorisés
économiquement qu’ils ne l’étaient auparavant. Un président noir enclin au
consensus osera-t-il s’attaquer au problème de la destruction de la classe
moyenne noire ? Sans doute pas. Mais, si les Américains de toutes origines ne
constatent pas très vite une amélioration de leur situation, leurs souffrances
ne feront qu’augmenter et alimenter chez les Blancs un ressentiment infondé.
* Manifestations organisées par le mouvement Tea Party, un groupe de
contribuables de droite qui s’est créé en février 2009, après le vote par le
Sénat du plan de relance. Son nom vient de la Boston Tea Party de 1773, qui a
marqué le début du soulèvement des treize colonies américaines contre la
tutelle de Londres.
24.09.2009 | Barbara
Ehrenreich, Dedrick Muhammad | The New York Times
Source
|
|