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ENTRE INDECENCE CRASSE ET PLUS HAUT COMIQUE…

photo Hubert Joséphine
Les
arguments avancés par ceux qui vouent aux gémonies l’article 74 oscillent entre
l’indécence crasse et le plus haut comique. Le plus grave dans cette
tragi-comédie est qu’ils considèrent le peuple martiniquais - dont ils se
veulent soi-disant les hérauts - comme un peuple-enfant, un peuple-petit garçon
qu’il faut prendre par la main et faire traverser prudemment dans les clous, en
regardant attentivement à droite, à gauche, en haut (au cas où un aérolite lui tomberait
sur la tête) et en bas (au cas où un tremblement de terre l’engloutirait tout
net). Deux leitmotivs, parmi d’autres, retiennent l’attention : « ne
pas perdre les avantages acquis » (les « Z’acquis sosyo ») et
« assurer un passage sécurisé vers l’autonomie ». Les deux mamelles
du discours anti-74, quoi !
La
deuxième expression, par laquelle nous commencerons notre analyse, révèle
l’étrange conception qu’on les « 73-zistes », constitutionalisés ou
non, du changement. Ces gens semblent ignorer que tout changement est porteur
d’une certaine dose d’incertitude, d’imprévisible, voire même d’inconnu. Sinon,
ce n’est pas un changement ! Qui a peur de se faire écraser par une
voiture ne traverse jamais la rue. Il reste cloitré entre les quatre murs de sa
maison, comme ça il est sûr que rien ne pourra lui arriver. Alors, nos
« 73-zistes » proposent sans rire au bon peuple l’autonomie-Axa,
l’autonomie-assurée- tous-risques. Un passage sécurisé vers l’autonomie. Que de
précautions pour un si petit pas vers la responsabilité ! Car enfin, aussi
bien le 74 que le 73, mais encore plus le 73, sont à des années-lumière de ce
que signifia le mot « autonomie » durant le demi-siècle qui vient de
s’écouler. A des années-lumière de la Convention du Morne-Rouge, pour ne prendre
que ce seul exemple. Car ces deux revendications (73 comme 74) reposent sur une
vision gestionnaire de l’autonomie. Rien me marche dans ce pays, faisons
d’abord une assemblée unique disent les 73, expérimentons cela durant 5 ans,
puis voyons si nous pouvons aller plus loin (montage qui, soit dit en passant,
sort tout droit du bulbe rachidien d’Olivier Biancarelli) ; rien ne marche
disent aussi les 74, faisons une assemblée unique disposant de compétences plus
larges que celles permises par le 73, sans attendre de période probatoire,
c’est-à-dire enclenchons tout de suite l’autonomie. Rien de très
révolutionnaire dans l’une et l’autre position, sauf que la première (la 73)
n’est visiblement qu’une misérable manœuvre politicienne visant à empêcher le MIM
et le RDM d’être, historiquement parlant, ceux qui auront réussi à obtenir
l’autonomie de la Martinique. Et à empêcher dans le même temps, et toujours au
regard de l’histoire, qu’Alfred Marie-Jeanne, l’indépendantiste, soit le
premier président d’une Martinique autonome. Passons…
La
revendication de l’autonomie, la vraie, celle que partagea Aimé Césaire (car il
ne l’a pas inventée) n’a strictement rien à voir avec la bonne ou la mauvaise
marche de l’économie. Elle a à voir avec le fait que nous sommes un peuple
différents des Français, un peuple avec une histoire, une langue, une culture,
bref une identité propres et que nous avons le droit inaliénable de nous
diriger nous-mêmes un jour. C’est dire que même si tous les voyants économiques
de la Martinique avaient été au vert, la revendication de l’autonomie (et plus
si affinités !) serait encore et toujours d’actualité. Césaire aimait se
référer aux régions italiennes, allemandes ou espagnoles. Prenons donc
l’exemple de la Catalogne : c’est la région la plus riche de toute
l’Espagne. Celle qui a le P.I.B. le plus élevé ! Et la deuxième région la
plus riche est…le pays basque. Pendant quatre décennies des dizaines de
milliers d’immigrés de l’intérieur, surtout Andalous (Espagnols bon teint donc)
sont montés dans ces deux régions pour y trouver un travail. Autrement dit,
voilà deux régions qui se sont battues contre le pouvoir madrilène pour obtenir
leur autonomie alors qu’économiquement, elles étaient quatre fois plus riches
que les autres régions du pays. Aucun Catalan ou Basque n’a jamais émigré en
Andalousie ou en Estrémadure pour y trouver du travail !
La
base de la revendication d’autonomie de la Catalogne et du pays basque n’est
donc absolument pas économique, mais identitaire. Nous possédons une langue, une
culture et une histoire différentes des Espagnols et donc nous ne voulons plus
dépendre de Madrid. Point barre. Or, en Martinique, tel n’est pas du tout le
discours avancé par les « 74-zistes » et encore moins les
« 73-zistes » ! Le discours qui est avancé est celui d’une
meilleure gestion du pays, d’une simplification des institutions, de
l’obtention de quelques compétences (transport, éducation etc…) qui pourraient
permettre de mieux régler un certain nombre de problèmes concrets. C’est un
discours gestionnaire et non identitaire comme dans les années 60. Il s’agit
par conséquent d’un recul, d’un sérieux recul même s’agissant des
« 73-zistes constitutionnalisés ». Dans ce cas, pourquoi faire peur
au peuple ? Pourquoi toutes ces précautions, ces filets de sécurité, ces
assurances-tous-risques et autres parachutes institutionnels ? Pourquoi
tant d’agitation pour si peu finalement. ? Tout cela est grotesque de la
part des « 73-zistes »…
AD
VITAM AETERNAM
L’autre
expression, ressassée ad nauseam, celle du « maintien des avantages
acquis », participe elle aussi de l’infantilisation du peuple
martiniquais. Elle relève d’une étrange vision linéaire et fixiste de
l’histoire, surtout pour des gens qui n’hésitent pas, dans certains cas, à
citer Marx. Car enfin pourquoi veut-on faire croire au peuple martiniquais
qu’il a conquis des avantages qu’il pourra conserver ad vitam aeternam ?
Seul un enfant s’imagine que la vie est une ligne parfaitement droite, un long
fleuve tranquille, et que tout ce qu’il aura glané au fil des années sera
entièrement conservé jusqu’au moment où il aura la barbe blanche.
Malheureusement, tant la vie des individus que celle des peuples, est faite
d’avancées et de reculs, de percées et de régressions et rien, à aucun niveau,
n’est jamais définitivement acquis. Tout est toujours à refaire. Les combats
contre les inégalités, l’injustice ou le racisme doivent sans cesse être menés.
Il n’y a de progrès que technique, l’être humain, lui, on peut s’en désoler, ne
change jamais. Un exemple, un seul : les mêmes soldats français qui s’en
revenaient d’une guerre féroce contre l’horreur nazie n’hésitèrent pas le 8 mai
45__le jour même de la victoire !!!__ à massacrer 40.000 (oui,
quarante-mille) Algériens dans la région d’Oran parce qu’une poignée de ces
derniers manifestaient, pacifiquement, en faveur de l’autodétermination de leur
pays. Autrement dit, je viens de combattre les Nazis, mais l’instant d’après
j’agis exactement comme eux !!!
Les
avantages ne sont acquis que pour un temps. Les avancées et les progrès ne sont
pas éternels. Ce n’est pas parce qu’Obama a été élu président des Etats-Unis en
2009 que ce pays ne pourra pas élire en 2050, un président fasciste et raciste
qui décidera de réserver aux Noirs américains le même sort qu’Hitler réserva aux
Israélites. Tout est possible dans la vie des sociétés et surtout le pire.
Toute
personne adulte sait cela. Il n’y a que les enfants pour croire au Père Noël.
Et
puis, bon dieu de bon sang, des avantages, on en a déjà perdu dans ce petit
pays ! Et nous n’en sommes pas morts pour autant. Souvenez-vous de
l’époque bénie où nos enseignants bénéficiaient du fameux « congé
administratif d’un an dans la mère-patrie avec maintien du salaire sans les
40% », cela avec voyage en paquebot à la clé, s’il vous plaît. Mes propres
parents en ont bénéficié quatre ou cinq fois au cours de leur longue carrière.
Mais quand moi, je suis devenu enseignant à mon tour, cet avantage fut
supprimé. En suis-je mort pour autant ? Non ! Autre avantage :
ces fameux « logements des maîtres », appartements ou maisons que les
municipalités mettaient à la disposition gratuite des nos enseignants de
parents. Quand ce fut mon tour d’enseigner, ce bel avantage n’existait plus et
j’ai été obligé de louer un logement comme tout le monde. En suis-je mort pour
autant ? Non ! Et il y a gros à parier que si certains d’entre mes
enfants ou mes petits-enfants embrassent la carrière à leur tour, les 40%
auront disparu depuis belle lurette. Je doute qu’ils en mourront.
Messieurs-dames
les « 73-zistes », constitutionnalisés ou pas, arrêtez d’infantiliser
le peuple martiniquais, c’est indécent !
Lui
faire croire qu’il pourra acquérir des responsabilités et devenir petit à petit
maitre de son destin sans encourir aucun danger, sans faire le moindre
sacrifice et en conservant l’intégralité de ses « avantages acquis »,
de ses « Z’acquis sosyo », relève au mieux de la bouffonnerie, au
pire de l’escroquerie intellectuelle.
Le
74 est un petit pas, un tout petit pas, un pas minuscule vers la
responsabilité, mais qu’il faut commencer à faire. Sous peine de disparaître en
tant que peuple car le « génocide par substitution » dénoncé en son
temps par Césaire continue, sournoisement, son avancée mortifère…
P.
S. Les « 73-zistes » ne sont pas à une malhonnêteté intellectuelle
près : quand les pro-74 évoquent l’exemple de Saint-Martin ou de St-Bart,
les « 73-zistes » s’empressent de dire que cela n’a rien à voir avec
la Martinique, qu’il ne s’agit que de deux minuscules communes de la Guadeloupe
qui ont voulu s’émanciper etc…etc…Mais quand Saint-Martin se retrouve devant un
problème de trésorerie, qui est-ce qui accourt pour exhiber l’exemple de
St-Martin et nous dire : « Vous voyez ! Voilà ce qui nous
arrivera si le 74 passe ! » . Je vous le donne en mille : nos
chers « 73-zistes » ! Faudrait savoir, messieurs-dames : ou
bien St-Martin n’a rien à voir avec nous ou bien il a à voir. Il est vrai qu’en
spécialistes du « Je-veux-le beurre-l’argent du beurre-et-le-cul-de-la
fermière » que vous êtes, ça ne vous dérange pas de dire tout et le
contraire de tout.
Raphaël Confiant
Source
11/10/09
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