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CRASSE DE VIE
DANS LE DÉDALE DU DALOT (1997-98)

La tare héréditaire qui en fit des parias dans leur ancien pays, les poussait
dans cette voie, comme si le karma se propageait hors de l'Inde pour
les atteindre en Martinique. Les Koulis volés, peuple en marge de la vie,
restaient ici comme là-bas, la dernière race après les chiens, des êtres juste
bons à vivre dans les excréments, à mendier leur pain et à dormir dans les
caniveaux.
L'histoire ne
fut pas tendre avec eux, leur vie ici fut sans doute pareille à là-bas, peut
être mieux ici. Mais quoi qu'il en soit, ces gens restaient dans l'antichambre
de la vie, spectateurs de leur existence, écartant, nettoyant les chemins, pour
qu'aucune personne ne bute sur un tas d'ordures encombrant son passage. Ils se
marièrent entre eux, vécurent en concubinage avec des gens pareils à eux,
partageant la même hérédité, les mêmes discrédits. Leurs enfants suivirent les
mêmes allées, les mêmes avenues, et leurs pas battirent l'identique chaussée,
pratiquement aux mêmes heures de la journée comme de la nuit.
Le Marché aux
Légumes restait le lieu de rencontre, de rendez-vous, l'endroit qu'ils
appréciaient plus que tout, percevant, sans doute, les
marchandes comme gens pareils à eux, vivant elles aussi dans un
monde exsangue que la population d'ici avait mis au rebut.
Tous ces
Koulis, chassés des habitations suite à l’affaire des quarante-deux de
Basse-Pointe, se réfugièrent dans un quartier au nord du centre ville,
plus précisément, sur une langue de terre assise sur des terrains marécageux,
dans l'îlet d'Au-Béraud, inclus dans le quartier des Terres Sainville.
L’îlet tournait
le dos à la Rivière Madame, coupé de part et d'autre par la route de la Trace
(l’ancien Chemin des Jésuites) reliant le nord de l'île, à la ville de
Fort-de-France. La physionomie de ce quartier présentait un aspect pittoresque,
totalement incohérent, se caractérisant par un amoncellement de cases en
bois empilées les unes sur les autres, couvertes de feuilles de tôle ondulée,
déversant en cas de pluies des grappes d’eau récupérées par des « bombes » à
pétrole – ces bidons de 150 litres, qui une fois découpés, servaient aux plus
pauvres de toiture pour leur case. Quant à la construction, ils
utilisaient du bois de caisses, sur lequel était inscrit la provenance des
morues qui se sont retrouvées un jour dans les entrepôts des grossistes de la
Pointe Simon. Les murs intérieurs, pour certaines cases, étaient
tapissés de pages de magazines ou des femmes d’ailleurs exhibaient des
charmes exagérés, affichant à la vue de la marmaille des poitrines
opulentes. D’autres se contentaient des traditionnels portraits de famille ou
des kakemono importés de Chine. Le sol, selon la distance les
séparant de la rivière, était fait de terre battue qu’ils partageaient avec les
fourmis folles, ou d’un plancher en bois vermoulu par endroits sous lequel les
rats donnaient des bals de Samedi Soir et des carnavals de Mardis Gras…
Ceux qui
tenaient le haut du dalot, tenaient le haut du pavé.
Seuls les
Mounarien possédaient des maisons construites par des charpentiers, disposant
d’un confort certain, de fondations en ciment – huit d’entre elles se
positionnaient en parallèle de la route, cachant au regard l’entassement des
bicoques répartis dans le plus grand des désordres. Malgré tout, le
soleil pétillait sur la trame désorganisée, sur ce monde jamais en manque
d’imagination, distillant ses rayons sur ces baraques recluses, délabrées, qui
allaient s’accrocher sur les monticules surplombant la rivière ou enfonçaient
carrément leurs pilotis dans son lit.
Les résidents
étaient en majorité des Koulis, un ramassis de Koulis sales comme on
aimait jadis à les appeler, d'une dizaine de familles chinoises implantées à deux
rues des sordides cases, de Nègres gros-sirop, de Chabins en panne de tout,
d'une population hétéroclite en rupture de ban, qui se faisait oublier
dans les parages.
Certains
fuyaient la colère d'un rival jaloux, l’ayant surpris à monter leur concubine
comme si elle était un chouval-bwa – et tout cela sans même payer leur
place sur son bonda. Quelques uns se soustrayaient à leur femme
décatie par un travail harassant, dont les douze maternités successives avaient
profondément déraillé l’apparence physique. Maints se barraient d’une maison où
sept gosses brailleurs, malélivés, pleurnicheurs, les empêchaient de sucer à
tête reposée leur bouteille de rhum. D’autres se mettaient à l’abri de la
menace faite par un major de les décaler dès que leurs chemins se croiseraient.
Le restant s’exilait d’un père un peu trop susceptible, qui s’était mis en tête
de faire son coutelas fè chimin chien en lè do yo, pour avoir déviergé
l’une de ses fillettes.
Evariste
Grozorteil, accusé à tort de pareille vilenie, interrogé par l’inspecteur
Boureladur, assura d’une voix dépourvue de toute ironie :
Tout cela
n’était que couillonnade et paroles « mensongers »! ti manmzel-là té ouvè !
Au-Béraud était
perçu comme un monde à part, un lieu de dévergondage, de brigandage, un univers
de dépravation où quelques pièces suffisaient à ouvrir la cuisse des femmes.
C’était un endroit où les bonnes gens évitaient soigneusement de mettre les
pieds, voire d’en prononcer le nom, en passe de devenir une insulte.
Finalement, l'îlet en était venu à être considéré par la municipalité foyalaise
comme une tumeur qui gangrénait leur belle ville de Fort-de-France.
Leon Mounarien,
commandeur du service de nettoyage de la ville, régnait en maître sur tout ce
petit monde du dalot. La hiérarchie sociale de la communauté était en parfaite
adéquation avec la hiérarchie salariale du service de nettoyage. Le
patriarche cumulait, outre la fonction d’employeur, celle de tenancier,
d’usurier, de logeur, de chef religieux, de juge, arbitrant les conflits domestiques
qui ne manquaient pas de naître entre ces gens. Chacun essayait de s'attirer
ses bonnes grâces ; être dans son giron, c'était l'assurance de pouvoir nourrir
sa marmaille et, pour en être certain, il valait mieux que les demanderesses
accordassent à Léon Mounarien quelques koké de soulagement de
temps à autre.
La
présence massive des Koulis fit que ce quartier devint le centre
religieux de la communauté, qui lors des fêtes patronales des Terres Sainville
revêtait un aspect particulier, pittoresque, magique. C'était le moment ou les
égarés de la vie se peinturluraient le visage en jaune, communiant avec les
forces invisibles d'un autre monde, d'un autre temps. Ils dansaient sur des
coutelas effilés, marchaient sur le feu, coupaient le cou des moutons pour
rendre hommage à leurs dieux tutélaires. Ils hissaient le drapeau lors des
cérémonies de Pentecôte, honorant des divinités dont ils avaient pour la
plupart perdu la signification et le sens profond.
Les messes
indiennes étaient, pour ces gens glissant le long des trottoirs, l'instant de
l’année où ils faisaient acte de présence dans la vie, en regardant les autres
droit dans les yeux.
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