A Bombay, les
belles du lavani dansent pour se faire siffler

(De
Bombay) Longtemps condamné
pour son immoralité, puis lentement abandonné, le lavani vit une seconde
jeunesse à Bombay. Cette danse suggestive née il y a trois siècles au
Maharashtra fait salle comble lors de grands spectacles appelés les
« banner shows ».
Exemple ce
dimanche après-midi à Dadar, dans un quartier résidentiel de Bombay. Le grand
auditorium Ravindra Natya Mandir est plein à craquer. Les spectateurs debout
sur les côtés, les autres assis dans les travées, et les chanceux qui ont une
place assise, tous gardent les yeux rivés sur le rideau qui va bientôt
s'ouvrir.
Ils sont venus
pour un banner show, un spectacle de lavani, une danse indienne (basée sur les
pas du kathak) où les femmes roulent lascivement des hanches sur des chansons
aux paroles coquines, devant un public exclusivement masculin. Dans la culture
indienne volontiers puritaine, cet art érotique est une véritable rareté.
« Des
chansons à double sens »
L'origine du
lavani remonte au règne de la dynastie marathe des Peshwa, au XVIIIe siècle.
Après un âge d'or autour du XIXe siècle, il tombe en désuétude. Bhushan
Korgaonkar, producteur d'un documentaire sur le sujet intitulé « Natale
Tumchyasati », explique :
« S'il a toujours continué d'exister dans les
campagnes du Maharashtra, dans les années 50, le lavani avait en revanche
pratiquement disparu des villes, jusqu'à ce qu'un réalisateur marathi, Dada
Kondke, le popularise à nouveau avec ses chansons à doublesens. »
Aujourd'hui,
comme l'attestent les sifflets qui accueillent Akanska, la première des huit
danseuses à se produire sur scène, l'art le plus sensuel de la culture marathe
est bien vivant.
Dans le milieu
du lavani, Akanksha Kadam est une star. « Les nouvelles arrivantes se sont
mises à copier son style », assure Bhushan Korgaonkar.
La jeune femme
de 28 ans ressemble à une déesse indienne : une profusion de bijoux, une
débauche de couleurs vives, un maquillage exagéré. Avec son sari rouge à
paillettes, de grosses fleurs dans les cheveux et ses lourds grelots aux
chevilles, Akanksha a beau être couverte de la tête aux pieds, elle dégage une
assurance qui rend les hommes fous.
Akanksha
recommande au public de protéger sa « canne à sucre »
« Vous
m'aimez ? », leur lance-t-elle d'un air canaille derrière son micro.
Les sifflements de la foule lui répondent. Car siffler est au lavani ce
qu'applaudir est au théâtre.
Akanksha tire
la langue, et les sifflets redoublent. Entre la grimace enfantine et l'allusion
charnelle, la mimique contient tout l'esprit du lavani : du double sens,
que l'on comprend comme on veut.
Pour cette
représentation, Akanksha interprètera trois tubes du répertoire du lavani,
toujours en marathi, la langue régionale. Dans « Karbhari Damane »,
elle demande à son mari « d'aller lentement », dans Fad Sambhal elle
intime à son public de « protéger sa canne à sucre » et dans Kairee
Padaachi, elle chante qu'elle est une mangue trop mûre, prête à être cueillie.
« L'influence
de Bollywood se fait sentir, les danseuses sont attirées par la gloire »
Anil Sutar, le
chorégraphe du spectacle, avertit :
« Ne croyez pas que le lavani des banner shows
corresponde à l'art authentique. A l'origine, le lavani possédait une dimension
mythologique, poétique et philosophique. Aujourd'hui, l'influence de Bollywood
se ressent beaucoup et les danseuses sont surtout attirées par la
gloire. »
Et à la
campagne, il continue d'être pratiqué à la manière traditionnelle, par des
danseuses venant de générations d'artistes, qui vivent entre elles, avec
l'interdiction de se marier.
Pour Akanksha,
aucune obligation de cet ordre. Après le spectacle, la jeune femme rentrera
chez elle dans le nord de Bombay, en jean, pendue à son portable, déjà occupée
à organiser sa prochaine tournée.
Sarah
Collin
15/09/2009
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