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Recensions critiques
Une
esthétique de l'utopie révélatrice
"Bleu d'aurore", avant de (re) placer
Gaspard Dorélien dans sa relation profonde avec lui-même, spiritualise en
quelque sorte le désir et le sentiment de la beauté qui lancent sa poésie vers
l'infini. Ce cahier de vers est pour lui une tentative de se tailler une place
de choix dans le tableau de réputation de la génération des poètes de l'aurore.
L'espace poémique confère à cet opuscule une force d'émotion prenant une bouffée
d'air. Mais la richesse apparente, comme la pauvreté relative de l’œuvre paraît
assez conviviale.
Gaspard Dorélien aspire
évidemment à trouver, après « Ratures aux quotidiens », copublié avec
Beaudelaine Pierre à l'Imprimeur II, en 2005, un nouveau moyen d'expression à
la fois pour sa sensibilité et pour la réalité du monde moderne. Ses poèmes
attitrés débordent les cadres de lecture au premier degré, de même que la
réalité qui nous discrimine et qui y est exprimée « poétiquement » déborde les
élans de la conscience. Sa conscience.
Il y a dans la structure interne de ce recueil de vers, illustré - tenez vous
bien ! - des encres sans titres (gouache sur papier 8 ½ X 11) tirés de la
collection privée (sic) de la talentueuse Ann-Lyse Dorélien, 3 ans - calme-toi
Colombo ! - , un rapport d'identité entre l'homme et l’œuvre. Mais il faut
souligner, dans leur foisonnement formel, leur élaboration et leur fécondité
que les audaces artistiques de la petite Ann-Lyse sont telles qu'elles ouvrent
un champ d'exploration implicite à « Bleu d'aurore », de sorte que se précisent
avec ou sans proportion les enjeux poétiques du père et la sensibilité
esthétique de la fille. En toute vérité.
Et, pour en revenir à l'essentiel, Gaspard Dorélien ne sert que ses desseins.
Il s'est fait une légende dont le contenu est dans ses mots avec leur charge
émotive et leur utopie réalisable : « Je reviens au pied de la mère-poésie. J'y
resterai à jamais. Je retrouve mon coeur de gamin amoureux », écrit-il dans un
avant-dire révélateur de sa conception poétique non moins kaléidoscopique et
faite d'instantanés scintillants. En vrac.
Disons-le sans ambages : le projet qui guide « Bleu d'aurore » est plus facile
à cerner qu'une oeuvre poétique bien élaborée à proprement parler. Mais c'est
un beau projet. Il est le déploiement lent et sûr d'un espace d'intimité
affective propre à un « sentimental » aussi voisin que possible d'un «
passionné équilibré » dont il importerait, s'il en était besoin, d'étudier la
psychodialectique.
« Les envieux dessinent les heures
Couvre-feu brûlé
[...]
Aux étincelles de la révolution » (in p 20)
Essence et sens
Ici et là, dans « Bleu d'aurore », le désir d'une fusion intimiste de la forme
et du fond paraît si puissant qu'il entraîne parfois de véritables détournements
de sens caractérisés par la présence de termes unis par une simple parenté
phonique que la parenté sémantique semble ignorer a posteriori. Ces cas se
rencontrent notamment dans les allitérations telles que « mandoline modique »
(p 42), « volupté voltigeuse » (p 56), « fantasmagories farceuses » (p 47), «
mangues mammaires » (p 48) etc ; les calembours du genre « pare-terre » (p 59)
et dans les autres figures fondées sur les rapprochements de signifiants
correspondant à des signifiés différents : paronomases, homonymies,
antanaclases, apophonies...
Mieux : nombreux sont les
poèmes où intervient avec ou sans complaisance la première personne du
singulier. Dans des circonstances très précises, le « je » pourrait se
confondre avec la personne propre du poète combien sensible à son code, à sa
syntaxe, à ses licences et à ses inhibitions. Une sensation d'étrangeté se
dégage d'un texte à l'autre où apparaît un état intransitif du langage centré
sur lui-même, sinon dans une totalité de sens, de réflexes et de rémanences :
principales vertus de la polysémie et sa double valeur péjorative et
méliorative. Mais comme dit Rimbaud, je est un autre qui se délie dans le réel.
La poésie de Dorélien ne fait point exception à cette règle.
« Je te contemple
Au prix d'une faraude tricherie » (p 43)
[...]
Je me perds dans l'univers de ta poitrine (p 59)
Avant-gardisme
Poète d'avant-garde, Gaspard Dorélien brosse le sombre tableau des Bateys
dominicains, où le temps n'a pas une réelle présence pour nos compatriotes.
Cette chronique procède, selon lui, par éclats et par nœuds impitoyablement
tranchés. Des crises succèdent aux crises dans l'écoulement du quotidien banal.
Le poète connaît le poids des maux. Il les pèse, les dénonce avec son cœur et
les diagnostique. A souhait.
« Perle la sympathie léthale
De mes os en République dominicaine
Mirage d'espoir
Frères bernés
[...]
La canne-à-fiel béante
La machine-à-chair d'Haïti
Attise la tuante avanie d'un peuple » (p 32)
Les images stéréotypées sont ici légion. La banalité se trouve aussi bien dans
les poncifs distraits que dans l'idée. Elle fige les mots ou les enrobe de
manière à ce qu'ils en viennent à perdre de leur autonomie en quête de beauté.
Surtout qu'ils sont liés à un style, à un besoin de produire des effets, à une
construction de base ou parodique.
A celui qui n'a que sa sensibilité comme pâture, la sensualité paraît au grand
jour. A ce titre, la poésie de Gaspard Dorélien se reflète elle-même. L'objet
qu'elle signifie et qu'elle explore n'est pas autre chose. C'est un phénomène
moderne chez les jeunes poètes contemporains, qui s'inscrit éminemment dans une
tradition.
Poète du doute, Gaspard Dorélien fait de ce sentiment non un jeu, mais un
principe de vie par suite tempérée par une croyance lui permettant de poursuivre
son activité poétique. Son doute esthétisé désarçonne ses passions ou leurs
armature caractérologique.
Douteur oscillant, Gaspard Dorélien juxtapose des champs antinomiques ou les
oppositions abstraites sans que cela devienne une dialectique. Il aime l'allure
capricieuse de la pensée et son style est pareil à une flânerie solitaire. Il
cueille les mots à tous les coins de rue et à toutes les heures du jour et de
la nuit. C'est sa séduction. Et pour les mêmes raisons de son état d'esprit.
Tout dépend du coté où l'on se place, on peut aimer comme on peut ne pas aimer
ce poète de l'aurore qui a sa manière bien à lui de tenter de dévider la mer. A
ses dépens.
Robenson Bernard
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