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L'entrée tardive du vaudou dans la littérature haïtienne

 Kalfou, par Blondèl, 1994

Le vaudou, ce qui est de l'avis de plus d'un, résulte d'un déracinement géographique qui devient, malgré l'opposition et l'oppression de l'Occident, transplantation dans un continent nouveau et culture d'une classe d'hommes ayant sa propre histoire et ses propres rêves. Poser le problème de la place de ce culte ancestral dans l'histoire de la littérature haïtienne, en prenant pour motif que toute grande littérature débute par la mythologie, engage dès lors dans un questionnement. Pourquoi une littérature exotique et sèche ? Comment sortir de la servilité physique et, par la suite de cela, s'engager volontiers dans la servilité littéraire ? N'est-ce pas notre passé d'esclave qui nous poursuit jusque sur la voie de la pensée ? Une telle problématique est loin d'être blême et naïve : elle permet, en conséquence, de saisir l'enjeu qui s'exprime en termes d'un vide que, du matin au soir, anciens et nouveaux libres ne pouvaient pas combler. Notre accrochement à l'idéologie occidentale, la représentation que nous faisons du vaudou, réduit toute chance d'intégrer un art vivant créé, à l'origine, par et pour le salon. La méthode, qui sera dans cette réflexion prise en charge, pose le problème de la place du vaudou dans les lettres haïtiennes avant et pendant l'indigénisme.

L'école des Pionniers

Née au lendemain de l'Indépendance, la littérature de cette époque porte le reproche éternel d'être une production médiocre. En dehors de tout jugement, négatif ou positif, on tient de l'histoire une certitude. Laquelle ? Celle qui fait comprendre qu'à l'instar de toute littérature du monde celle des Pionniers, en effet, débute par la mythologie : une mythologie, cependant, différente de celle du vaudou. Pourquoi cela ? Parce que, nous le suggérons nous-mêmes, les ténors de cette littérature ont donc été formés en terre étrangère, et cela, au mépris de la culture nègre. Et, qui pis est, ils ont reçu cette formation selon la finalité d'un système didactique qui cherchait et qui, malheureusement, ne trouvait pas encore sa voie. À-t-on déjà, à cette époque, pris conscience de cela et de se mettre en quête d'une telle voie ? Christian Puren, dans son livre « Histoire et critique des méthodologies en didactique des langues », en donne les éléments de réponse appropriés.

Un choix de mythologie

Le choix mythologique des hommes de lettres de mille huit-cent-quatre (1804) leur a été dicté par, tout au moins, des causes : l'une, les préjugés de la tradition coloniale dont ils étaient le produit et, l'autre, le contexte social dans lequel ils ont été formés. Ce que nous constatons dans l'ensemble de leurs écrits. En lieu et place d'un «Batallah », père et mère des escortes d' «Ogoun », ils représentent maladroitement un Apollon. Est-ce en raison du fait que la cosmogonie du vaudou représente cette divinité comme androgyne ou hermaphrodite ? Difficile de répondre par la positive ou par la négative. Etaient-ils anthropologues ? Non. Il en va de même : les premiers maîtres à penser de notre terre, préféraient, peut-être, sans le savoir, « Neptune » à « Maître Agoué-Taroyo ». Quelle considération à faire ? D'un côté, « Batallah » paraît plus moral qu'Apollon qui est l'homosexuel. « Batallah », par son appartenance au rite « rada », celui de la couleuvre de feu, doit avoir en horreur tout acte impudique. Les « Nago », les « Dan Pétro », les « Kanga », les « Ibo », « les « Congo », les « Marinette ».... Gardent dans la même direction. De l'autre côté, « Neptune » de même que « Taroyo » reste le maître suprême de la mer et des eaux qui s'y jettent. Dites-vous que les premiers artisans de nos destinées littéraires ont donc été prudents ? Si tel est votre opinion, vous vous être trompés. La pensée de ces écrivains a donc été, plutôt, conditionnée par l'orientation sociale dont, tous, ils ont donc été victimes. Si, du reste, il y a lieu de parler de choix, ce choix relève plus d'un caractère passif que d'un comportement actif.

L'école de 1836 ou le romantisme naissant 

L'école de mille huit cent-trente-six (1836), en rupture avec celle des Pionniers, propose le rejet de leur pratique et prône, après tout, la création d'une littérature indigène : ce qui, en effet, caractérise le but de toute Ecole Nouvelle en littérature. Ces hommes de lettres, à ce qu'on constate, réussissent mieux sur le plan théorique que sur le plan pratique. Ce n'est pas sans cause. L'indigénisme, dont ils avaient été les meilleurs promoteurs, ne se rendait manifeste en rien. Un cas, cependant, mérite de retenir l'attention : celui d'Ignace Nau. Dans son petit récit, « Isalina ou une scène créole », ce romantique passe, à notre égard, pour être l'ancêtre des Indigénistes de mille neuf-cent-vingt-sept (1927) : en particulier Jacques Roumain (avec, tout au moins, deux romans : « Gouverneurs de la Rosées et La Montagne ensorcelée »), Pétion Savain (avec « La case de Danballah ») et Jacques S. Alexis (avec Les Arbres musicien). Ignace Nau entre dans la gloire et mérite bien la paternité du réaliste merveilleux haïtien. En outre, Isalina c'est le premier regard positif porté sur le Vaudou haïtien par un ancien libre. Ce qui n'empêche, pour autant, que cent-soixante-treize ans (173) après, aucune réflexion sérieuse ne se produit sur cette croyance populaire.

L'Ecole Patriotique ou le romantisme épanoui

Le vieux débat, engagé en France, au début du XVIème siècle, et repris en Haïti, au beau milieu du XIXème siècle, meurt enfin de sa propre maladie. Repris vers 1833, avec la publication du premier manuel d'histoire de la littérature haïtienne, ce débat se trouvera renforcé par les travaux de Fardin et de Jadote qui, à leur tour, publient, en mille neuf-cent-soixante-trois (1963), un autre manuel. Trente (30) ans, au total, espace la publication de ces deux outils pédagogiques : « L'Ame Noire » et « Cours d'histoire de la littérature Haïtienne ». Qu'est-ce qu'il y a de noire dans « L'Ame Noire » ? Et, au demeurant, qu'est-ce qu'on trouve de méthode dans l'un ou dans l'autre manuel ? Une vieille discussion : pas plus ! Cette discussion aujourd'hui perd, en termes d'idée, toute sa valeur intellectuelle. Pour cela même, elle cesse d'attirer l'attention des hommes de lettres qui se connaissent en la matière et qui se proposent comme fin de frayer une autre voie. Les progrès des recherches actuelles, bien que lentes, font choir dans l'oubli la définition traditionnelle du vocable « Ecole littéraire ». Et, du même coup, il permet de se rendre compte que les oeuvres produites, entre 1860 et 1898, attestent l'existence, à l'époque, d'une « Ecole littéraire ». Notre objectif ne se réduit pas au fait de rebrousser chemin mais, plutôt, au fait de voir avec quel regard les écrivains de cette époque s'approchaient du Vaudou. En attendant, pour mettre un terme à ce vieux débat, nous précisons : une « Ecole littéraire » renvoie à une vision esthétique de l'art, une représentation uniforme du réel et, pour ne prendre que ces exemples, une seule et même perception du fait socioculturel, manifestée dans l’œuvre d'un groupe d'écrivains qui se reconnaissent ou non, étant ou non membres d'une même chapelle politique.

La vision esthétique du Vaudou haïtien

Poètes et prosateurs, malgré l'indigénisme avant la lettre dont ils se portent garants (défendre la race noire humiliée, défendre la Patrie humiliée et, après tout, exalter les beautés de la terre natale), projettent sur le culte des ancêtres une vision négative et, si on préfère, un regard acculturé. A part Durand, le plus authentique des poètes de cette génération -qui pour le plaisir de contempler les hanches et postérieures redondantes gesticulant et tournoyant dans la danse, puis ouïr de près les sons majestueux et mystérieux du tambour qui résonne, a consacré un poème au vaudou, pas un autre ne le fait. Paul Lochard de Petit-Goâve se confinait dans sa religiosité. Il rate, par là même, l'occasion d'être un poète éternel. Le « Ouanga-Négresse » de Durand contient des indicateurs référant au culte en question. L'affaire « Jeanne Pelé », sacrifice, dit-on, d'un enfant au cours d'une cérémonie de vaudou, bien que ce fût un acte isolé n'ayant aucun rapport à cette pratique socio religieuse, endiablait le monde des faux critiques contre le citoyen haïtien. Celui-ci dès lors devient ce que, pendant longtemps, le blanc avait été : cannibale ! N'est-ce pas ? Insignifiant, certes, ce petit événement avait pris l'ampleur que la Saint-Barthélemy ou que, du reste, l'Inquisition n'avait pas endossé. Du côté des prosateurs si, les plus éminents (Solon Ménos, et Anténor Firmin) se taisent, il n'en sera pas le cas pour un Delorme et un Janvier. Le premier dans son grand livre de sociologie et de philosophie politique (« Les Théoriciens au Pouvoir » : Paris, 1970), rend la religion ancestrale responsable du mal dont le pays souffre depuis toujours. Quant au second, le salut du pays dépendra d'une décision collective : celle par laquelle chacun de nous s'engagera dans la voie du protestantisme. C'est l'une des thèses maîtresses de son ouvrage célèbre « Les Affaires d'Haïti » (Paris, 1884).
« Erare hominum es ». Loin de perdre notre temps à traduire cet énoncé latin, nous choisissons plutôt de conclure : « Tout génie peut errer! ».

La génération de la Ronde

Pour ce qui concerne la Ronde, nous risquons de développer une analyse trop longue si nous ne nous donnons pas la peine de passer à pieds joints sur un bon nombre de faits. Poètes et prosateurs se penchent sur le vaudou avec amertume et mépris.

A- Les poètes

Vilaire (1972 -1951) monte au créneau et prononce contre la foi des « Aïeux » un verdict criminel et inapproprié. Les mots ayant rapport à ce culte se trouvent presque bannis de son oeuvre. On ne sait même pas s'il ne se mettait pas à rire de Constantin Mayard (1882-1940), auteur d'un poème intitulé « Tambour ». Ces poètes ont été, tour à tour, symbolistes, surréalistes, parnassiens, éclectiques. Ce que précise bien ce vers de l'auteur des « Dix Hommes Noirs » : « Eclectisme, maintenant tu dois régner dans l'art ! ».

B- Les romanciers

Avec les romanciers de la Ronde, c'est un gros morceau qui commence en termes de détail. Commençons tout d'abord par recenser les clichés qui, pour une raison ou pour une autre, posent problème.

Lhérisson et ses romans

Justin Lhérisson (1873-1907) est un romancier réaliste. La brièveté de son existence, en effet trente-quatre ans (34) ans, ne terrasse pas la gloire qui, dès le berceau, brillait sur son front. Les deux romans qu'il laisse à postérité, « La Famille des Pitite-Caille » (1905) et « Zoune Chez Sa Nainnaine » (1906), prouvent la justesse de ce jugement. Le fait d'être négatif sur le vaudou ne fait pas de lui un cancre, mais une victime de la société qui l'a vu naître.

La famille des pitite-Caille

La Famille des Pitite-Caille nous dit que, par le contact d'une « mambo » martiniquaise, à qui le héros en pleine mer a sauvé la vie, sa fortune se fructifier davantage. Cette tireuse de carte, nommée Velléda, pour employer le propre terme du roman, avait la confiance des hommes huppés et des bonnes dames de Port-au-Prince. Les femmes, particulièrement, vinrent le consulter le plus souvent pour gagner à jamais le coeur d'un homme. La popularité de Pitite-Caille traverse les frontières. Une conséquence heureuse de la pratique vodouesque de sa femme. La politique à laquelle il s'adonne le ruinera par la suite. La plèbe, ayant le temps de passer tranquillement la nuit dans un lit de souffrance, n'a point manqué d'avoir de rêves pour elle-même et, du coup, pour ses amis. Ainsi, un ami conseille au héros de faire la « charité ». Il ne refuse pas cela. Car la prudence envers (les « Saints », les « Morts » et les « Marasa » « Dosou », « Dosa », « Dogue ») oblige ! Il n'assista pas à la réception. Là, il ne faut pas voir le héros. Voyons alor le romancier qui projette sur le culte de ses ancêtres un regard occidentalisé.

Zoume chez sa Nainnaine

« Zoune chez sa Nainnaine » est un roman de masse qui se moque de la réalité socioculturelle de cette masse. Le paysan, vu dans le roman comme un être négatif et non civilisé, ne doit pas être pris pour responsable de son sort. Il veut s'enrichir. Il transporte en conséquence au marché le meilleur produit de son jardin. Et garde, bon gré malgré, pour sa nourriture, tous les rejets. Comment expliquer un tel comportement ? L'hypothèse conduisant à répondre cette question se formule, selon nous, autour de notre passé colonial. Car les colons, dont pendant longtemps nous marchons dans le sillage, n'avaient pas d'autres modèles. Les habitants de notre milieu campagnard ne se nourrissent de la viande que s'ils doivent rendre aux Dieux du vaudou un culte. Est-ce le culte qui leur impose cela comme crédo ou comme conduite religieuse ? Pas question ! En vertu du modèle colonial, tout ce qui génère de l'argent est à garder intact. Au reste, le roman présente le vaudou comme négatif et porteur du mal. Ce qu'on dit de Madame Florida Boyote et les «makakri » déposés devant sa boutique en restent de vivants témoignages. On ne fait pas cela parce qu'on est vodouisant, mais bien parce qu'on est pauvre et non civilisé. 

Frédéric Marcellin et ses romans

Marcelin (1848-1917), mulâtre né dans le quartier de Bel-air et grandi dans l'aisance compte tenu de son appartenance bourgeoise, nous laisse en héritage plusieurs romans de haute qualité esthétique et de grande valeur réaliste sociale. Dans le cadre de cette réflexion, nous allons nous pencher seulement sur : a) « La Vengeance de Mama » (1902) et b) « Marilisse » (1903). Ce sont là les seuls romans dans lesquels le romancier fait référence au vaudou haïtien. Le regard projeté sur cette croyance est loin d'être un regard positif.

La vengeance de Mama

La Vengeance de Mama se conçoit comme la suite de « Thémistocle Epaminondas Labasterre» (1901) qui laisse lui aussi entrevoir les traces du vaudou. L'unique objectif du roman pris en charge dans ce discours consiste à venger le sang d'un amant tombé sous le glaive de la tyrannie d'un Télémaque. Ce fut un politicien qui engage tout le monde dans sa lutte, et fait à chacun de grandes promesses. Celle qu'il ne tiendra jamais en reste, selon nous, la plus juste : rendre au peuple la justice et un mieux-être dès son arrivé au pouvoir. Le jeune Labasterre, devenu dupe d'un tel larron, ne prend au sérieux les conseils de quiconque. Pas même celui de son maître, le frère Odelin. Une fois trompé dans sa foi de politicien honnête mais aussi naïf, il prendra la voie de l'opposition et se battra contre le nouveau régime. Là, il ne caresse qu'un rêve : celui de renverser son ancien frère de combat. Et, au bout du compte, placer le pays sur les rails de la démocratie. Bien compté, mais, surtout mal calculé ! Télémaque le fit assassiner par les soldats de son armée. Il meurt avec, entre autres, la Constitution sous le bras. Mama décide, en revanche, de porter le deuil éternel. Il y a davantage dans sa tête. Elle se propose de venger le sang d'un amant dont, sans le savoir, elle avait été cocufiée, trompée. En bien ou en mal, la jeune fille trouve, au détriment de sa propre existence, le moyen de venger le sang de son fiancé et rendre compte à chacun de sa dignité morale et de sa vertu religieuse. Dans la façon d'envisager la solution de ce conflit de sentiment, Marcelin ne fait que nous présenter le vaudou sous un joug négatif. Pourquoi la perte de Mama dans cette circonstance ? La stratégie du « Papaloa » de la paysannerie, quoiqu'on puisse objecter, fait de Mama une victime de l'amour peu candide et la salvatrice d'une société perdue dans la tyrannie.

Marilisse, un produit de la misère, vise un seul objectif : montrer comment les milieux peu conformes à la vie de classe donnent naissance à des femmes dont le courage demeure admirable. Avec ce roman, Marcelin passe pour un grand défenseur des droits de la femme. Ce qui compte, dans le cadre notre sujet, ne vaut pas plus que la manière avec laquelle le vaudou est traité dans les pages de ce roman. À l'instar de toute mère soucieuse de l'avenir de sa fille, Marilisse se propose de savoir ce que Cléore deviendra dans la vie. Zézé, alors voisine de Marilisse, se chargera de consulter une mambo. Le narrateur, quant à lui, dit « Une sorcière ». Entre mambo et sorcière la frontière est vraiment distancée. Autres choses négatives encore: Luména, la devineuse, ne vit pas au coeur de la ville. Elle élit domicile dans la zone connue sous le nom de « Chemin des Dalles ». Et, là, elle mène sa demi-existence. Elle n'est pas du tout bien vue du reste de la société. On l'a taxée de loup-garou. On ne l'autorise pas à donner un pain aux enfants. Le bouc même, lui permettant de dire l'avenir, fait l'objet de la haine des voisins. Le compte rendu de la « leçon » ou « Chandèl » faite à Zézé ne justifie pas une certaine science dont la mambo est détentrice. Avec son mari, un faquin bourriquant sur le wharf de Port-au-Prince, la « Ounsi » vivait heureuse. Il ne la frappe que si, de retour de son travail, il ne trouve pas son plat. Si, durant la journée, un de ses camarades d'infortune se moque de lui ; si ce dernier va jusqu'à le traiter d'époux de loup-garou, ce ne sera pas le même homme qui rentrera dans son foyer. Le coup de point dont il était bien incapable de donner là où il travaille, il vient le flanquer dans le visage de sa compagne. Tout le comportement du narrateur traduit la vision négative projetée par Marcelin sur le vaudou.

Fernand Hibert et son Romulus

Fernand Hibbert (1873-1928) demeure le premier et le dernier grand romancier de Miragoâne. Avec ses nombreux romans « Les Thazar » (1907), surtout, il mérite d'être appelé : « Le Flaubert haïtien » de notre littérature. « Séna » (1905) en reste un chef-d'oeuvre de la critique politique du genre réaliste. Aucun d'eux ne se réfère au vaudou haïtien. « Romulus » en reste une exception. L'unique fait sur lequel cette exception s'arrête peut-être narrée sous le thème : « Le cochon de Miragoâne ». Et quoi donc ? Un grand conflit militaire surgit dans Miragoâne. Les « Libéraux », ayant à leur tête Boyer Bazelais, débarque dans cette ville, avec pour objectif de renverser le gouvernement de Salomon. Le chef du Parti national réagit. Il massacre, sans merci, tout adversaire tombé entre ses mains. Malgré tout, les libéraux gardèrent la volonté de vaincre. Difficile de savoir si le général Anselme Prophète avait, lui-même, recours au vaudou. Un « bokò », cependant, lui proposa ses services. Ce dernier, pendant la nuit, se mit dans la posture d'un cochon et grognât en s'approchant dans la direction du « Quartier Général du Chef de la révolution». Les francs-tireurs, déjà affamés, s'imaginent être dans la bonne grâce de la divinité. Ce grand Dieu leur envoie, croyaient-ils, de quoi faire une bonne ripaille. À la première rafale, le cochon fut atteint ; le prétendu animal met sur le champ.

Le roman d'Antoine Innocent

Antoine Innocent (1873-1928) est demeuré, toute sa vie, un bourgeois lettré. Il a écrit des nouvelles qui, par suite de constantes transformations, deviennent l'unique roman qu'il lasse à la postérité. Premier roman ethnographique du milieu haïtien l'un des aspects fondamentaux du roman réaliste, il décrit les différentes étapes du vaudou, tenant ainsi compte de son origine, de ses mystères profonds et, après tout, de son devenir. Mama tomba malade. Et quelle cause ? Tout survient à la suite de l'accomplissement du dernier voeu de sa grand'mère. Voeu qui consiste à jeter dans une rivière une « Cassette » par les soins de sa mère. Effet ou résultat d'une acculturation dont le christianisme en est le moteur, c'est à l'accomplissement du voeu que Mama commence à souffrir. Elle renaît à la vie lorsque les « sèvis » avaient été bel et bien terminés. Un grand roman, à ce qu'il faut confesser. Mais la conclusion va tout droit contre le vaudou. Le romancier a formulé le voeu de voir le vaudou exterminé par le catholicisme dans une cinquantaine d'années. Ce qui le fait passer, à notre égard, pour être le premier théoricien de la « Campagne », baptisées « rejèt » une nouvelle croisade, menée par les catholiques contre le vaudou dans les années 1930/1945. L'innocence d'Antoine Innocent fait pitié. Le catholicisme devient, tout au contraire, le principal rempart du vaudou.

L'éntrée du vaudou dans la littérature haïtienne

L'entrée du vaudou dans notre littérature, bien que tardive en apparence, marque un moment important dans l'histoire de la pensée politique, culturelle et sociale d'Haïti. Tout part, on peut comprendre cela, d'un choc. La classe possédante n'attendait pas le résultat que l'occupation du pays en 1915 avait produit. Depuis la prise en charge de la destinée des nègres méprisés de la République par Faustin Soulouque, en 1848, le rêve des mulâtres était d'orienter la lutte dans le sens d'un protectorat. Ils crurent que, par la perte de l'indépendance, ils auront les étrangers à leur tête et, en revanche, sous leurs pieds les Noires. Ils se trompèrent malheureusement. Tout le monde, sans exception de couleur, se voit contraint de prendre place sous la cale du même négrier moderne. Voilà ce qu'il faut appeler « choc ». Ici et là, chacun a son passé d'esclave. Un tel passé le suit comme l'ombre d'un voyageur le suit sur un sentier couvert de soleil. Avant d'être affranchi ou, plus heureux encore, propriétaire, on a vécu sous le joug criminel des Blancs.

Ce choc a changé, en un rien de temps, la vision de toute une classe. Roumain (1907-1944) se dira être un blanc nègre dans la presse. Il ne se contente pas seulement de déclaration. Il agit. Militant de la classe des ouvriers, il fit la prison plusieurs fois avant sa mort. Dans ses Nouvelles, il se moque des membres de sa classe. Ses romans, en particulier « La montagne ensorcelée »(1931) et « Gouverneurs de la Rosée » (1944), innocentent le vaudou, en ce qui concerne le problème du mal, et propose de le rationaliser. Pétion Savain, auteur de « La Case de Damballah », prend, contre la volonté de détruire notre identité, le parti d'exalter les divinités africaines. Ce que font, à leur manière, Jacques S. Alexis et Edriss Saint-Amand avec notamment : « Les Arbres Musiciens » et « Bon Dieu Rit ». Enfin, l'oeuvre poétique de Karl Brouard (1902-1965) prône un retour vers l'Afrique.

Si nous ne pouvons aucunement soutenir que le vaudou intègre assez tard la littérature haïtienne, du moins, nous pouvons écrire, sans trop nous étonner de la réaction des critiques actuels, ce qui suit : « L'entrée du Vaudou dans la littérature haïtienne se confond avec la naissance de cette littérature. Démonter une telle thèse, c'est effacer toute possibilité de poser le problème de la place du vaudou dans la littérature d'expression française et créole d'Haïti. C'est aussi croire que la littérature haïtienne a commencé avant le choc de 1915 : ce qui attribuera, en fin de compte, la paternité de cette littérature aux précurseurs de l'Indigénisme.

Dulomond Louis



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