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Suicides et
travail : l'épidémie cachée au ministère de l'Ecologie et de l'Equipement
Travail.
Retenu par la direction, un document élaboré il y a un an révèle un nombre
effarant de gestes suicidaires parmi les agents du ministère.
Le ministère de
Jean-Louis Borloo serait-il aujourd’hui un second France Télécom ? On peut
le craindre à la lecture d’un document que l’Humanité s’est procuré. Il
porte en titre « Éléments de connaissance et d’approfondissement pour la
prévention des crises suicidaires » et a été adopté à l’unanimité le 1er
octobre 2008 par le Comité central d’hygiène et sécurité (CCHS) du ministère de
l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer. Il est le
fruit de deux ans d’un travail commun de représentants de la direction, des
syndicats, et de médecins experts sur le suicide au travail. Depuis un an, il
est retenu au secrétariat général du ministère. Ce document reconnaît
« qu’aucune évaluation à ce jour ne peut informer sur le nombre réel de
suicides par an dans cette institution ». Mais il avance des chiffres
effarants : chez les agents de l’équipement et de l’environnement, le
nombre de tentatives de suicide par an serait de 150 à 250 et le nombre de
décès par suicide serait de 15 à 25 ! Le rapport indique que le taux annuel
de suicides parmi les agents du ministère serait de 25/100 000, sensiblement
supérieur à celui de la population française en général.
Ces chiffres
sont hélas corroborés par des enquêtes récentes. En 2006, 18 décès par suicide
d’agents du ministère sont recensés. La CGT fait état de 67 décès par suicide
depuis 2004, dont 26 en 2008 et 11 depuis le 1er janvier 2009. Depuis 2004, le
syndicat demandait la création de ce groupe de travail sur le geste suicidaire.
Au départ, cette demande s’est heurtée au refus de la direction de recenser les
suicides, arguant qu’il s’agissait d’un acte personnel. C’est à la ténacité des
élus CGT au CCHS qu’on doit la création de ce groupe de travail en 2006.
« L’un des mérites du document élaboré par le groupe de travail sur les
gestes suicidaires, explique le secrétaire général de la fédération, Jean-Marie
Rech, est qu’il préconise une enquête lorsqu’on a connaissance d’un suicide ou
d’une tentative. Tant que la circulaire est bloquée, il n’y a pas
d’enquête. » Du côté du ministère, on affirme que des circulaires seront
proposées au CCHS début octobre, qu’il n’y a aucun blocage mais « une
difficulté à traduire le document en circulaires ». Notre interlocuteur,
qui n’a pas souhaité être cité, affirme « qu’il n’y a pas forcément de
liens avec le travail » et qu’on ne constate pas « la montée de
phénomènes inquiétants ».
pression
hiérarchique, stress
Alors, y a-t-il
corrélation entre le taux anormalement élevé de suicides dans les services de
l’équipement et de l’environnement et les conditions de travail ? Le
secrétaire général de la fédération FO, Jean Hedou, estime que « les
réorganisations de services en cours, les mobilités géographiques ou
fonctionnelles, imposées, annoncées ou effectives, la pression hiérarchique et
le stress ainsi généré constituent des facteurs aggravants et parfois
déclenchants ». Son syndicat relève qu’il y aurait eu au moins 3 décès par
suicide sur le lieu de travail en 2008 et 1 en 2009. Même analyse du côté la
CGT. Jean-Marie Rech affirme avoir porté à la connaissance du CCHS le contenu
de deux lettres de suicidés mettant en cause explicitement les conditions de
travail dans la détermination de leur geste. « Le dernier suicide connu
est le fait d’un chef de service de La Rochelle qui élevait seul sa fille
handicapée. On lui avait annoncé que, dans le cadre de la réorganisation de son
service, il était transféré à Bordeaux. »
Quant au
document lui-même, il ne constitue pas une enquête sur les raisons des suicides
d’agents de l’équipement et de l’environnement. Mais il met en exergue les
« causes précipitantes » : « Rupture de carrière ou
dégradation d’itinéraire professionnel, manque de reconnaissance, épuisement
professionnel, conflits éthiques sur la valeur du travail, perte de sens du
travail. » Et surtout il livre en conclusion de cette analyse un verdict
sans appel : « Il ne faut pas attendre la crise pour agir, il est
indispensable de veiller à la promotion du bien-être au travail. »
Or c’est
exactement une politique contraire qui est menée à l’équipement et à
l’environnement comme dans toute la fonction publique.
35000 agents
transférés aux départements
En 2004, les
agents de l’équipement, qui forment le gros bataillon des 100 000 employés
dépendant du ministère, ont subi la décentralisation. 35 000 d’entre eux ont
été transférés aux départements. Et à partir de 2007, avec Nicolas Sarkozy,
c’est la révision générale des politiques publiques (RGPP), une politique de
réorganisation qui ne répond qu’à un seul objectif : faire baisser la
masse salariale dans la fonction publique avec le non-remplacement d’un
fonctionnaire sur deux partants à la retraite. La loi sur la mobilité adoptée
cet été, qui stipule que le fonctionnaire dont le poste serait supprimé et qui
refuserait trois propositions d’emploi pourrait être exclu de la fonction
publique, constitue pour les salariés une menace supplémentaire. Même s’il se
refuse à toute comparaison avec France Télécom, Nicolas Baille, secrétaire
adjoint de la fédération CGT, assure « qu’à force de regroupements des directions,
les agents du ministère sont dans une spirale de réorganisations des services,
avec des mobilités, des mouvements, des déménagements imposés. Au point qu’ils
perdent le sens de leur travail ». Et de leur vie ?
Olivier Mayer
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