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Serge Bilé : “Ce que
le pape Pie XII a dit des noirs”
Et si Dieu n'aimait pas les noirs. C'est l’avant-dernier
ouvrage de Serges Bilé qui continue de défrayer la chronique. Le Temps l'a
rencontré. Interview !
Comment vous définissez-vous ?
Je suis journaliste, écrivain et documentariste et
par dessus tout, un homme assoiffé de vérité.
On vous dit aussi écrivain à polémique.
Qu'ils sont ridicules ! Qu'un seul d'entre eux vienne me prouver que ce que je
dis ou écris est faux ! Et, même mieux, qu'il porte plainte contre moi ! On vit
dans un monde où on a peur de la vérité et quand quelqu'un cherche à la
connaître et à la dévoiler, on fait tout pour le disqualifier en avançant qu'il
fait de la polémique.
Qu'est-ce qui vous pousse justement vers les sujets que vous avez jusque-là
traités ?
Moi, c'est le hasard, rien que le hasard qui m'a fait découvrir tous les sujets
dont j'ai parlés. Des rencontres, des échanges, des mails que je reçois. Bref,
des gens qui m'interpellent sur leur situation ou des situations inacceptables
dont ils ont connaissance. A partir de là, j'enquête et si j'estime que c'est
crédible, je fouille plus avant et je publie.
A quel moment vous est-il venu l'idée d'écrire un livre sur le racisme au
Vatican ?
C'était en 2005, je présentais mon livre Noirs dans les camps nazis à Turin.
J'ai rencontré une vieille dame italienne qui m'a remis la photocopie d'un
télégramme rédigé en janvier 1944 par l'ambassadeur de Grande Bretagne près le
Saint-Siège. Ce télégramme a été adressé, à la demande expresse du pape Pie
XII, au commandement des forces alliées qui préparait la libération de Rome,
occupée alors par les nazis. Il exigeait en clair qu'aucun soldat noir,
africain, antillais, ou américain, ne soit déployé aux portes du Vatican. Ça a
été le point de départ de l'enquête. J'ai cherché à savoir, avec Ignace
Audifac, le journaliste camerounais qui a travaillé avec moi sur ce livre, ce
qu'il en était du racisme non seulement à cette époque mais également
aujourd'hui, au Vatican.
Comment l'église catholique a-t-elle réagi face à Et si Dieu n'aimait pas
les Noirs ?
Paradoxalement, à Rome où le livre est sorti et a beaucoup fait parler
notamment dans les cercles africains, les autorités vaticanes n'ont rien dit.
Bien au contraire, un mois après la sortie du livre dans lequel les prêtres
africains qui enseignent à l'université du Vatican se plaignaient de leur sort,
eh bien un geste important a été fait. Un prêtre nigérian a été nommé
vice-recteur de cette université. C'est la première fois qu'un Noir accède à ce
poste. ça me conforte dans ma démarche. C'est quand on revendique et proteste
qu'on est entendu. Or, nous, nous préférons généralement subir et ne rien dire.
Pis, on s'en prend aux gens qui comme moi, dénoncent alors que c'est pour le
bien collectif. L'archevêque de la Martinique par exemple a cru bon de
m'insulter et a fait lire un texte dans toutes les églises de l'île demandant
aux fidèles de ne pas lire ce livre. Manque de chance pour lui, c'est tout le
contraire qui s'est produit. Les gens se sont rués sur l'ouvrage parce qu'ils
ont soif eux aussi de vérité et ne veulent plus se laisser dicter leur conduite
par des prélats qui ne donnent pas forcément l'exemple notamment sur le plan
des moeurs.
Vous dites être chrétien catholique. Comment le vivez-vous ?
Je suis catholique mais je ne pratique plus depuis bien longtemps. Quand
j'étais à Poitiers où j'ai grandi, un de mes grands amis était Evêque. C'était
Monseigneur Rozier à qui je donnais des cours de guitare et qui souhaitait que
je devienne prêtre. J'ai également enseigné le catéchisme, d'abord à Poitiers,
puis à mon retour à Abidjan en 1986, à Saint-Jean de Cocody aux côtés de mon
ami l'abbé Lucien Kima qui nous a quitté depuis, paix à son âme. Tout ce
parcours religieux, je l'ai raconté en long et en large dans mon livre Sur le
dos des hippopotames. Donc, quand je vous parle de ces choses-là, ce n'est pas
avec le verbe du mécréant qui crache sur la religion, mais avec le regard de
celui qui connaît et veut tenir sa lampe allumée pour qu'elle continue de
l'éclairer et d'éclairer les autres. Tout ça pour dire que, ce n'est pas parce
que je suis catholique, que je ne m'autorise pas à voir ce qui ne va pas dans
cette Eglise. D'une manière générale, je mets un point d'honneur, en raison de
mon métier, à prendre de la distance avec tout ce qui m'entoure, ma famille
religieuse, politique, sociale et autres. Je fais également une distinction
entre la Foi qui est une démarche personnelle et l'Eglise qui est une
construction humaine, donc faillible.
Au-delà de l'enquête que vous avez réalisée sur le racisme Vatican, quel est
le regard que vous portez sur l'Eglise catholique ?
C'est une vieille maison qui a besoin d'être rénovée. Quand on a dit ça, on a
tout dit. Il y a tellement de problèmes dans l'Eglise qu'on n'ose pas aborder
en face, qu'une interview ne suffirait pas à tout dire. L'Eglise est encore
prisonnière de certains dogmes hérités du passé alors que le monde a changé et
qu'elle peut faire bouger les lignes sans pour autant se renier. Sur la
question du célibat des prêtres et du voeu de chasteté par exemple, il y aurait
beaucoup à dire. Je note néanmoins qu'il y a de timides avancées notamment sur
les enfants de prêtres avec une reconnaissance possible à court terme par le
Vatican.
En une décennie, vous êtes devenu un auteur à succès. Notamment en France.
Comment l'expliquez-vous ?
Je n'ai pas d'explication et je n'ai pas recherché ce succès. Je travaille sur
les mêmes questions depuis 1994. Tout le monde se souvient de mon engagement
avec les Boni de Guyane que j'avais fait venir ici cette année là. J'ai
continué de la même manière à travailler avec bonheur dans l'ombre jusqu'à ce
que le succès m'attrape en 2005 alors que je n'avais rien demandé.
Avec le grand succès que vous connaissez, pourquoi les grandes maisons
d'éditions ne s'intéressent-elles pas à vous ?
J'espère que vous plaisantez ! Mon premier livre Noirs dans les camps nazis a
été publié au Rocher qui est une grande maison d'édition française. Après le
succès de ce premier livre, une autre grande maison d'édition, Calmann Lévy,
m'a fait un pont d'or. J'ai publié là-bas mon livre Sur le dos des
hippopotames. Finalement, mon premier éditeur avec qui je m'entendais bien a
fondé sa propre maison d'édition et m'a demandé de le rejoindre. J'aime la
façon dont nous travaillons ensemble. On est proche malgré que je me trouve,
moi, en Martinique, et lui, à Saint-Malo. On s'appelle toutes les semaines
alors que dans les grandes boites, c'est difficile de parler au Pdg. En plus,
comme je suis celui qui vend le plus de livres chez lui, il m'offre toutes les
facilités financières pour mener à bien mes enquêtes. Que demander de plus ?
Vous venez de publier un autre livre Au secours, le prof est noir. De quoi
s'agit-il encore?
J'ai été alerté par des enseignants antillais et africains qui se plaignaient
de discriminations au sein de l'Education nationale en France. J'ai donc
enquêté avec un journaliste martiniquais, Mathieu Méranville, et ça a donné ce
livre. Une soixantaine de professeurs antillais et africains ont accepté pour
la première fois de témoigner courageusement. Certains n'ont d'ailleurs pas
hésité à nous fournir des documents qui montrent qu'on a trafiqué des rapports
d'inspection pour recaler des enseignants noirs qui n'ont par conséquent pas
été intégrés sur la base de faux. C'est horrible et ça se passe en France. On a
vraiment été effaré par tout ce qu'on a découvert dans ce milieu. J'espère que
ce livre les aidera à se faire davantage respecter tant il est vrai que plus on
se tait plus on nous écrase.
Quelle est l'attitude la plus raciste dont vous avez été victime en France ?
J'ai cette chance d'être passé entre les gouttes du racisme... J'ai quitté la
Côte d'Ivoire en 1973. J'avais 13 ans. J'ai été dans une ville de province à
Poitiers dans une famille française, où j'étais bien. Du coup, ça m'a toujours
donné de la force pour ne jamais me laisser marcher sur les pieds à l'école. Le
seul acte de racisme qui m'ait vraiment marqué, c'est, quand j'étais au
collège, un garçon qui a refusé de me serrer la main. Vous voyez, ce n'est pas bien
méchant, comparé à ce que d'autres ont vécu.
Le racisme est-il si profond dans la société française ?
Ce serait mentir que de dire que la France est enfoncée dans un racisme de la
pire espèce. Non, mais le racisme existe au quotidien sous des formes feutrées.
Tout le contraire des Etats-Unis où les choses sont dites clairement. Du coup,
comme le racisme est caché en France, on ne le combat pas vraiment. Les
discriminations perdurent par conséquent et le plafond de verre qui empêche les
Noirs et les Arabes d'accéder aux plus hauts postes est toujours là. Alors,
face à ça, moi j'ai choisi d'agir avec mes livres. Je pense que pour comprendre
le racisme et les discriminations aujourd'hui, il faut expliquer les mécanismes
qui les ont engendrés, et donc remonter dans le passé avec l'esclavage et la
colonisation qui ont produit tous les clichés négatifs qui nous affectent
encore. Parallèlement à ça, je dis aussi une chose. Il faut que nous nous
ressaisissions et que nous nous prenions en charge. Rien ne nous empêche
aujourd'hui de mettre en place des solidarités et de mutualiser nos moyens pour
créer des entreprises en France plutôt que d'attendre d'être embauchés par les
autres. C'est en prenant pied dans la sphère économique qu'on se fera respecter
et qu'on fera aussi reculer le racisme. On vit dans un monde qui fonctionne
comme ça, sur un rapport de force économique. Nous devons l'admettre et en
finir avec nos bons sentiments.
Pensez-vous que c'est pour demain un président noir en France ?
Non. Trois fois non.
Quel est votre regard sur la crise ivoirienne ?
J'ai été peiné, comme tous ceux qui vivent hors de Côte d'Ivoire, par ce drame.
J'ai, comme vous le savez, à ma modeste place, réuni des chanteurs antillais
pour l'opération Nou la épi zot afin d'aider les déplacés. Mais au-delà, ce
qu'il faut bien retenir, c'est que tout cela était prévisible. Aujourd'hui, on
a beau jeu d'accuser les autres d'être responsables de nos malheurs. C'est
irresponsable ! Nous devons, nous les Ivoiriens, assumer ce que nous avons engendré,
même s'il est évident que des forces extérieures ont également contribué à la
déstabilisation de notre pays. Or, si nous n'assumons pas cette responsabilité
et si nous n'extirpons pas ce qui gangrène ce pays, eh bien ce qui s'est passé
se reproduira. Le plus important aujourd'hui, c'est de faire les élections et
d'offrir une nouvelle rampe de lancement à la Côte d'Ivoire. J'avoue qu'à titre
personnel, je ne suis pas rassuré par la façon dont les choses s'annoncent.
Aujourd'hui, ce qu'il faudrait à ce pays, c'est une relève. Mais voilà, les
prétendants sérieux ont peur de sortir du bois de crainte de se faire...
ratiboiser.
La Rti a refusé de diffuser votre film documentaire Une journée dans la vie
de Marie-Madeleine. Comment vous avez ressenti cela ?
Ça m'a surtout fait de la peine pour les téléspectateurs ivoiriens qui sont,
une fois de plus, à cause de la bêtise de quelques-uns, privés du droit de
participer à un débat et de s'ouvrir l'esprit. Pour autant, je n'ai pas à mener
le combat à leur place. Ce sont eux qui paient la redevance. C'est donc à eux
de réclamer et de faire respecter leurs droits s'ils estiment que la télévision
qu'on leur donne chaque jour n'est pas à la hauteur de leurs attentes. Moi,
j'ai fait ma part. J'ai fait mon travail. Et, je continuerai à le faire en
toute liberté.
Réalisée par Guéhi Brence
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